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L’apprenti fantôme (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 22 octobre 2018



L’apprenti fantôme

Une lumière qui avance lentement comme l’eau
Dans un morceau de sucre. Une lumière
Qui me découvre peu à peu. Ai-je une bouche
Comme les gens d’ici ? Des bras, des jambes ? Quel miroir

Me rendra soudain à moi-même ? Quelle baguette
Magique, me fera redevenir semblable
À ceux qui m’ont fermé leur porte ? Et je tournais
Autour de leur maison comme un vent fou de désespoir

Ah Est-il merveille plus grande que ces yeux
Qui relient la face à l’univers qui l’entoure ?
Ils savent percer le lointain mais aussi comme une feuille
Ô la pluie pénètre ils savent retenir d’énormes visions.

Et l’oreille qu’émeut la voix de l’ami ou le grondement
Du tonnerre ? Et les mains qui pétrissent le pain ?
Et les pieds qui, soumis, silencieux comme deux chiens,
Conduisent l’homme sur les traces de la lumière ?

Hommes et femmes qui êtes d’ici et qui savez
Reconnaître chaque pierre et qui vous appelez
Avec des noms pleins jusqu’au bord de souvenirs.
Puis-je apprendre vos jeux, puis-je vous dire,

Quelle joie est la vôtre: le matin au réveil
Vos doigts qui retrouvent comme un clavier le monde
Le soleil du parler rayonne dans vos bouches
Chaque mot est aimé par vos pères et vos enfants.

(Ilarie Voronca)

Illustration: ArbreaPhotos  

 

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L’heureuse demeure (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 14 juillet 2018



L’heureuse demeure

La nuit était si douce autour de ma demeure
Et la porte s’ouvrit en la touchant à peine
Je montai l’escalier sans aucun effort
Je retrouvai tout rangé dans la chambre.

Qu’y avait-il qui rendait l’ombre si légère et si belle ?
La fenêtre était un cerf-volant au-dessus du jardin
se dessinant là où  la veille encore
Chancelaient sous la pluie des maisons en démolition.

Si j’approchais des murs, les murs s’éloignaient
Ce n’était plus la chambre étroite de mon jour,
Sur la table des livres aux belles enluminures
Dans l’armoire le linge sentant la blancheur.

Je marchais sans toucher le plancher. Et je m’aperçus
Qu’il suffisait de penser à une chose
Pour que celle-ci apparût. Ainsi je dis la mer
Et la mer se joignit au cerf-volant de ma fenêtre.

Je nommai les vacances, je nommai les montagnes,
Je nommai la joie, l’amour, la quiétude,
Je nommai la halte auprès du ruisseau
Et à genoux je bus l’eau fraîche dans mes paumes.

J’essayai de me rappeler : qu’avais-je donc fait ?
D’Assy le seuil avait commencé ce miracle
Qu’est-ce qui pesait si lourd autrefois sur mes épaules ?
Quelle était cette tristesse et quels étaient les pleurs ?

Il n’y avait que les rires, les mots affectueux
Qui sonnaient à mes oreilles en cette nuit
J’étais comme un pommier ténébreux la veille
Et qu’à l’aube on trouve ivre de ses fleurs.

Ah Tout cela se passait au delà de mon âge
J’étais revenu là où j’avais tant souffert
Sans savoir que la peine aurai pu être douce
Ici où mon profil s’éclaire dans la mort.

(Ilarie Voronca)

Illustration: Edward Hopper

 

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C’est quelque chose de lumineux (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 14 juillet 2018



Victor Brauner e4ec2a5 [800x600]

C’est quelque chose de lumineux, de doux, que je veux vous annoncer,
A vous tous, hommes d’aujourd’hui et de demain.
C’est pour cela qu’une fois encore j’ai pris les instruments du poète
Car c’est au poète de dire la justice de l’avenir.

Il vient un temps nouveau. Voilà ce dont
Quelques-uns seulement ont eu vent. On eût dit une voile
Qui apparaissait loin au-dessus de l’océan. Un navire
Chargé de tout ce qui manquait aux hommes: du pain et une grande bonté, un grand amour.

Cette joie de cœur de battre non pas pour lui
Mais pour le corps et l’esprit tout entier. Cette joie
Du poète d’écrire non pas pour lui mais pour une foule généreuse,
Cette joie de l’homme de retrouver ses semblables,

Voilà donc ce que je veux vous annoncer:
Le ciel, le printemps, les vacances dont on parlait dans les anciens
Poèmes, seront pour tous dorénavant. Et la beauté,
L’espérance, rendues aux hommes comme la vue aux aveugles.

(Ilarie Voronca)

 Illustration: Victor Brauner

 

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Rien n’obscurcira la beauté de ce monde (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 5 février 2018




Rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
Peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
L’amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
La lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée. J’ai connu
Le goût amer de la séparation. Et l’oubli de l’ami
Et les veilles auprès du mourant. Et le retour
Vide, du cimetière. Et le terrible regard de l’épouse
Abandonnée. Et l’âme enténébrée de l’étranger,
Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
Mes yeux d’ici-bas. On se demandait : « Résistera-t-il ? »
Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
Sombres, recouvraient les jardins à mon approche
La femme aimée tournait de loin sa face aveugle
Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
La charrue dans le champ comme un soleil levant,
Félicité, rivière glacée, qui au printemps
S’éveille et les voix. chantent dans le marbre
En haut des promontoires flotte le pavillon du vent
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Allons ! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
Si l’on se donne au désarroi on est perdu.
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.

Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
Rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
Car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Il faudra jeter bas le masque de la douleur,
Et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
Et les contrées du rire et la quiétude
Joyeux nous marcherons vers la dernière épreuve
Le front dans la clarté, libation de l’espoir,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

(Ilarie Voronca)

Illustration: Gilbert Garcin

Emprunté chez Lara, merci pour la découverte ici

 

 

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A SA MORT (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 13 août 2016



A SA MORT

Si c’est le souvenir que tu veux chercher sous l’écorce
Amère de l’orange, le soleil de sa chair,
Dans ma mémoire, il n’y a que cette solitude
De la forêt où gît le bois mort de l’espoir.

Allons! impitoyable… Tends-moi la main.
Je devais venir vers toi, me voici, je viens,
Mes pieds saignent? Mes regards se troublent,
Je n’en peux plus… A deux pas de toi,

Je suis comme le soldat qui porte un message
Dont il n’a jamais pris connaissance, et qu’à tout prix
Il doit remettre au lointain destinataire. Il se traîne
Blessé, il tend le pli plein de sang et de boue.

Moi aussi j’ignore tout du message
Que fut ma vie. La voici, déchirée, salie,
Je te la tends! Ô ma mort, laisse-moi me reposer
Pendant que tu la lis et en prends connaissance.

(Ilarie Voronca)

Illustration: Olivier Valsecchi

 

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Parfois le silence est autre chose que l’absence de bruit (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



Parfois le silence est autre chose que l’absence de bruit.
Ce n’est pas une voix qui s’est tue ou une chute,
C’est un oeil qui regarde fixement et dans son orbe
Un monde étrange et nouveau se constitue, prend forme.

Que de choses que de foules font notre émerveillement !
C’est ainsi qu’il a dû être avant que la parole fut née.
Un regard calme. Un oeil qui voit. Et l’air illimité
Où terres, flammes, eaux cherchent un endroit pour se poser.

Un oeuf immobile mais à l’intérieur la vie
Est plus sûre que le chant dans un violon.
De quelle couleur est le silence ? Blanc ou rouge ?
Et quel sens appelle-t-il puisqu’il dédaigne l’ouïe ?

Ah ! Sur le ventre de la femme enceinte ce n’est pas l’oreille
Qu’il faut pencher. Tout autour une auréole, une lumière
Qui traversent les murs, qui relient à l’espace
Cette maison où le silence se transforme en le cri d’un enfant.

A l’aube on entend les mille bruits imperceptibles
De la nuit qui s’enfuit : ce sont les insectes qui se hâtent
Sous l’écorce des arbres. Et les lueurs qui viennent jusqu’à nous
Comme la sève vers les frêles frontières de la feuille.

Mais au plus fort de la nuit quand les étoiles éclatent
Et quand leurs jeux se croisent dans la pupille du ciel
De nouveaux univers naissent dans le silence
Qui est en nous et en dehors de nous comme en deux vases communicants.

(Ilarie Voronca)

Illustration: Odilon Redon

 

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Mes os seront pareils aux herbes arrachées (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



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…Ah ! j’ai peut-être été entraîné dans ce passage terrestre
Comme un qui se trouve involontairement mêlé
À quelque histoire honteuse
Il valait mieux que je fusse méconnu
Que personne ne puisse dire :
“Il était comme cela !”
Non rien de particulier dans le visage
Je n’ai été ni champion de force ni chanteur, ni meneur d’hommes
Quelle chance d’être passé inaperçu
Et quand les juges chercheront les noms
Ils ne trouveront le mien ni dans les cadastres des mairies
Ni parmi les titulaires de chèques, ni parmi les porteurs de titres
Non, pas même sur une croix ou sur un morceau de pierre
Quelque part se mêlant aux blancheurs d’un ciel bas
Mes os seront pareils aux herbes arrachées.

(Ilarie Voronca)

 

 

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DISCOURS À MON OMBRE (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



 

DISCOURS À MON OMBRE

Il viendra un moment où je me pencherai vers toi
Comme celui qui a soif se penche vers l’eau pure
Et où je jetterai toutes les autres parures
Pour me couvrir de ta plus ténébreuse soie

Mon ombre ! tu aimais la fougère et la ronce
Il y a longtemps quand j’accourais vers les miroirs
Des villes et les feux et les rires de bronze
Quand tu me suivais humble tournée vers le soir,

Silencieuse ! et pourtant tu connaissais sans doute,
Comme l’oiseau qui sait la flamme et la rosée
De l’aube, ce lieu vague où doit finir ma route
Et la pierre où mon front va bientôt reposer.

Quelquefois dans la chambre profonde de l’été
Tu te montrais soudain sur le battant des portes
Mais mon regard glissait sur toi sans s’arrêter
Pour fêter une hanche de vivante ou de morte.

Je t’ai traînée partout sans connaître ton songe
Couchée sur la terre, ivre de profondeurs
Maintenant que mon corps auprès de toi s’allonge
Et que tu me recouvres comme une sueur

Me diras-tu enfin le périlleux message
Dont tu étais chargée lorsque pour m’approcher
Tu te rendais pareille aux traits de mon visage
Cachant que tu étais arbre écume ou rocher

Pour ne pas m’effrayer tu empruntais mes lignes
Hélas ! Tu ne savais qu’en toi je me fuyais
Ombre, j’avais rêvé de la blancheur du cygne
Et, noir, je refusais d’être ce que tu es.

Tu n’aurais dû peut-être te montrer mon semblable
Sans craindre d’éveiller dans mes yeux le danger
Si nous avions cessé de cheminer ensemble
Si tu étais vers moi venue en étranger,

Je t’aurais honorée, saluée, sur la route
Je t’aurais demandé : de quel pays viens-tu ?
Et tu m’aurais parlé des terres et des voûtes
Célestes, révélant ce que ta cendre a tû.

Mais le jour n’est pas loin où uni à ta bouche
J’apprendrai ce message et me perdrai en toi
Car mon corps n’a été que l’invisible touche
Du piano dont le chambre sombre et profond c’est toi.

(Ilarie Voronca)

 

 

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Ici même (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



Ici même

Nous sommes tous à attendre que l’on coupe nos liens.
Le travail doit bientôt être achevé. La souffrance
a été l’acide qui a brulé tout ce qui n’a pas été nous-mêmes
et nos traits se dessinent sur le cuivre de l’amertume,
les larmes ont dissous les frontières de nos yeux,
et nos faces qu’un souffle se tient prêt à disperser,
s’unissent aux forêts, aux plaines, aux nuages,
dans ce halo qui entoure les villes au bord de la mer.

Si nous avons été la citadelle assiégée, le monde
a été l’armée qui envahit déjà nos ruelles,
nous avons vite connu les limites de notre vie
comme la chèvre attachée qui n’a plus rien à brouter,
tout autour il y a le pré abondant de la mort,
notre corps était le compas dans les branches
s’écartent de plus en plus jusqu’à que le cercle
se confonde avec l’âme et devienne visible.

Il faudra qu’on coupe les liens pour comprendre
que nous n’avons pas à nous en aller et qu’ici même
où nous sommes à nous débattre est le miracle

nous verrons tout à coup les lumineux contours
qui étaient là depuis toujours à nous solliciter
nous serons comme la barque heureuse qui découvre
qu’autour d’elle est le lac serein, non pas la terre.

Il a fallu peiner et souffrir et pleurer
implorer la délivrance pour être enfin dignes
d’apprendre qu’ici même est l’endroit incomparable
où notre âme rayonne et se mêle au tout harmonieux.

(Ilarie Voronca)

Illustration: Georges Janclos

 

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L’Etrange fleur (Ilarie Voronca)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



 

L’Etrange fleur

L’agave, dit-on, fleurit tous les cent ans
Notre floraison à nous c’est la mort
Il faut se pencher avec amour, avec soin
Sur cette fleur pâle de notre corps.

Chacun de nous est un jardinier et la plante
Qu’il doit préserver jour et nuit
Avec son parfum de tilleul et de menthe
C’est sa propre mort qui est la fleur et le fruit.

Il faut que tout se passe sans heurt, en silence,
Sans crier, sans froncer les sourcils,
Sans avoir l’air de reconnaître cette présence
Qui tisse autour de nous ses vaporeux fils.

Jusqu’à ce qu’enfin la fleur s’épanouisse
Cet éclat, ce pollen violent,
Ce vacarme de l’air où s’unissent
Soudain le dehors et le dedans.

Il y en a qui sont comme une terre aride
Et le grain de la mort lutte en vain
Leur face vieillit trop vite,
Comme feuilles se dessèchent leurs mains.

Ils s’en vont dans les jeux, dans les foires,
Ils clament l’orgueil tout autour
Plus que la nuit leur bouche est noire
Sans l’étoile d’un mot d’amour.

Jamais au milieu de leurs fêtes
Dans leurs étoffes, dans leurs ors,
Ils ne pensent à la fleur secrète
Que défait en leurs veines la mort.

Mais ceux qui ont su attendre la gloire
Qu’apporte enfin l’étrange floraison
Et dont les lèvres de chair ont su boire
Un impalpable vin qu’ignore la raison.

Ces purs horticulteurs, ces hommes sages
La mort en eux monte de toutes parts
Et l’âme apparaît sur leurs beaux visages
Comme sur l’eau un nénuphar.

(Ilarie Voronca)

 

 

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