Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘inertie’

AUSCHWITZ (Salvatore Quasimodo)

Posted by arbrealettres sur 13 janvier 2019



    

AUSCHWITZ

Là-bas, à Auschwitz, loin de la Vistule,
mon amour, le long de la plaine nordique,
dans un champ de mort: froide et funèbre,
la pluie sur la rouille des poteaux
et les barbelés entortillés de l’enceinte :
ni arbre ni oiseaux dans l’air gris
ou surgissant en nous, mais l’inertie
et la douleur que laisse la mémoire
à son silence sans ironie ni colère.

Tu ne veux ni élégies, ni idylles : juste
des raisons à notre destin, ici,
toi qui t’émeus des contrastes de l’esprit,
incertaine d’une présence
claire de la vie. Et la vie est ici,
dans chaque non qui semble être une certitude :
ici nous entendrons pleurer l’ange, le monstre
et nos heures futures
parcourir l’au-delà, qui est ici, éternel
et mouvant, et n’est pas une image
de rêves, de possible pitié.
Ici les métamorphoses, les mythes.
Sans nom de symboles ni de dieu,
ils sont la chronique, les lieux de la terre,
ils sont Auschwitz, mon amour. Pareil au cher corps
d’Alphée et d’Aréthuse qui subitement
se changea en fumée d’ombre.

De cet enfer ouvert par une inscription
blanche : « Le travail vous rendra libre »
s’échappa continuellement la fumée
de milliers de femmes poussées
à l’aube hors des chenils contre le mur
du stand ou suffocant en criant
pitié avec leurs bouches
de squelettes sous les douches à gaz.
Les retrouveras-tu, soldat, dans ton
histoire en forme de fleuves, d’animaux,
ou bien es-tu toi aussi cendres d’Auschwitz,
médaille de silence ?
Il reste de longues tresses enfermées dans des urnes
de verre encore nouées par des amulettes
et les ombres infinies des petits souliers
et des écharpes hébraïques : ce sont les reliques
d’un âge de sagesse et de savoir
où l’homme connaissait la mesure des armes,
ce sont les mythes, nos métamorphoses.

Sur les plaines où l’amour, les pleurs
et la pitié pourrirent, sous la pluie,
là-bas, un non frappait au fond de nous,
un non à la mort, morte à Auschwitz,
afin que dans ce trou elle ne se relève plus
des cendres, la mort.

(Salvatore Quasimodo)

 

Recueil: Ouvrier de songes
Traduction: Thierry Gillyboeuf
Editions: LA NERTHE

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

LES TRIANGLES (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 27 octobre 2018



LES TRIANGLES

Trois triangles d’oiseaux ont traversé
le ciel sur l’énorme océan
allongé dans l’hiver comme une bête verte.
Tout n’est qu’inertie de mort, le silence,
le déploiement gris, la lourde clarté
de l’espace, la terre intermittente.

Au-dessus de tout est passé
un vol
et puis un autre vol
d’oiseaux noirs, de corps hivernaux,
triangles tremblants dont les ailes
battant à peine
transportent d’un endroit à l’autre
des côtes du Chili
le froid gris, les jours désolés.

Je suis ici tandis que le tremblotement
des oiseaux migrateurs glissant de ciel en ciel
me laisse plongé en moi et en ma matière
comme en un puits d’éternité
creusé par une spirale immobile.

Ils ont maintenant disparu :
plumes noirâtres de la mer,
métalliques oiseaux
de rocs et de falaises,
maintenant, à midi
me voici face au vide : c’est l’espace
de l’hiver déployé
et la mer a posé
sur son visage bleu
un masque d’amertume.

(Pablo Neruda)

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Comments »

Voyez-vous cet œuf ? (Denis Diderot)

Posted by arbrealettres sur 14 septembre 2018




    
À votre avis, qu’est-ce autre chose
qu’un pinson, un rossignol, un musicien, un homme ?
Et quelle autre différence trouvez-vous
entre le serin et la serinette ?

Voyez-vous cet œuf ?

C’est avec cela qu’on renverse
toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre.

Qu’est-ce que cet œuf ?

Une masse insensible avant que le germe y soit introduit ;
et après que le germe y est introduit, qu’est-ce encore ?

Une masse insensible, car ce germe n’est lui-même
qu’un fluide inerte et grossier.

Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation,
à la sensibilité, à la vie ?
Qu’y produira la chaleur le mouvement ?
Quels seront les effets successifs du mouvement ?

Au lieu de me répondre, asseyez-vous,
et suivons-les de l’œil de moment en moment.

D’abord c’est un point qui oscille,
un filet qui s’étend et qui se colore ;
de la chair qui se forme ;
un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ;
une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ;
c’est un animal.

Cet animal se meut, s’agite, crie ;
j’entends ses cris à travers la coque ;
il se couvre de duvet ; il voit.
La pesanteur de sa tête, qui oscille,
porte sans cesse son bec
contre la paroi intérieure de sa prison ;

la voilà brisée ; il en sort,
il marche, il vole, il s’irrite, il fuit,
il approche, il se plaint, il souffre,
il aime, il désire, il jouit ;
il a toutes vos affections ;
toutes vos actions,
il les fait.

Prétendrez-vous, avec Descartes,
que c’est une pure machine imitative ?
Mais les petits enfants se moqueront de vous,
et les philosophes vous répliqueront
que si c’est là une machine, vous en êtes une autre.

Si vous avouez qu’entre l’animal et vous
il n’y a de différence que dans l’organisation,
vous montrerez du sens et de la raison, vous serez de bonne foi ;
mais on en conclura contre vous qu’avec une matière inerte,
disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte,
de la chaleur et du mouvement,
on obtient de la sensibilité, de la vie,
de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée.

Il ne vous reste qu’un de ces deux partis à prendre ;
c’est d’imaginer dans la masse inerte de l’œuf un élément caché
qui en attendait le développement pour manifester sa présence,
ou de supposer que cet élément imperceptible
s’y est insinué à travers la coque dans un instant déterminé du développement.

Mais qu’est-ce que cet élément ?
Occupait-il de l’espace, ou n’en occupait-il point ?
Comment est-il venu, ou s’est-il échappé, sans se mouvoir ?
Où était-il ?
Que faisait-il là ou ailleurs ?
A-t-il été créé à l’instant du besoin ?
Existait-il ?
Attendait-il un domicile ?
Était-il homogène ou hétérogène à ce domicile ?

Homogène, il était matériel ;
hétérogène, on ne conçoit ni son inertie avant le développement,
ni son énergie dans l’animal développé.

Écoutez-vous,
et vous aurez pitié de vous-même ;
vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple
qui explique tout, la sensibilité,
propriété générale de la matière, ou produit de l’organisation,
vous renoncez au sens commun,
et vous précipitez dans un abîme de mystères,
de contradictions et d’absurdités.

(Denis Diderot)

 

Posted in méditations | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Comments »

LA DERNIERE INNOCENCE (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 10 septembre 2018




LA DERNIERE INNOCENCE

Partir
corps et âme
partir.

Partir
se défaire des regards
pierres oppressantes
qui dorment dans la gorge.

Je dois partir
plus d’inertie sous le soleil
plus de sang ébahi
plus de prendre la file pour mourir.

Je dois partir

Mais fonce, voyageuse!

(Alejandra Pizarnik)

 

 

Posted in méditations | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Il arrive (Agnès Schnell)

Posted by arbrealettres sur 1 avril 2018



 

Arthur Hughes 45

Il arrive

Il arrive
qu’on ne possède plus
qu’une force enlisée
qu’on ne discerne que le passage
vide déserté..

Alors on cherche
les mots humains
à dire…
Mais, rien.

On s’égare on se défait
on se dilue.
Rien ne reste
qu’une buée un étouffement.
On n’atteint plus
on n’entend plus
sinon le bruit des mains affolées
le froid d’une déchirure.
Sinon, rien.

On sait que tout sera
à reprendre
qu’il faudra porter
notre inertie ou l’ignorer.
On sait l’à peine frémissant
de notre existence.
On sait. On ne répond plus.

On sait l’appel
lointain inaccessible
infiniment résonnant
infiniment blessant.
On sait l’irréalité
l’absence insupportable
où une prière seule pourrait…
Mais, rien.

(Agnès Schnell)

Découvert ici chez Emmila Gitana

Illustration: Arthur Hughes

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Là où je suis (Yves Mabin Chennevière)

Posted by arbrealettres sur 8 janvier 2018



Illustration: Gao Xingjian
    
— Là où je suis, la lumière est opaque,
là où je suis le temps passe sans moi,
là où je suis les visages des autres
ont perdu leurs regards, hésitent à sourire,

Dans cette brume où les heures s’étiolent,
les corps des vivants craignent de se mouvoir,
ils acceptent d’être là mais leur inertie
n’a plus aucun effet sur les rythmes du temps,

Là où je suis, les paroles s’effritent,
les images avortent, deviennent rébus,
les faits se désagrègent avant d’être évalués,
la mémoire reste vide, paraît satisfaite ;

(Yves Mabin Chennevière)

 

Recueil: Variations du sensible
Traduction:
Editions: De la Différence

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Vous êtes ô Parfums (Marie Dauguet)

Posted by arbrealettres sur 16 novembre 2017



Illustration
    
Vous êtes ô Parfums,

D’une ivresse plus délectable et plus choisie
Que la caresse aux yeux, où leur splendeur s’imprègne,
Des chappes raidissant leur moire cramoisie
Et portant, d’or fané, l’agneau blessé qui saigne;

Plus naïfs et plus doux que n’est au crépuscule,
Sous des pins bleuissants embaumant la résine
Où quelque lueur d’astre en frissonnant circule,
Un champêtre duo de flûte et de clarine;

Plus somptueux et lents que le cours de l’Erèbe
Fluant son onde lourde aux plages léthargiques;
Qu’en l’honneur d’un héros, une marche funèbre
Déroulant pesamment son rythme pathétique.

Vous remplissez les coeurs d’un plus triste vertige,
D’un effroi plus aigu que l’aboi spleenitique
Lointainement d’un loup dans la nuit qui s’afflige,
Endeuillant les crénaux des donjons romantiques.

Plus que le son des cors aux ténébreuses fresques
Des forêts déchaînant le hurlement des meutes,
Parfums, vous provoquez, des désirs titanesques,
Dans l’ombre de nos coeurs les rougeâtres émeutes.

Vous êtes, ô parfums, plus comblés d’inertie
Que les violets sourds qui tombent des verrières,
Distributeurs savants de cette ataraxie
Qu’implorent nos douleurs dont le cri s’exaspère;

Plus résignés qu’ils sont en leur torpeur hindoue,
Où tout geste s’est tu, où nul désir ne râle,
Les tons silencieux dont la houle se joue,
Mer extatique, au dallage des cathédrales.

Endormeuse harmonie errante dans l’espace
Et qui bercez d’oubli nos âmes faméliques,
Vous surpassez la paix qui descend des rosaces
Quand s’unit l’orangé aux bleus mélancoliques.

Perçant l’opacité morne où nos sens résident,
Vous êtes, défiant le plus subtil orchestre,
De l’immense inconnu le langage fluide,
La voix de l’au-delà dans sa forme terrestre.

(Marie Dauguet)

 

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Ici (Lucie Albertini)

Posted by arbrealettres sur 14 juin 2017



Ici
Graphite pur
Ou diamant hors cristal

Inertie primordiale
Du ghetto viscéral

Néant
Vide noir vivant
D’un espace agissant

(Lucie Albertini)

Illustration: Béatrice Hunckler

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Supposons (Marianne Auricoste)

Posted by arbrealettres sur 15 avril 2017



Supposons que tu n’as pas vieilli,
que je n’ai pas grandi.
Nous n’aurions pas reconnu l’alouette.
Pas avalé la prune.
Pas salué le chèvrefeuille ni le laurier.
Pas baptisé le chien.
Pas troublé l’eau de l’étang.
Pas labouré les mots.
Pas gratté les parois.
Pas reversé la pluie.
Pas vengé l’inertie.
Pas envahi le noir.
Pas occis l’amertume.
Pas planté le tilleul.

(Marianne Auricoste)

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Les juifs gelés (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 10 mars 2017



Les juifs gelés

Avez-vous déjà vu parmi les champs de neige
en rangs l’immobile cortège?

Sans un souffle étendus, marbrifiés et bleus
Leurs corps sont là, pourtant la mort n’est pas en eux

Car leur âme gelée a des lueurs fugaces,
Poisson doré saisi dans sa vague de glace,

Ni muets ni bavards: chacun pense sans bruit;
Le soleil a gelé aussi dans la nuit.

Aux lèvres roses par le gel déjà figées,
Un sourire est resté qui ne peut plus bouger.

Couché près de sa mère un enfant semble attendre
Ces bras pour le nourrir qui ne peuvent se tendre.

D’un vieillard nu le poing serré se pétrifie,
Il ne peut libérer de la glace sa vie.

J’ai connu jusqu’ici des morts de toutes sortes,
Je ne suis point surpris des masques qu’elles portent.

Pourtant dans ce Juillet si chaud, en pleine rue,
Comme un vent de folie un froid m’a parcouru.

Elles viennent vers moi les dépouilles bleuies
Des juifs gelés en rangs dans la neige éblouie.

Des sédiments marbrés s’étendent sur ma peau,
Et s’arrêtent soudain la lumière et les mots.

Et du vieillard gelé mon corps prend l’inertie,
Qui ne peut libérer de la glace sa vie.

***

Frozen Jews

Have you seen, in fields of snow,
frozen Jews, row on row?

Blue marble forms lying, not breathing, not dying.
Somewhere a flicker of a frozen soul – glint of fish in an icy swell.

All brood. Speech and silence are one.
Night snow encases the sun.

A smile glows immobile
from a rose lip’s chill.

Baby and mother, side by side.
Odd that her nipple’s dried.

Fist, fixed in ice, of a naked old man:
the power’s undone in his hand.

I’ve sampled death in all guises.
Nothing surprises.

Yet a frost in July in this heat – a crazy assault in the street.
I and blue carrion, face to face. Frozen Jews in a snowy space.

Marble shrouds my skin. Words ebb.
Light grows thin.

I’m frozen, I’m rooted in place
like the naked old man enfeebled by ice.

(Avrom Sutzkever)

 Illustration: Samuel Bak

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

 
%d blogueurs aiment cette page :