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Posts Tagged ‘horrible’

Le dernier souvenir (Charles Leconte de Lisle)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2019



 

Euan MacLeod  - Diver

Le dernier souvenir

J’ai vécu, je suis mort. – Les yeux ouverts, je coule
Dans l’incommensurable abîme, sans rien voir,
Lent comme une agonie et lourd comme une foule.

Inerte, blême, au fond d’un lugubre entonnoir
Je descends d’heure en heure et d’année en année,
À travers le Muet, l’Immobile, le Noir.

Je songe, et ne sens plus. L’épreuve est terminée.
Qu’est-ce donc que la vie ? Étais-je jeune ou vieux ?
Soleil ! Amour ! – Rien, rien. Va, chair abandonnée !

Tournoie, enfonce, va ! Le vide est dans tes yeux,
Et l’oubli s’épaissit et t’absorbe à mesure.
Si je rêvais ! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux.

Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure ?
Cela dut m’arriver en des temps très anciens.
Ô nuit ! Nuit du néant, prends-moi ! – La chose est sûre :

Quelqu’un m’a dévoré le coeur. Je me souviens.

(Charles Leconte de Lisle)

Illustration: Euan MacLeod

 

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EXIL (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 12 novembre 2018




EXIL

Cette manie de me savoir un ange,
sans âge,
sans mort où me vivre,
sans piété pour mon nom
ni pour mes os qui pleurent à la dérive.

Et qui n’a pas un amour ?
Et qui ne jouit pas parmi des coquelicots ?
Et qui ne possède pas un feu, une mort,
une peur, une chose horrible,
même avec des plumes,
même avec des sourires ?

Sinistre délire que d’aimer une ombre.
L’ombre ne meurt pas.
Et mon amour
n’embrasse que ce qui flue
comme lave de l’enfer :
une loge secrète,
fantômes en douce érection,
prêtres d’écume
et surtout anges,
anges radieux comme des couteaux
qui se lèvent dans la nuit
et dévastent l’espérance.

(Alejandra Pizarnik)

Illustration: Paul Delvaux

 

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Qui te connaît (Georges Perros)

Posted by arbrealettres sur 24 octobre 2018



Illustration: Zofia Rozwadowski
    
Qui te connaît Georges Perros
Nul au monde ni moi ni vous
Toi peut-être fille aux seins roux
Prêtresse de ce vieil Eros
Je ne sus que te caresser
Alors qu’intense amour à faire
Qu’es-tu devenue ô beauté
Dont je perçus mal le mystère
Qu’est-il devenu ton cher corps
Terreux, dansant avec les morts
L’horrible, l’éternel quadrille
Où es-tu folle jeune fille
Folle d’aimer qui ne sait pas
Être aimé autrement qu’en rêve
Non plus aimer sinon trop brève
La férocité d’un désir
Moins à vivre hélas qu’à mourir.

Si je te rencontrais demain
Tu me verrais main dans leurs mains
A ces enfants que je fis naître
Tu me dirais bonjour peut-être

— Je l’ai vu quelque part mais où
Cet homme près de la vieillesse
Avec ce regard un peu flou
Mais quand mon Dieu mais où était-ce ?

(Georges Perros)

 

Recueil: J’habite près de mon SILENCE et 27 autres poèmes
Traduction:
Editions: Finitude

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Ruines du coeur (François Coppée)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2018



 

Trisha Lambi_1038

Ruines du coeur

Mon coeur était jadis comme un palais romain,
Tout construit de granits choisis, de marbres rares.
Bientôt les passions, comme un flot de barbares,
L’envahirent, la hache ou la torche à la main.

Ce fut une ruine alors. Nul bruit humain.
Vipères et hiboux. Terrains de fleurs avares.
Partout gisaient, brisés, porphyres et carrares ;
Et les ronces avaient effacé le chemin.

Je suis resté longtemps, seul, devant mon désastre.
Des midis sans soleil, des minuits sans un astre,
Passèrent, et j’ai, là, vécu d’horribles jours ;

Mais tu parus enfin, blanche dans la lumière,
Et, bravement, afin de loger nos amours,
Des débris du palais j’ai bâti ma chaumière.

(François Coppée)

Illustration:Trisha Lambi

 

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A L’ENTERREMENT D’UN AMI (Antonio Machado)

Posted by arbrealettres sur 30 août 2018




    
A L’ENTERREMENT D’UN AMI

On l’enterra par une horrible après-midi
de juillet, sous un soleil de feu.

A un pas de la tombe ouverte
il y avait des roses aux pétales pourris,
entre des géraniums à l’âcre parfum
et aux fleurs rouges. Le ciel
pur et bleu. Il soufflait
un vent fort et sec.

Suspendu à de grosses cordes,
lourdement, le cercueil fut descendu
au fond de la fosse
par les deux croque-morts…

Quand il se posa, un grand bruit résonna,
solennellement, dans le silence.

Le bruit d’un cercueil sur la terre est quelque chose
de tout à fait sérieux.

Sur le noir cercueil se brisaient
les lourdes mottes poussiéreuses…

Le vent emportait
le souffle blanc de la fosse profonde.

.— Et toi, sans ombre désormais, dors et repose,
longue paix à tes ossements…

Définitivement,
dans un sommeil paisible et véritable.

(Antonio Machado)

 

Recueil: Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre
Traduction: Sylvie Léger et Bernard Sesé
Editions: Gallimard

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Jalousie (Anonyme VIIIème siècle)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2018



 

Eugène Carrière  sommeil p

Jalousie

Dans une hutte sordide
Que je voudrais briller
Est étendue une natte de paille
Que je voudrais jeter.
Avec d’horribles bras
– Si je pouvais les briser! –
Ses propres bras enlacés
Mon seigneur va dormir
Tout le jour
Radieux
Toute la nuit
D’un noir d’encre.
Je soupire et me lamente
Au point que craque
Ma couche.

(Anonyme VIIIème siècle)

Illustration: Eugène Carrière

 

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LA NUIT (Hervé Le Tellier)

Posted by arbrealettres sur 7 juillet 2018




    
LA NUIT

La nuit j’ai des idées horribles
Des choses qu’on peut pas raconter
Des choses qui vous laissent pas dormir,
Il faut que je me lève, que je boive un verre d’eau,
Et même parfois je dois m’allonger sur le sol,
Penser à autre chose,
aux nuages du ciel,
à l’abeille butineuse,
au pétale antérieur du garuda fragrans,
mais pas à ça, non,
Pas à ça.

(Hervé Le Tellier)

 

Recueil: Zindien
Traduction:
Editions: Le Castor Astral

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Mélancolie (Giorgio de Chirico)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2018



 

Mélancolie

Lourde d’amour et de chagrin
mon âme se traîne
comme une chatte blessée
— Beauté des longues cheminées rouges

Fumée solide
Un train siffle. Le mur
Deux artichauts de fer me regardent.

J’avais un but. Le pavillon ne claque plus
— Bonheur, bonheur, je te cherche —
Un petit vieillard si doux chantait doucement
une chanson d’amour
Le chant se perdit dans le bruit
de la foule et des machines
Et mes chants et mes larmes se perdront aussi
dans tes cercles horribles
ô éternité.

(Giorgio de Chirico)

 

 

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Vers les yeux des sirènes (Pierre Louÿs)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2018



Vers les yeux des sirènes
Qu’on déserte la ville! que nul rallume
L’autel! nous laisserons à tout jamais,ce soir,
Les dieux horribles de la terre,et dans le noir
Nous partirons,suivis par un frisson d’écume…

La nef impérieuse à travers l’amertume
Bondira, tranchant l’eau du fil de son coupoir
Et nous nous pencherons sur la proue, à l’espoir
De vos terribles voix, déesses de la brume!

Grands poissons glauques d’où fleurissent des corps blancs,
Nus miroirs de la lune et des flots nonchalants,
Vous qui chantez vos yeux dans les algues, Sirènes!

Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez,
D’un signe seulement de vos doigts adorés,
Délivrer dans la mort nos âmes plus sereines.

(Pierre Louÿs)

Illustration

 

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Le tombeau des rois (Anne Hébert)

Posted by arbrealettres sur 9 mars 2018



chambre funéraire

Le tombeau des rois

J’ai mon coeur au poing
Comme un faucon aveugle.

Le taciturne oiseau pris à mes doigts
Lampe gonflée de vin et de sang,
Je descends
Vers les tombeaux des rois
Étonnée
À peine née.

Quel fil d’Ariane me mène
Au long des dédales sourds?
L’écho des pas s’y mange à mesure.

(En quel songe
Cette enfant fut-elle liée par la cheville
pareille à une esclave fascinée?)

L’auteur du songe
presse le fil,
Et viennent les pas nus
Un à un
Comme les premières gouttes de pluie
Au fond du puits.

Déjà l’odeur bouge en des orages gonflés
Suinte sous le pas des portes
Aux chambres secrètes et rondes
Là où sont dressés les lits clos.

L’immobile désir des gisants me tire.
Je regarde avec étonnement
À même les noirs ossements
Luire les pierres bleues incrustées.

Quelques tragédies patiemment travaillées,
Sur la poitrine des rois, couchées,
En guise de bijoux
Me sont offertes
Sans larmes ni regrets.

Sur une seule ligne rangés :
La fumée d’encens, le gâteau de riz séché
Et ma chair qui tremble :
Offrande rituelle et soumise.

Le masque d’or sur ma face absente
Des fleurs violettes en guise de prunelles,
L’ombre de l’amour me maquille à petits traits précis ;

Et cet oiseau que j’ai
Respire
Et se plaint étrangement.

Un frisson long
Semblable au vent qui prend, d’arbre en arbre,
Agite sept grands pharaons d’ébène
En leurs étuis solennels et parés.

Ce n’est que la profondeur de la mort qui persiste,
Simulant le dernier tourment
Cherchant son apaisement
Et son éternité
En un cliquetis léger de bracelets
Cercles vains jeux d’ailleurs
Autour de la chair sacrifiée.

Avides de la source fraternelle du mal en moi
Ils me couchent et me boivent ;
Sept fois, je connais l’étau des os
Et la main sèche qui cherche le coeur pour le rompre.

Livide et repue de songe horrible
Les membres dénoués
Et les morts hors de moi, assassinés,
Quel reflet d’aube s’égare ici?
D’où vient donc que cet oiseau frémit
Et tourne vers le matin
Ses prunelles crevées?

(Anne Hébert)

 

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