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Aubépine (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 1 juin 2018



Aubépine

Une aubépine voyant un jour ses enfants et ses petits-enfants
s’étendre autour d’elle en jets aventureux,
leur tint ce langage:

—Croyez-moi, mes chers enfants,
ne dépassez pas les limites de la haie natale,
ne vous avancez pas ainsi que vous le faites sur le bord du chemin,
ne vous hasardez pas au milieu des arbres voisins;
prenez garde, autrement le sécateur vous croquera.
—Qu’est-ce que le sécateur? s’écrièrent à la fois les jeunes Aubépines.
—Le sécateur, mes enfants, n’a que deux jambes et une gueule,
ses lèvres minces sont effilées et tranchantes comme le fer.
Il n’obéit qu’à un maître encore plus cruel que lui;
ce maître s’appelle l’horticulteur.
—L’horticulteur, mes enfants, est l’ennemi juré des pauvres plantes
et des malheureux arbustes; les arbres même n’échappent pas à sa férocité.
Il rêve sans cesse quelles nouvelles tortures il pourra leur infliger.
J’ai vu des abricotiers qu’il clouait les bras en croix contre un mur
exposé tout le jour au soleil.
D’autres fois, c’est un cerisier et un prunier qu’il ampute;
puis, par une amère dérision, il ente le bras de l’un sur l’épaule de l’autre.
L’if et le buis sont ses victimes ordinaires;
il les force à marcher sur la tête, à ramper en cerceau, à prendre les poses les plus contre-nature.
S’ils ont l’air de réchigner, et de vouloir revenir à leur posture naturelle,
vite, il appelle le sécateur pour les mettre à la raison.
—N’imitez pas ces plantes et ces arbustes qui ont voulu
mener la vie luxueuse des jardins.
La tyrannie impitoyable de l’horticulteur leur fait expier leur folle ambition.
Restez aux champs, mes enfants, restez solitaires et cachées
si vous voulez éviter le sécateur.

Ces conseils de la vieille mère, ses enfants les ont suivis;
l’Aubépine, est, grâces au ciel, un des rares arbustes
sur lesquels ne se soit point appesantie la main de l’horticulteur.
Dieu protège l’Aubépine!

(J.J. Grandville)

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L’étudiant en calme intérieur (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 23 août 2016



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L’étudiant en calme intérieur

Le peuple vert est l’alphabet du monde,
L’eau son prélude et le feu son empreinte.
Et les enfants nomment à perdre haleine
Les fruits-prénoms, les herbes-hirondelles.

La phrase ici n’a pas d’autre structure
Que le grain nu projeté par le vent.
La nuit prépare un ballet de nuages
Et le matin s’allume dans les corps

Car nous aussi nous adorons les heures
Comme la prose en d’amples mouvements
Où tout veut dire un peu plus que lui-même
Dans l’au-delà des choses exprimées.

L’horticulteur a tant planté de tropes
Qu’il n’en sait plus dresser le répertoire.
L’entendez-vous ? Pour décliner la rose,
Il se remplit les poumons de parfums.

Tout voisinage est un secret d’État.
Pourquoi la mûre auprès de l’aubépine
Et la cerise au-dessus de la fraise
Et tant de miel sur ma langue d’un coup ?

L’étude, c’est le regard qui voyage
De l’un à l’autre en l’extase du jour.
Pour épeler l’alphabet de nature,
Je serai livre et fleur en même temps.

(Robert Sabatier)

Illustration

 

 

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