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CHANT DE SAUVEGARDE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018




CHANT DE SAUVEGARDE

Les ailes autour du nid
Cachent et protègent
Des bouches de la nuit,

La rose au calice
Vert se ferme contre
L’orage et la pluie,

La paupière sur l’oeil,
Intangible rêve,
Recouvre le ciel.

Les bras enveloppent
L’amant et l’enfant,
Fermement retiennent
La chair et le sang
D’avoir peur du noir,
De mourir le jour.

***

SPELL OF SAFEKEEPING

Wings over nest
Shelter and hide
From mouths of night,

Rose with green
Calyx enclose
From storm and rain,

Lid over eye,
Intangible dream,
Cover the sky.

Arms enfold
Lover and child,
Safe withhold
Flesh and blood
From dread of dark
And death by day.

(Kathleen Raine)

Illustration

 

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LES ROSES (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 26 novembre 2018




    
LES ROSES

1
Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes.

Ensemble tout éveillé, dont le milieu
dort, pendant qu’innombrables, se touchent
les tendresses de ce coeur silencieux
qui aboutissent à l’extrême bouche.

2
Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu’on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s’ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés…,
dont les papillons sortent confus
d’avoir eu les mêmes idées.

3
Rose, toi, ô chose par excellence complète
qui se contient infiniment
et qui infiniment se répand, ô tête
d’un corps par trop de douceur absent,

rien ne te vaut, ô toi, suprême essence
de ce flottant séjour;
de cet espace d’amour où à peine l’on avance
ton parfum fait le tour.

4
C’est pourtant nous qui t’avons proposé
de remplir ton calice.
Enchantée de cet artifice,
ton abondance l’avait osé.

Tu étais assez riche, pour devenir cent fois toi-même
en une seule fleur;
c’est l’état de celui qui aime…
Mais tu n’as pas pensé ailleurs.

5
Abandon entouré d’abandon,
tendresse touchant aux tendresses…
C’est ton intérieur qui sans cesse
se caresse, dirait-on;

se caresse en soi-même,
par son propre reflet éclairé.
Ainsi tu inventes le thème
du Narcisse exaucé.

6
Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci : l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.

Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

7
T’appuyant, fraîche claire
rose, contre mon oeil fermé —,
on dirait mille paupières
superposées

contre la mienne chaude.
Mille sommeils contre ma feinte
sous laquelle je rôde
dans l’odorant labyrinthe.

8
De ton rêve trop plein,
fleur en dedans nombreuse,
mouillée comme une pleureuse,
tu te penches sur le matin.

Tes douces forces qui dorment,
dans un désir incertain,
développent ces tendres formes
entre joues et seins.

9
Rose, toute ardente et pourtant claire,
que l’on devrait nommer reliquaire
de Sainte-Rose…, rose qui distribue
cette troublante odeur de sainte nue.

Rose plus jamais tentée, déconcertante
de son interne paix; ultime amante,
si loin d’Ève, de sa première alerte —,
rose qui infiniment possède la perte.

10
Amie des heures où aucun être ne reste,
où tout se refuse au coeur amer;
consolatrice dont la présence atteste
tant de caresses qui flottent dans l’air.

Si l’on renonce à vivre, si l’on renie
ce qui était et ce qui peut arriver,
pense-t-on jamais assez à l’insistante amie
qui à côté de nous fait son oeuvre de fée.

11
J’ai une telle conscience de ton
être, rose complète,
que mon consentement te confond
avec mon coeur en fête.

Je te respire comme si tu étais,
rose, toute la vie,
et je me sens l’ami parfait
d’une telle amie.

12
Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines ?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose armée ?

Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je enlevés
qui ne la craignaient point.
Au contraire, d’été en automne,
vous blessez les soins
qu’on vous donne.

13
Préfères-tu, rose, être l’ardente compagne
de nos transports présents ?
Est-ce le souvenir qui davantage te gagne
lorsqu’un bonheur se reprend ?

Tant de fois je t’ai vue, heureuse et sèche,
— chaque pétale un linceul —
dans un coffret odorant, à côté d’une mèche,
ou dans un livre aimé qu’on relira seul.

14
Été : être pour quelques jours
le contemporain des roses;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.

Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette soeur
en d’autres roses absente.

15
Seule, ô abondante fleur,
tu crées ton propre espace;
tu te mires dans une glace
d’odeur.

Ton parfum entoure comme d’autres pétales
ton innombrable calice.
Je te retiens, tu t’étales,
prodigieuse actrice.

16
Ne parlons pas de toi. Tu es ineffable
selon ta nature.
D’autres fleurs ornent la table
que tu transfigures.
On te met dans un simple vase —,
voici que tout change :
c’est peut-être la même phrase,
mais chantée par un ange.

17
C’est toi qui prépares en toi
plus que toi, ton ultime essence.
Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,
c’est ta danse.

Chaque pétale consent
et fait dans le vent
quelques pas odorants
invisibles.

O musique des yeux,
toute entourée d’eux,
tu deviens au milieu
intangible.

18
Tout ce qui nous émeut, tu le partages.
Mais ce qui t’arrive, nous l’ignorons.
Il faudrait être cent papillons
pour lire toutes tes pages.

Il y en a d’entre vous qui sont comme des dictionnaires;
ceux qui les cueillent
ont envie de faire relier toutes ces feuilles.
Moi, j’aime les roses épistolaires.

19
Est-ce en exemple que tu te proposes ?
Peut-on se remplir comme les roses,
en multipliant sa subtile matière
qu’on avait faite pour ne rien faire ?

Car ce n’est pas travailler que d’être
une rose, dirait-on.
Dieu, en regardant par la fenêtre,
fait la maison.

20
Dis-moi, rose, d’où vient
qu’en toi-même enclose,
ta lente essence impose
à cet espace en prose
tous ces transports aériens ?

Combien de fois cet air
prétend que les choses le trouent,
ou, avec une moue,
il se montre amer.
Tandis qu’autour de ta chair,
rose, il fait la roue.

21
Cela ne te donne-t-il pas le vertige
de tourner autour de toi sur ta tige
pour te terminer, rose
Mais quand ton propre élan t’inonde,

tu t’ignores dans ton bouton.
C’est un monde qui tourne en rond
pour que son calme centre ose
le rond repos de la ronde rose.

22
Vous encor, vous sortez
de la terre des morts,
rose, vous qui portez
vers un jour tout en or

ce bonheur convaincu.
L’autorisent-ils, eux
dont le crâne creux
n’en a jamais tant su ?

23
Rose, venue très tard, que les nuits amères arrêtent
par leur trop sidérale clarté,
rose, devines-tu les faciles délices complètes
de tes soeurs d’été ?

Pendant des jours et des jours je te vois qui hésites
dans ta gaine serrée trop fort.
Rose qui, en naissant, à rebours imites
les lenteurs de la mort.

Ton innombrable état te fait-il connaître
dans un mélange où tout se confond,
cet ineffable accord du néant et de l’être
que nous ignorons ?

24
Rose, eût-il fallu te laisser dehors,
chère exquise ?
Que fait une rose là où le sort
sur nous s’épuise ?

Point de retour. Te voici
qui partages
avec nous, éperdue, cette vie, cette vie
qui n’est pas de ton âge.

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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OUTRANCE,OUTRAGE (Andrea Zanzotto)

Posted by arbrealettres sur 4 avril 2018



Illustration
    
OUTRANCE, OUTRAGE

Tu sautes, tu sautilles, friant pure-pure
dans le vide poussé outré
tu te fais plus lointaine
– somme toute – intangible,
somme toute,
toute,

(Andrea Zanzotto)

 

Recueil: La Beauté La Beltà
Traduction: Philippe Di Meo
Editions: MAURICE NADEAU

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Intangible (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 20 juillet 2017



Illustration: Daria Petrilli   
    
Intangible

Nul n’oserait frôler l’effilement des doigts
Que je tends en un geste indifférent et triste.

L’amour n’a point d’écho pour répondre à ma voix,
Nul n’ose interroger mes regards d’améthyste…

Car moi, fille royale, ainsi je l’ai voulu,
Sachant que mon bonheur était dans le silence…

Seuls, les beaux chants lointains de l’autrefois m’ont plu,
Car c’est vers l’autrefois que mon âme s’élance…

Et nul n’ose troubler la sombre paix d’un seuil
Que garde l’inconnu. Mais j’y règne, impassible…

J’y sers obscurément le Dieu de mon long deuil…
Nul n’ose m’approcher… Car je suis l’Intangible…

(Renée Vivien)

 

Recueil: Dans un coin de violettes
Editions: E. SANSOT & Cie

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Byblis (Rilke)

Posted by arbrealettres sur 12 novembre 2016




Ceux qui sont aimés mènent une vie difficile et pleine de dangers.
Ah, que ne se surmontent-ils pas pour aimer à leur tour ?
Autour de celles qui aiment il n’est que sécurité.
Plus personne ne les soupçonne
et elles-mêmes ne sont plus capables de se trahir.
En elles le secret est devenu intangible.
Elles le clament tout entier comme des rossignols,
il ne se divise pas.
Leur plainte ne vise qu’un seul ;
mais la nature entière y joint sa voix ;
c’est la plainte sur un être éternel.
Elles se jettent à la poursuite de celui qu’elles ont perdu,
mais dès les premiers pas, elles l’ont dépassé,
et il n’y a plus devant elles que Dieu.
Leur légende est celle de Byblis qui poursuit Caunos jusqu’en Lycie.
La poussée de son cœur lui fit parcourir des pays innombrables
sur les traces de celui qu’elle aimait,
et finalement elle fut à bout de forces.
Mais si forte était la mobilité de son être que
lorsqu’elle s’abandonna,
par delà sa mort elle reparut en source,
rapide, en source rapide.

(Rilke)

 
Illustration: William Bouguereau

 

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Ne parlons pas de toi (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 21 mars 2016



Ne parlons pas de toi. Tu es ineffable
selon ta nature.
D’autres fleurs ornent la table
que tu transfigures.

On te met dans un simple vase —,
voici que tout change
c’est peut-être la même phrase,
mais chantée par un ange.

*

C’est toi, qui prépares en toi
plus que toi, ton ultime essence.
Ce qui sort de toi, -ce troublant émoi,
c’est ta danse.

Chaque pétale consent
et fait dans le vent
quelques pas odorants
invisibles.

ô musique des yeux,
toute entourée d’eux,
tu deviens au milieu
intangible.

(Rainer Maria Rilke)

Illustration

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PETITE VARIATION (Octavio Paz)

Posted by arbrealettres sur 24 août 2015




PETITE VARIATION

Comme une musique ressuscitée
– qui la réveille là-bas, de l’autre côté,
qui la conduit par les spirales
de l’ouïe mentale? -,
comme le moment
évanoui qui revient
et c’est encore une fois la même
imminence dissipée,
sonnèrent sans sonner
les syllabes déterrées :
et à l’heure de notre mort, amen.

Dans la chapelle du collège
je les ai dites de nombreuses fois
sans conviction. Je les entends maintenant
dites par une voix sans lèvres,
rumeur de sable qui s’éboule,
pendant que les heures sonnent dans mon crâne
et que le temps fait un autre tour vers ma nuit.

Je ne suis pas le premier homme
— me dis-je, à la façon d’Épictète — qui va mourir sur terre.
Et le monde s’effondre dans mon sang
au moment où je le dis.
La désolation
de Gilgamesh quand il revenait
du pays sans crépuscule :
ma désolation. Sur notre terre opaque
chaque homme est Adam :
avec lui commence le monde,
avec lui il s’achève.
Entre l’après et l’avant,
parenthèse de pierre,
je serai, un instant sans retour,
le premier homme, et je serai le dernier.
Et en le disant, l’instant
– intangible, impalpable –
sous mes pieds s’ouvre
et sur moi se ferme, temps pur.

(Octavio Paz)

Illustration: Paul Cézanne

 

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