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L’ami d’enfance (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 21 août 2017



 

Chantal Dufour  r-Portrait [1280x768]

L’ami d’enfance

Un ami me parlait et me regardait vivre :
Alors, c’était mourir… mon jeune âge était ivre
De l’orage enfermé dont la foudre est au coeur ;
Et cet ami riait, car il était moqueur.
Il n’avait pas d’aimer la funeste science.
Son seul orage à lui, c’était l’impatience.
Léger comme l’oiseau qui siffle avant d’aimer,
Disant :  » Tout feu s’éteint, puisqu’il peut s’allumer ;  »
Plein de chants, plein d’audace et d’orgueil sans alarme,
Il eût mis tout un jour à comprendre une larme.

De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs ;
J’étais déjà l’aînée, hélas ! Par bien des pleurs.
Décorant sa pitié d’une grâce insolente,
Il disputait, joyeux, avec ma voix tremblante.
À ses doutes railleurs, je répondais trop bas…
Prouve-t-on que l’on souffre à qui ne souffre pas ?
Soudain, presque en colère, il m’appela méchante
De tromper la saison où l’on joue, où l’on chante :
 » Venez, sortez, courez où sonne le plaisir !
Pourquoi restez-vous là navrant votre loisir ?
Pourquoi défier vos immobiles peines ?
Venez, la vie est belle, et ses coupes sont pleines ! …
Non ? Vous voulez pleurer ? Soit ! J’ai fait mon devoir :
Adieu ! – quand vous rirez, je reviendrai vous voir.  »
Et je le vis s’enfuir comme l’oiseau s’envole ;
Et je pleurai longtemps au bruit de sa parole.

Mais quoi ? La fête en lui chantait si haut alors
Qu’il n’entendait que ceux qui dansent au dehors.
Tout change. Un an s’écoule, il revient… qu’il est pâle !
Sur son front quelle flamme a soufflé tant de hâle ?
Comme il accourt tremblant ! Comme il serre ma main !
Comme ses yeux sont noirs ! Quel démon en chemin
L’a saisi ? – c’est qu’il aime ! Il a trouvé son âme.
Il ne me dira plus :  » Que c’est lâche ! Une femme.  »
Triste, il m’a demandé :  » C’est donc là votre enfer ?
Et je riais… grand dieu ! Vous avez bien souffert !  »

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Chantal Dufour

 

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AU NIVEAU DE L’ABSENCE (Georges Henein)

Posted by arbrealettres sur 2 septembre 2015



 

Carrie Lingscheit  (1)

AU NIVEAU DE L’ABSENCE

Il y a des tas de minuits fanés dans vos yeux
et des étangs de liqueur panique
où viennent se désaltérer de fragiles malfaiteurs
surpris en flagrant délit d’innocence
et la mémoire elle-même entre deux cauchemars

il y a dans vos minuits des orgues de chaleur
dont les larmes de cire
prolongent les doigts fiévreux d’une chanson
qui étrangle un par un
les rauques appels des animaux perdus

il y a sur le devant de votre vie
toutes les rides insolentes de la jeunesse
et la signature que vos lèvres déposent
au bas d’une page d’alcool
Y contient toutes sortes d’histoires vraies
assises au chevet d’une rue presque déserte
où rôdent encore des éclats de rire
et de vastes corbeaux reniés par leur propre ciel

il y a des tas d’adieux dans votre voix
et quand vous baissez la tête
pour tousser à votre aise
on dirait que vous apprenez la mort par coeur

et quand vous partez rejoindre votre silence préféré
l’espace entier se vide de ce qui n’est pas vous
et nous laisse seuls avec votre absence fertile comme tout
fertile comme un faire-part de suicide
ou comme l’envers d’un océan.

(Georges Henein)

Illustration: Carrie Lingscheit

 

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