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Poésie

Posts Tagged ‘intervalle’

UN PEU DE LOGIQUE IDIOTE (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 12 avril 2020




    
(Recueil Pages d’écriture)
UN PEU DE LOGIQUE IDIOTE

Avez-vous regardé, à l’horizon, les arbres qui garnissent,
avec une impeccable régularité, le bord d’une route et se
détachent sur le ciel ?
La distance les fait paraître petits, pas plus grands que
la taille humaine, et comme ils sont plantés à intervalles
égaux, ils font penser à une file de soldats en marche.
Droits et nets au long des grands labours, ils sont debout pour
« se faire voir », car enfin, s’ils étaient absents, on ne pourrait
les regarder et, s’ils sont là, c’est pour être à la place
de quelque chose d’absent.

Cette logique rigoureuse donne le coup de poing de la vérité.
Une file d’arbres à l’horizon, c’est une file d’êtres venus là pour
« témoigner » par leur présence, donc pour figurer quelque chose
qui se cache derrière eux ce sont des figurants — d’immobiles
figurants qui défilent dans un douloureux silence.

Or, de cet horizon qui les déguise en soldats, je reviens
vers moi-même et mon regard rencontre en chemin mille petits
obstacles qui sont tous là, eux aussi, pour masquer la nudité
de l’étendue, pour habiter le néant. Tous viennent également
« figurer », comblant leur présence, remplaçant leur absence.
L’un figure un ruisseau, l’autre un oiseau, l’autre une charrue,
un mur, un toit, un chou, une boîte de conserve abandonnée…

Et moi-même, je vous le demande, que suis-je ?
Que suis-je, bon sang ? Que suis-je ? Que sommes-nous ?
De quelle armée en marche sommes-nous les avant-postes ?
De quel gouvernement sommes-nous les délégués ? De quel
opéra sommes-nous les figurants ? Permettez : j’interroge,
rien de plus. Je ne suis d’ailleurs pas le premier.

Adieu, arbres de l’horizon. Piétinez le sol en cadence et
chantez sans bouger : « Partons ! Partons ! Partons ! » La question
reste et vous ne m’avez pas répondu.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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Nous habitons encore un autre monde (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 22 janvier 2020



Poids des pierres, des pensées

Songes et montagnes
n’ont pas même balance

Nous habitons encore un autre monde
Peut-être l’intervalle

(Philippe Jaccottet)

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Venir ici (Geoffrey Squires)

Posted by arbrealettres sur 23 mars 2019




Illustration: ArbreaPhotos
    
Venir ici c’est retrouver le lieu
comme si rien n’avait changé
et tout ce qui s’était passé dans l’intervalle
n’avait eu aucune conséquence aucune importance
pour cet endroit les chemins les arbres
la lumière tombant à travers le silence

***

To come here is to know it again
as if nothing had changed
and all that had happened in the meantime
was of no consequence had no import
for this place the paths the trees
the light falling through the silence

(Geoffrey Squires)

 

Recueil: SANS TITRE
Traduction: François Heusbourg
Editions: Unes

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C’est toi (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 22 février 2019




Illustration: ArbreaPhotos
    
C’est toi

Dans les intervalles de silence du vent
les paroles pressées de l’eau qui dévale
sa fraîcheur le long du sentier de montagne
c’est toi fraîcheur pensive de ma vie

L’été brûlant Le soleil feu perpendiculaire à l’herbe
A bouche fermée le bourdonnement grégorien
des abeilles célébrant l’office quotidien du miel
c’est toi basse continue de ma durée

Le cri d’une hirondelle cri que j’attrape au vol
(l’oiseau est déjà loin) rire plutôt qu’un cri
léger bonheur qui ricoche sur l’eau des rires de l’été
c’est toi douceur du sourire au creux des chagrins

Le silence soudain La nuit Déjà la neige
Le silence à pas de chat se pose sur le silence
et quand nous ouvrirons les volets le blanc sera très blanc
c’est toi qui ne dis rien et me parles sans mots

Et je te réponds Oui

(Claude Roy)

 

Recueil: À la lisière du temps suivi de Le voyage d’automne
Traduction:
Editions: Gallimard

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L’amour est donc ceci (Jacqueline Risset)

Posted by arbrealettres sur 3 janvier 2019




    
l’amour est donc ceci :
imperceptible trait
de montée qui demande?

intonation de demande étonnée
où tout s’engouffre
mince intervalle

disant :
tout change
toutes cellules remuées

: une voyelle
dite un peu plus haut dans la voix —
un souffle —

(Jacqueline Risset)

 

Recueil: L’Amour de loin
Traduction:
Editions: Flammarion

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Goutte à goutte (Claude Pujade-Renaud)

Posted by arbrealettres sur 17 décembre 2018



Illustration: Michel Chansiaux    
    
Goutte à goutte
d’une fin de pluie

Suspension de vie
avant l’agonie

Tendre ralenti
intervalles
où se condense
la mélancolie

Une goutte
l’ultime

Silence

Non
mourir
ne peut être
aussi simple

(Claude Pujade-Renaud)

 

Recueil: Instants incertitudes
Traduction:
Editions: Le Cherche Midi

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J’aime ce que je vois (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 29 octobre 2018



J’aime ce que je vois parce que je cesserai
Un jour ou l’autre de le voir.
Je l’aime aussi parce qu’il est.

Dans cet intervalle placide où je suis ma propre fiction,
D’aimer, bien plus que d’être,
J’aime qu’il y ait tout et que je sois.

Mieux ne sauraient m’offrir, s’ils revenaient,
Les dieux primitifs
Car eux non plus ne savent rien.

(Fernando Pessoa)

Illustration: David Brayne

 

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Je n’existe pas (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 28 septembre 2018



Je commence à me connaître.
Je n’existe pas.

Je suis l’intervalle entre ce que je voudrais être et ce que de moi ont fait les autres,
Ou la moitié de cet intervalle, car il y a la vie aussi…

C’est cela que je suis, enfin…

Eteins la lumière, ferme la porte,
et fais cesser ces bruits de savates dans le couloir.
Que je reste seul dans la chambre
avec un grand apaisement intérieur.

C’est un monde de pacotille.

(Fernando Pessoa)


Illustration: Gilbert Garcin

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Ces grands cris des profondeurs (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 7 septembre 2018



    

Ces grands cris des profondeurs,
le poète ne les a poussés que rarement, à de très longs intervalles.

Ils ne doivent traverser une salle que très brièvement
sans s’y attarder.

Ce sont, comme presque tous les malheurs, des accidents.
Rassembler ces accidents me semble une faute d’art.
(…)
Ce n’est pas vrai.

(Marie Noël)

 

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Vers le milieu l’après-midi (Christian Bobin)

Posted by arbrealettres sur 27 août 2018




    
Vers le milieu l’après-midi, un silence s’est fait partout dans le pré.
Le ciel soudain a pâli comme quelqu’un qui on vient d’annoncer une mort.
Il n’y avait plus rien. Et puis tout s’est rallumé.

C’est quelque chose qui arrive très souvent,
vers le milieu de l’après-midi.
On ne le remarque guère.

Il faut être prisonnier ou malade,
ou assis devant une table, en train d’écrire, pour s’en apercevoir :
l’étoffe du jour est trouée.

Par les trous on voit le diable
— ou, si vous préférez ce mot plus
calme : le néant.

Il y a un instant où le monde est laissé seul.
Abandonné.

C’est comme si Dieu retenait son souffle.
Un intervalle de néant entre deux domaines de la lumière

(Christian Bobin)

 

Recueil: La grande vie
Traduction:
Editions: Folio

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