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LES RUINES DE MEXICO (ÉLÉGIE DU RETOUR) (José Emilio Pacheco)

Posted by arbrealettres sur 27 mars 2020



 

LES RUINES DE MEXICO
(ÉLÉGIE DU RETOUR)

1
Absurde est la matière qui s’écroule,
la matière pénétrée de vide, la creuse.
Non : la matière ne se détruit pas,
la forme que nous lui donnons se désagrège,
nos oeuvres se réduisent en miettes.

2
La terre tourne, entretenue par le feu.
Elle dort sur une poudrière.
Elle porte en son sein un bûcher
un enfer solide
qui soudain se transforme en abîme.

3
La pierre profonde bat dans son gouffre.
En se dépétrifiant, elle rompt son pacte
avec l’immobilité et se transforme
en bélier de la mort.

4
De l’intérieur vient le coup,
la morne cavalcade,
l’éclatement de l’invisible, l’explosion
de ce que nous supposons immobile
et qui pourtant bouillonne sans cesse.

5
L’enfer se dresse pour noyer la terre.
Le Vésuve éclate de l’intérieur.
La bombe monte au lieu de descendre.
L’éclair jaillit d’un puits de ténèbres.

6
Il monte du fond, le vent de la mort.
Le monde tressaille en fracas de mort.
La terre sort de ses gonds de mort.
Comme une fumée secrète avance la mort.
De sa prison profonde s’échappe la mort.
Du plus profond et du plus trouble jaillit la mort.

7
Le jour devient nuit,
la poussière est soleil
et le fracas remplit tout.

8
Ainsi soudain se casse ce qui est ferme,
béton et fer deviennent mouvants,
l’asphalte se déchire, la ville et la vie
s’écroulent. La planète triomphe
contre les projets de ses envahisseurs.

9
La maison qui protégeait contre la nuit et le froid,
la violence et l’intempérie,
le désamour, la faim et la soif
se transforme en gibet et en cercueil.
Le survivant reste emprisonné
dans le sable et les filets de la profonde asphyxie.

10
C’est seulement quand il nous manque, qu’on apprécie l’air.
Seulement quand nous sommes attrapés comme le poisson
dans les filets de l’asphyxie. Il n’y a pas de trous
pour retourner à la mer d’oxygène
où nous nous déplacions en liberté.
Le double poids de l’horreur et de la terreur
nous a sortis
de l’eau de la vie.

Seulement dans le confinement nous comprenons
que vivre c’est avoir de l’espace.
Il fut un temps
heureux où nous pouvions bouger,
sortir, entrer, nous lever, nous asseoir.

Maintenant tout s’est écroulé. Le monde
a fermé ses accès, ses fenêtres.
Aujourd’hui nous comprenons ce que signifie
cette terrible expression : enterrés vivants.

11
Le séisme arrive et devant lui plus rien
ne valent les prières et les supplications.
Il naît de son sein pour détruire
tout ce que nous avons mis à sa portée.
Il jaillit et se fait reconnaître à son oeuvre atroce.
La destruction est son unique langage.
Il veut être vénéré parmi les ruines.

12
Cosmos est chaos, mais nous ne le savions pas
ou nous n’arrivions pas à le comprendre.
La planète descend-elle en tournant
dans les abîmes de feu glacé ?
Tourne-t-elle ou tombe-t-elle cette terre ?
Le destin de la matière est-il dans cette chute infinie ?

Nous sommes nature et rêve. C’est pourquoi
nous sommes ce qui descend toujours :
poussière dans les airs.

(José Emilio Pacheco)

Illustration

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Poésie (Jamel Eddine Bencheikh)

Posted by arbrealettres sur 25 mars 2020




Poésie proue jetée vers l’amont de la déraison
j’entends tes flancs s’écorcher à des
rives immobiles
Tu dénoues les ténèbres et leurs mensonges
Tu déchiffres les légendes
qui s’enflamment dans nos os
Tu déracines jusqu’à l’ombre
des ruses plantées dans nos yeux
Tu nous redonnes un corps éblouissant

(Jamel Eddine Bencheikh)

Illustration

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Solitude (Katherine Mansfield)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2020



Solitude

C’est la Solitude maintenant qui vient la nuit,
A la place du Sommeil, s’asseoir près de mon lit.
Telle une enfant fatiguée je repose et guette ses pas,
Je la regarde doucement souffler la bougie.
Elle reste assise, immobile et sans bruit,
Lasse, si lasse, laissant tomber sa tête.
Elle aussi est vieille; elle aussi a livré le combat.
De feuilles de laurier son front est couronné.

Dans l’obscurité morne, la marée lentement descend,
Se brise inassouvie sur la rive stérile.
Un vent étrange passe… puis, le silence. Je voudrais
Me tourner vers elle, la prendre par la main,
La serrer dans mes bras et attendre ainsi
Que la terre stérile soit remplie
Par la terrible monotonie de la pluie.

***

Loneliness

Now it is Loneliness who comes at night
Instead of Sleep, to sit beside my bed.
Like a tired child I lie and wait her tread,
I watch her softly blowing out the light.
Motionless sitting, neither left nor right
She turns, and weary, weary droops her head.
She, too, is old; she, too, has fought the fight.
So, with the laurel she is garlanded.

Through the sad dark the slowly ebbing tide
Breaks on a barren shore, unsatisfied.
A strange wind flows… then silence. I am fain
To turn to Loneliness, to take her hand,
Cling to her, waiting, till the barren land
Fills with the dreadful monotone of rain.

(Katherine Mansfield)


Illustration: Nicolaes Maes

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CYNTHIA (Pierre Jean Jouve)

Posted by arbrealettres sur 2 mars 2020



 

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CYNTHIA

Eclatante au-dessus des mâchoires de maisons
Elle est l’oeil brûlant d’où s’enfuit le jour quand il trahit la ville
Abandonnant les arbres noirs aux dieux infernaux ;
Aire froide elle va inonder le jardin
Et l’odeur de tilleul s’élance
Et le chant de l’herbe écrasée et le souffle de l’obscurité :
Cynthia rôde au milieu des grandes coupes vides
Et tarit les étoiles
Quand tout à coup venues des éternités sont apparues
Dix mille légions d’anges
Blancs tout immaculés
Inclinés immobiles, tous ont la même aile vue de profil
Nuages nuées envoyés à Cynthia la grande Vierge
Que veulent-ils ici-bas que veulent-ils éterniser ?

(Pierre Jean Jouve)

Illustration: ArbreaPhotos
 

 

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LUMIÈRE (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 18 février 2020



Illustration: Victoria Chizhova
    
(Recueil Accents)
LUMIÈRE

Le matin sur le toit des maisons
Fait trembler un lac de lumière.
(Encore une fois les choses
Vont fondre dans leur élément.)

Par tant de fenêtres ouvertes
L’air circule et les pâles ombres
Qui protègent les formes
S’étirent doucement.

En vain le triste coeur s’oppose,
En vain le souvenir et le regret,
En vain la peur de l’inconnu :
Cette clarté, comme la mort,
Comme la joie et le sommeil,
Brûle et livre au voyage immobile
Un impatient passager.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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Le chien (Anne Tardy)

Posted by arbrealettres sur 13 février 2020


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Le chien couché
immobile
s’ennuie-t-il?

(Anne Tardy)

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Le gris (Martine Broda)

Posted by arbrealettres sur 8 février 2020



 

Misha Gordin crowd42 [1280x768]

le gris

explosant immobile. sans mémoire ni.

le gris trouve
un récit. perd sa main
dans le sommeil des pierres pourvu qu’il se taise
encombré d’os blanchis.

qu’il soit lourd et gisant.

(Martine Broda)

Illustration: Misha Gordin

 

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L’ENVERS (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 7 février 2020



 

Illustration
    
L’ENVERS

À l’envers de l’ombre il y a un chant
d’oiseau au bord d’un étang le grand soleil d’été
L’ombre est celle d’un frêne il frémit imperceptiblement
Le chant la voix d’une mésange quatre notes flûtées
L’ombre c’est moi encore peut-être qu’elle ombrage
Ce fut moi qui écoutais l’oiseau Le ciel pâle
en moi se mire dans l’eau de l’étang
Les feuilles du frêne éparpillent leur chuchotement
et l’herbe vive crépite de sautereaux verts

Je voudrais toucher une à une chaque note du chant
de la mésange avec mes doigts pour être sûr
que ce qu’elle chante c’est pour de vrai
chaque note une anémone blanche très petite
dans l’épaisseur du sous-bois Chaque son pur
qui se lève et dit C’est moi le sol mineur
à haute enfantine irrécusable voix

Les années autrefois étaient plus immobiles
les frênes les mésanges l’herbe les étangs
plus certains Tout était pour de vrai
Ce qui existe a l’air d’exister moins
d’être moins sûr de son droit ou bien
est-ce moi ?

À l’envers du temps la mésange s’arrête de
chanter l’arbre de frissonner Je reviens sur mes pas
Je te parle tu me réponds toi ma vie à
l’endroit de l’ombre et du temps
ma pour de vrai

(Claude Roy)

 

Recueil: Claude Roy un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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LA GRANDE MIGRATION (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 5 février 2020




    
LA GRANDE MIGRATION

À perte de nuit la nuit froide et claire
On entend caqueter très haut un long vol d’oies sauvages
en figure de proue (la tribu navigue en forme de V
et les vieux jars expérimentés se relaient

pour ouvrir la route du vol en éperon)
Malgré la transparence obscure de l’espace
on ne voit pas la flottille bruissante d’ailes
qui tient son cap patient vers le lointain sud

mais seulement les feux de position
des autres grandes migratrices au-dessus de nous
les silencieuses les très froides les étoiles de la Galaxie
qui dérivent inexorablement dans l’Univers en expansion

Et toi et moi nous deux ensemble
à cet instant où nous nous croyons immobiles
nous faisons pourtant route nous aussi nous migrons
Vers quelle saison ? Vers quel rivage ? Vers quel silence ?

(Claude Roy)

 

Recueil: Claude Roy un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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LES MALICES DU VENT (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 5 février 2020




    
LES MALICES DU VENT

Le vent n’arrête pas de me faire des malices
Il pose sur la page un tout petit insecte
dessiné si fin avec des yeux si microscopiques
des couleurs si pâles dans les verts étouffés
et des gris si transparents que je perds dix minutes
à le regarder Il reste d’abord immobile comme médusé
puis se met en route pour traverser la feuille
et je ne sais plus du tout comment commençait le poème
que je m’étais décidé à me mettre à écrire
Je vais chercher le manuel d’entomologie
pour essayer de percer à jour l’identité de mon insecte
qui est probablement un hétéroptère le berytines minor
Je n’en suis pas sûr cependant Il faudrait vérifier
mais le vent embrouille les pages et je n’arrive pas
à trouver son portrait dans les planches en couleurs
J’essaie de me souvenir de l’amorce du poème
Il y avait au début l’odeur du seringa
et le goût que doit avoir une certaine couleur
laiteuse et vive couleur du jour juste avant le soleil couchant
(un goût d’amande amère et de sorbet au citron)
Mais le vent fait tomber de l’arbre au-dessus de ma tête
les premières feuilles mortes de l’année
des feuilles de cerisier roussies par la canicule
Les feuilles bousculent le poème qui reprenait forme
et voilà mon poème éparpillé et défeuillé qui s’en va
Il faut se résigner et changer de sujet
Je vais écrire un poème qui commencera ainsi
Le vent n’arrête pas de me faire des niches

(Claude Roy)

 

Recueil: Claude Roy un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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