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Poésie

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Tranquille comme un sage et doux comme un maudit (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018




Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
…j’ai dit:
Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
Que de fois…
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
Ton goût de l’infini
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,

Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
Tes faubourgs mélancoliques,
Tes hôtels garnis,
Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,
Tes temples vomissant la prière en musique,
Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,
Tes découragements;

Et tes jeux d’artifice, éruptions de joie,
Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.

Ton vice vénérable étalé dans la soie,
Et ta vertu risible, au regard malheureux,
Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie…

Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes.
Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
Tes magiques pavés dressés en forteresses,

Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

(Charles Baudelaire)

Illustration: Eugène de Blaas

 

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Du fond du rêve (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2018




    
Du fond du rêve,
comme un poing illuminé
émergeant de la créature solitaire endormie,
surgit la volonté irrésistible
de continuer la narration.

Il ne s’agit pas de conter ceci ou cela,
ni de copier ou de traduire
ou d’enjôler le jour aux abois.
Il s’agit d’une pulsion bien plus forte
et qui ne peut s’interrompre :
poursuivre simplement la narration.

Narration qui n’a pas de début ni de fin,
narration qui n’est pas un genre,
qui nе lie pas une intrigue.
Images qui coulent comme un fleuve,
se prennent et se dessaisissent,
étrange manière de dire et de dédire
en arrière et en avant des choses.

Volonté de poursuivre la narration,
énergie éparse dans l’ici de partout,
qui ne distingue pas les vies des morts
ni l’homme d’autre chose

C’est l’histoire qui s’écoule tout au fond,
l’histoire sans et avec histoire
qui joint dans un bouquet délié
l’arôme de l’être
et le parfum du néant.

Le service demandé à l’homme
n’est que poursuite de la narration
quel que soit l’argument.

Et même sans aucun.

 

Recueil: Poésie et Réalité
Traduction: Jean-Claude Masson
Editions: Lettres Vives

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Un assassin (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 5 janvier 2018



Illustration: William Blake
    
Un assassin

Un assassin, je suis un assassin
car j’ai détruit en moi tous mes possibles.
Il me fallait choisir entre l’extase
et le désir – et j’ai choisi la feuille
qui vole au vent, la feuille sans espoir.

Nul ne connaît ce roman sans intrigue
que j’écrivis dans ma tête autrefois,
une épopée à la tête de buffle,
une légende où j’étais l’Enchanteur,
le régisseur de la troupe des Fées.

J’ai réuni ce que je voulais être,
ce que je fus, j’ai réuni mes rêves
et mon réel dans un grand livre en forme
de noir cercueil. Je m’y repose nu
dans la douceur étrange de mes crimes.

(Robert Sabatier)

 

Recueil: Oeuvres poétiques complètes
Traduction:
Editions: Albin Michel

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Est-ce que tout va vraiment vers le vide et le vain (Amir Gilboa)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2017



    

Est-ce que tout va vraiment
vers le vide et le vain
Est-ce que tout va vraiment vers le vide et le vain
comment as-tu fait pour survivre
as-tu vraiment saisi le bout
d’une corde lancée par qui pour que tu la saisisses
en train de te noyer ne pas couler
et tu as abordé au rivage ronceux
aux parterres fleurissant à nouveau
d’un sourire indulgent et d’intrigues de puissance

(Amir Gilboa)

 

Recueil: Anthologie de la poésie en hébreu moderne
Traduction: E. Moses
Editions: Gallimard

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Echappée à l’oeil des gens (Ernest Raynaud)

Posted by arbrealettres sur 18 juillet 2017



Illustration: Marc Chagall
    
Echappée à l’oeil des gens,
Phillis, la blonde aux yeux fous,
Par les sentiers obligeants
Trouve Hylas au rendez-vous.

Aux lèvres qu’elle a vermeilles
Le galant qui l’aime, vite,
Comme aux fleurs font les abeilles
Follement se précipite.

Puis pour un très doux babil
Sous le ciel tendre, un long temps,
Un bouquet d’arbres, subtil,
Prête son ombre aux amants.

Le berger fouille les grâces
Tant que ses mains doivent-elles
A la fin, se trouver lasses
Du saccage des dentelles.

Livrant ses roses, ses lis,
Belle, aux bras de son vainqueur
Comme une folie, Philis,
En riait de tout son coeur.
Enfin juste la fatigue

— Voyez combien opportune ! —
A point dénoua l’intrigue
Au jour levant de la lune.

(Ernest Raynaud)

 

Recueil: Chairs profanes
Editions: Léon Vanier

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J’appelle poésie (Pascal Boulanger)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



 

J’appelle poésie cette intrigue de l’infini
où je me fais auteur de ce que je vois, de ce que j’entends.
Musique et pensée.
Poignée d’images dans la brume.
Vallées qui serpentent.
Pourquoi faudrait-il que la mort
soit la religion absolue ?
L’oeil habillé d’une paupière
n’est pas dans la tombe.
D’ailleurs,
placé en ce lieu de parole qui fait parole,
rien ne meurt qui a commencé.

(Pascal Boulanger)

 Illustration

 

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Dahlia (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



Dahlia

Vous voyez en moi, une ex-bouquetière.
Lier des fleurs entre elles,
les vendre à des gens qui marchandaient toujours,
les faire porter à leur adresse,
voilà quelles étaient mes occupations.

Je sais que les hommes ont fait beaucoup de poésie
à propos des bouquetières.
J’ai lu des nouvelles, des romans
où elles jouent un rôle charmant.
Elles favorisent les amours sincères,
elles font échouer les fats,
elles sont au courant de toutes les intrigues.

Hélas! que ces fictions sont loin de la réalité!
Je ne connais pas d’industrie plus triste,
plus remplie de désillusions,
pour me servir d’un mot maintenant fort à la mode sur la terre.
Lasse de voir les femmes recevoir des bouquets de toutes les mains,
et les hommes les plus amoureux descendre des hauteurs de la passion
pour rogner ma note de quelques centimes;
fatiguée d’être poursuivie par de vieux célibataires,
qui m’appelaient prêtresse de Flore
en essayant de me prendre la taille,
j’ai pris le parti de fuir les hommes
et de revenir à mon ancienne condition de simple fleur.

(J.J. Grandville)

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L’école des Beaux-Arts (Jacques Prévert)

Posted by arbrealettres sur 21 janvier 2017



Dans une boîte de paille tressée
Le père choisit une petite boule de papier
Et il la jette
Dans la cuvette
Devant ses enfants intrigués
Surgit alors
Multicolore
La grande fleur japonaise
Le nénuphar instantané
Et les enfants se taisent
Emerveillés
Jamais plus tard dans leur souvenir
Cette fleur ne pourra se faner
Cette fleur subite
Faite pour eux
A la minute
Devant eux.

(Jacques Prévert)

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De l’extérieur (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 9 décembre 2016



De l’extérieur

Vendredi. La séance au Fox
resplendit de gens comme il faut.
Mais moi je reste à l’extérieur.
C’est que l’argent me fait défaut.

Rien qu’aujourd’hui? ou la semaine?
Le mois entier? J’ai échangé
mes livres pour quelques billets:
c’étaient les doigts, non les anneaux.

Mais pas assez pour voir le film
de Theda Bara l’ophidienne.
Qu’importe le film? L’important
c’est la ciguë de cet instant.

La donzelle de mes pensers
mais qui à moi pense si peu,
surgit, camélia souriant.
Moi, je joue à l’indifférent.

Entre, nuage coloré,
entre, musique faite corps.
À peine me sait-elle ici,
raide, maigre, droit comme un I.

Elle ne me voit, ni ne me
verra. Chaque soyeux pétale
de son ensemble naturel
me fait délicieusement mal.

Ça n’a aucun sens, ou bien trop,
d’attendre deux heures durant
qu’elle sorte du cinéma
comme un poème sort de moi.

Tortueuse leçon, j’apprends
à jouir de la douleur des choses.
Ce qu’elle a vu, intrigue, écran,
ne vaut ce à quoi je m’amuse,

le jeu lancinant qui consiste
à penser en vain à ma dame,
de l’extérieur, de ce côté
qui demeurera du passé

et qui vit encore: pouvoir
de sentir, plus que le vécu,
ce qui pouvait avoir été,
ce qui est, sans être jamais.

(Carlos Drummond de Andrade)

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