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LES ROSES (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 26 novembre 2018




    
LES ROSES

1
Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes.

Ensemble tout éveillé, dont le milieu
dort, pendant qu’innombrables, se touchent
les tendresses de ce coeur silencieux
qui aboutissent à l’extrême bouche.

2
Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu’on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s’ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés…,
dont les papillons sortent confus
d’avoir eu les mêmes idées.

3
Rose, toi, ô chose par excellence complète
qui se contient infiniment
et qui infiniment se répand, ô tête
d’un corps par trop de douceur absent,

rien ne te vaut, ô toi, suprême essence
de ce flottant séjour;
de cet espace d’amour où à peine l’on avance
ton parfum fait le tour.

4
C’est pourtant nous qui t’avons proposé
de remplir ton calice.
Enchantée de cet artifice,
ton abondance l’avait osé.

Tu étais assez riche, pour devenir cent fois toi-même
en une seule fleur;
c’est l’état de celui qui aime…
Mais tu n’as pas pensé ailleurs.

5
Abandon entouré d’abandon,
tendresse touchant aux tendresses…
C’est ton intérieur qui sans cesse
se caresse, dirait-on;

se caresse en soi-même,
par son propre reflet éclairé.
Ainsi tu inventes le thème
du Narcisse exaucé.

6
Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci : l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.

Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

7
T’appuyant, fraîche claire
rose, contre mon oeil fermé —,
on dirait mille paupières
superposées

contre la mienne chaude.
Mille sommeils contre ma feinte
sous laquelle je rôde
dans l’odorant labyrinthe.

8
De ton rêve trop plein,
fleur en dedans nombreuse,
mouillée comme une pleureuse,
tu te penches sur le matin.

Tes douces forces qui dorment,
dans un désir incertain,
développent ces tendres formes
entre joues et seins.

9
Rose, toute ardente et pourtant claire,
que l’on devrait nommer reliquaire
de Sainte-Rose…, rose qui distribue
cette troublante odeur de sainte nue.

Rose plus jamais tentée, déconcertante
de son interne paix; ultime amante,
si loin d’Ève, de sa première alerte —,
rose qui infiniment possède la perte.

10
Amie des heures où aucun être ne reste,
où tout se refuse au coeur amer;
consolatrice dont la présence atteste
tant de caresses qui flottent dans l’air.

Si l’on renonce à vivre, si l’on renie
ce qui était et ce qui peut arriver,
pense-t-on jamais assez à l’insistante amie
qui à côté de nous fait son oeuvre de fée.

11
J’ai une telle conscience de ton
être, rose complète,
que mon consentement te confond
avec mon coeur en fête.

Je te respire comme si tu étais,
rose, toute la vie,
et je me sens l’ami parfait
d’une telle amie.

12
Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines ?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose armée ?

Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je enlevés
qui ne la craignaient point.
Au contraire, d’été en automne,
vous blessez les soins
qu’on vous donne.

13
Préfères-tu, rose, être l’ardente compagne
de nos transports présents ?
Est-ce le souvenir qui davantage te gagne
lorsqu’un bonheur se reprend ?

Tant de fois je t’ai vue, heureuse et sèche,
— chaque pétale un linceul —
dans un coffret odorant, à côté d’une mèche,
ou dans un livre aimé qu’on relira seul.

14
Été : être pour quelques jours
le contemporain des roses;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.

Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette soeur
en d’autres roses absente.

15
Seule, ô abondante fleur,
tu crées ton propre espace;
tu te mires dans une glace
d’odeur.

Ton parfum entoure comme d’autres pétales
ton innombrable calice.
Je te retiens, tu t’étales,
prodigieuse actrice.

16
Ne parlons pas de toi. Tu es ineffable
selon ta nature.
D’autres fleurs ornent la table
que tu transfigures.
On te met dans un simple vase —,
voici que tout change :
c’est peut-être la même phrase,
mais chantée par un ange.

17
C’est toi qui prépares en toi
plus que toi, ton ultime essence.
Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,
c’est ta danse.

Chaque pétale consent
et fait dans le vent
quelques pas odorants
invisibles.

O musique des yeux,
toute entourée d’eux,
tu deviens au milieu
intangible.

18
Tout ce qui nous émeut, tu le partages.
Mais ce qui t’arrive, nous l’ignorons.
Il faudrait être cent papillons
pour lire toutes tes pages.

Il y en a d’entre vous qui sont comme des dictionnaires;
ceux qui les cueillent
ont envie de faire relier toutes ces feuilles.
Moi, j’aime les roses épistolaires.

19
Est-ce en exemple que tu te proposes ?
Peut-on se remplir comme les roses,
en multipliant sa subtile matière
qu’on avait faite pour ne rien faire ?

Car ce n’est pas travailler que d’être
une rose, dirait-on.
Dieu, en regardant par la fenêtre,
fait la maison.

20
Dis-moi, rose, d’où vient
qu’en toi-même enclose,
ta lente essence impose
à cet espace en prose
tous ces transports aériens ?

Combien de fois cet air
prétend que les choses le trouent,
ou, avec une moue,
il se montre amer.
Tandis qu’autour de ta chair,
rose, il fait la roue.

21
Cela ne te donne-t-il pas le vertige
de tourner autour de toi sur ta tige
pour te terminer, rose
Mais quand ton propre élan t’inonde,

tu t’ignores dans ton bouton.
C’est un monde qui tourne en rond
pour que son calme centre ose
le rond repos de la ronde rose.

22
Vous encor, vous sortez
de la terre des morts,
rose, vous qui portez
vers un jour tout en or

ce bonheur convaincu.
L’autorisent-ils, eux
dont le crâne creux
n’en a jamais tant su ?

23
Rose, venue très tard, que les nuits amères arrêtent
par leur trop sidérale clarté,
rose, devines-tu les faciles délices complètes
de tes soeurs d’été ?

Pendant des jours et des jours je te vois qui hésites
dans ta gaine serrée trop fort.
Rose qui, en naissant, à rebours imites
les lenteurs de la mort.

Ton innombrable état te fait-il connaître
dans un mélange où tout se confond,
cet ineffable accord du néant et de l’être
que nous ignorons ?

24
Rose, eût-il fallu te laisser dehors,
chère exquise ?
Que fait une rose là où le sort
sur nous s’épuise ?

Point de retour. Te voici
qui partages
avec nous, éperdue, cette vie, cette vie
qui n’est pas de ton âge.

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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Les longues pluies d’automne (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 22 juin 2018



    
les longues pluies
d’automne
qui me coupent
du monde

journées de silence
et de bien-être

l’oeil fouillant
l’interne

trouvant
quelques pépites

(Charles Juliet)

 

Recueil: L’Opulence de la nuit
Traduction:
Editions: P.O.L.

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La substance interne (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2018




    
La substance interne
n’est plus qu’un oeil

un oeil acharné
à s’élucider

à pénétrer
le plus enfoui

atteindre
le dedans du dedans

là où s’offrent
la paix et la lumière

l’inaltérable joyau
de la haute connaissance

(Charles Juliet)

 

Recueil: L’Opulence de la nuit
Traduction:
Editions: P.O.L.

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Espérer (Stéphanie Ferrat)

Posted by arbrealettres sur 31 mars 2018




    
espérer
animaux dans la haie
à la place du vent

s’incliner
devant l’ombre interne

la petite voix
ne peut plus

(Stéphanie Ferrat)

 

Recueil: Caisson
Traduction:
Editions: La lettre volée

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J’ai toujours avancé sur le fil (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 8 août 2017



Illustration: Rafal Olbinski
    
j’ai toujours avancé sur le fil
mon fil d’Ariane
pour m’égarer toujours plus
dans le labyrinthe
noyé au fil de l’eau
au fil des heures
remontant sans relâche
le fil de mes rivières internes
me passant moi-même
au fil de l’épée
funambule sur le fil du rasoir
aveuglé par la neige de tes yeux

(Zéno Bianu)

Recueil: Chet Baker (Déploration)
Editions: Le Castor Astral

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Satori express (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 8 août 2017




    
satori express
journal de bord de la voix
un vivant des profondeurs
s’adresse aux autres vivants

satori express
juste tendre l’oreille
pour puiser
dans la réserve aux mystères

satori express
ton souffle
comme un oracle
illimité

satori express
retour de chaleur bienveillante
manifeste
pour les ultrasensibles

satori express
ne cherchons plus à cicatriser
le sol glisse sous nos pieds
rien que le monde

satori express
voici la grande ouverture respirante
dont rien
ne saurait nous déprendre

satori express
au coeur de l’épreuve
sans répit sans relâche
vers la longue célébration

satori express
ton souffle
prend
comme le feu

satori express
aimante et brasse
les écritures
en proximité résonante

satori express
ricoche en galets internes
danse et crépite
jusqu’à la cinquième saison

(Zéno Bianu)

 

Recueil: Satori Express
Editions: Le Castor Astral

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J’ai tout d’un coup conçu (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2017



    

seul
le silence de ton esprit
tout est si chaud
tu considères
chaque grain de lumière
à mesure
de son surgissement
ton coeur
ne cesse de danser
s’accorde
au tremblement d’amour
des nativités internes

J’ai tout d’un coup conçu un amour immense et inégalable

(Zéno Bianu)

 

Recueil: Satori Express
Editions: Le Castor Astral

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Sitôt sorti (Laurent Albarracin)

Posted by arbrealettres sur 22 avril 2017



Sitôt sorti, le dedans se « dehorsise ».
La mie s’encroûte de sa nuageuse apparence.
Même l’interne densité de la pierre brisée en deux
s’efface de la face qu’elle présente.
Toujours l’intérieur se réfugie hors d’atteinte,
dans un ailleurs absolument extérieur
bien qu’il soit au coeur (bondissant) des choses.

(Laurent Albarracin)

 

 

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Chacun de nous (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 11 février 2017



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Chacun de nous frappe aux parois internes
Appelle un coeur pour entendre le sien;
ô passion je suis mort avant terme.

(Robert Sabatier)

 

 

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O pour moi seul (Paul Valéry)

Posted by arbrealettres sur 30 mars 2016



Gilbert Garcin l-attraction-du-vide_300 [800x600]

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

(Paul Valéry)

Illustration: Gilbert Garcin

 

 

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