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Poésie

Posts Tagged ‘innommable’

À TU ET À TOI (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 15 avril 2019




Illustration: Josephine Wall
    
À TU ET À TOI

Toi qui n’es rien ni personne
toi
je t’appelle sans te nommer
car tu n’es pas le dieu
ni le masque scellé sur les choses,
mais les choses elles-mêmes
et davantage encore : leur cendre, leur fumée.

Toi
qui es tout,
qui n’es plus, qui n’es pas :
peut-être seulement
l’ombre de l’homme
qui grandit sur la paroi de la montagne
le soir.

Toi qui te dérobes et fuis
d’arbre en arbre
sous le portique interminable
d’une aurore condamnée
d’avance.

Toi
que j’appelle en vain
au combat de la parole
à travers d’innombrables murmures
je tends l’oreille
et ne distingue rien.

Toi qui gardes le silence
toujours
et moi qui parle encore
avant de devenir sourd et aveugle
immobile muet
(ce qui est dit : la mort),
Je vais hors de moi-même en tâtonnant
cherchant ce qui peut me répondre,
«toi »,
peut-être simplement
le souffle de ma bouche
formant ce mot.

Toi
je te connais je te redoute
tu es la pierre et l’asphalte
les arbres menacés
les bêtes condamnées
les hommes torturés.

Tu
es le jour et la nuit
le grondement d’avions invisibles
pluie et brume
les cités satellites
perspectives démentes
les gazomètres les tas d’ordures
les ruines les cimetières
les solitudes glacées je ne sais où.

Tu
grognes dans les rumeurs épaisses
des autos des camions des gares
dans le hurlement des sirènes
l’alerte du travail
les bombes pour les familles.

Tu
es un amas de couleurs
où le rouge se perd devient grisaille
tu es le monceau des instants
accumulés dans l’innommable,
la boue et la poussière,
Tu ne ressembles à personne
mais tout compose ta figure.

Tout :
le piétinement des armées
la masse immense de la douleur
tout ce qui pour naître et renaître
s’accouple à l’agonie,
même les prés délicieux
les forêts frissonnantes
la folie du soleil l’éphémère clarté
le roulement du tonnerre les torrents.
tout
cela ne fait qu’un seul être
qui m’engloutit : je vais du même pas
que les fourmis sur le sable.

Toi
je te vois je t’entends
je souffre de ton poids sur rues épaules
tu es tout : le visible.
l’invisible.
connaissance inconnue
et sans nom.
Faut-il parler aux murs ?
Aux vivants qui n’écoutent pas
A qui m’adresserai-je
sinon à un sourd
comme moi ?

Tu
es ce que je sais,
que j’ai su et oublié,
que je connais pourtant mieux que moi-même,
de ce côté où je cherche la voie
le vide où tout recommence.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: L’accent grave et l’accent aigu
Traduction:
Editions: Gallimard

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L’INNOMMABLE (Valéry Larbaud)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2018



Illustration: Olivier Suire-Verley
    
L’INNOMMABLE

Quand je serai mort, quand je serai de nos chers morts
(Au moins, me donnerez-vous votre souvenir, passants
Qui m’avez coudoyé si souvent dans vos rues?)
Restera-t-il dans ces poèmes quelques images
De tant de pays, de tant de regards, et de tous ces
visages
Entrevus brusquement dans la foule mouvante?
J’ai marché parmi vous, me garant des voitures
Comme vous, et m’arrêtant comme vous aux devantures.
J’ai fait avec mes yeux des compliments aux Dames;
J’ai marché, joyeux, vers les plaisirs et vers la gloire,
Croyant dans mon cher coeur que c’était arrivé;
J’ai marché dans le troupeau avec délices,
Car nous sommes du troupeau, moi et mes aspirations.
Et si je suis un peu différent, hélas, de vous tous,
C’est parce que je vois,
Ici, au milieu de vous, comme une apparition divine,
Au-devant de laquelle je m’élance pour en être frôlé,
Honnie, méconnue, exilée,
Dix fois mystérieuse,
La Beauté Invisible.

(Valéry Larbaud)

 

Recueil: Les Poésies de A.O. Barnabooth
Traduction:
Editions: Gallimard

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Quand l’armée de tes cuisses (Luis Mizón)

Posted by arbrealettres sur 14 janvier 2018



 

Quand l’armée de tes cuisses
prend la ville
tes chevaliers s’enivrent
déchaînés
ils mettent le feu à la nuit
on pourrait avoir peur de ces choses
innommables
mais ton feu ne brûle pas
et dans la horde dorée de tes jambes
je me suis déjà fait de très bons amis

viens je ne suis qu’un tendre espion
écoutons ensemble
les commentaires des oiseaux

nous avons lutté
je suis le seul à savoir que tu as perdu
écoute mon secret

« chaque fois que je perds je gagne»

(Luis Mizón)

Illustration: Alain Bonnefoit

 

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L’air s’épaissit en nuées (Maurice Benhamou)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2017



Illustration
    
L’air s’épaissit en nuées.

A la bifurcation
des chemins
attend
celle qui m’environne.

Je navigue et divague
en ce qui résiste
au néant

une haleine de lune
un bruissement d’être
dans les mimosas écumeux
où se recueille
grâce
d’arrière vie,
le souffle de l’absence.

Pourquoi chercher
le seuil crépusculaire
de ce qui commence ?

En l’innommable
brûlant, brûlant,
plus loin que la chair,
court la déchirure.

(Maurice Benhamou)

 

Recueil: Tréfonds du Temps
Editions: Unes

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Ne rien retrancher (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 27 juin 2017




    
Illustration: Salvador Dali

Ne rien retrancher
Fixer des yeux jusqu’au bout
l’innommable
Survivre aux os rompus
à la chair corrompue
Être de tout son corps
Le mot-oeil
Que nulle langue humaine
n’ose dévisager encore

(François Cheng)

 

Recueil: A l’orient de tout
Editions: Gallimard

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Clapotis de rivière (Paul Auster)

Posted by arbrealettres sur 27 mars 2017



 

Clapotis de rivière, frais. Des restes
d’affliction, se mêlant
à l’encore innommable.
Sillage d’un chaland, limon, et automne. Des sources
bouillonnent, un brin
de varech
tournoie sur l’exubérant
petit-lait de l’écume — tandis qu’un tesson
percé d’un clou, par deux fois, te dépasse, trouvant
refuge
dans les yeux débarrassés
de la joie.

(Paul Auster)

Illustration

 

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L’or des bouleaux (Albert Strickler)

Posted by arbrealettres sur 25 mai 2015



L’or des bouleaux
Ruisselle irréversiblement
Dans la lumière de novembre

Le vent qui a tari sa source
Frémit hors des feuilles
Avec un bruit très subtil
De petit bois qui allume le ciel

Ta buée sur la vitre
Forme une grande empreinte digitale
Pour le dieu innommable

(Albert Strickler)


Illustration: Gustav klimt

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