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Une rose seule, c’est toutes les roses (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 6 avril 2019



Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci: l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses…

Comment jamais dire sans elle ,
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

*

T’appuyant, fraîche claire
rose, contre mon oeil fermé —,
on dirait mille paupières
superposées

contre la mienne chaude.
Mille sommeils contre ma feinte
sous laquelle je rôde
dans l’odorant labyrinthe.

(Rainer Maria Rilke)

 

 

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LES ROSES (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 26 novembre 2018




    
LES ROSES

1
Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes.

Ensemble tout éveillé, dont le milieu
dort, pendant qu’innombrables, se touchent
les tendresses de ce coeur silencieux
qui aboutissent à l’extrême bouche.

2
Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu’on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s’ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés…,
dont les papillons sortent confus
d’avoir eu les mêmes idées.

3
Rose, toi, ô chose par excellence complète
qui se contient infiniment
et qui infiniment se répand, ô tête
d’un corps par trop de douceur absent,

rien ne te vaut, ô toi, suprême essence
de ce flottant séjour;
de cet espace d’amour où à peine l’on avance
ton parfum fait le tour.

4
C’est pourtant nous qui t’avons proposé
de remplir ton calice.
Enchantée de cet artifice,
ton abondance l’avait osé.

Tu étais assez riche, pour devenir cent fois toi-même
en une seule fleur;
c’est l’état de celui qui aime…
Mais tu n’as pas pensé ailleurs.

5
Abandon entouré d’abandon,
tendresse touchant aux tendresses…
C’est ton intérieur qui sans cesse
se caresse, dirait-on;

se caresse en soi-même,
par son propre reflet éclairé.
Ainsi tu inventes le thème
du Narcisse exaucé.

6
Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci : l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.

Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

7
T’appuyant, fraîche claire
rose, contre mon oeil fermé —,
on dirait mille paupières
superposées

contre la mienne chaude.
Mille sommeils contre ma feinte
sous laquelle je rôde
dans l’odorant labyrinthe.

8
De ton rêve trop plein,
fleur en dedans nombreuse,
mouillée comme une pleureuse,
tu te penches sur le matin.

Tes douces forces qui dorment,
dans un désir incertain,
développent ces tendres formes
entre joues et seins.

9
Rose, toute ardente et pourtant claire,
que l’on devrait nommer reliquaire
de Sainte-Rose…, rose qui distribue
cette troublante odeur de sainte nue.

Rose plus jamais tentée, déconcertante
de son interne paix; ultime amante,
si loin d’Ève, de sa première alerte —,
rose qui infiniment possède la perte.

10
Amie des heures où aucun être ne reste,
où tout se refuse au coeur amer;
consolatrice dont la présence atteste
tant de caresses qui flottent dans l’air.

Si l’on renonce à vivre, si l’on renie
ce qui était et ce qui peut arriver,
pense-t-on jamais assez à l’insistante amie
qui à côté de nous fait son oeuvre de fée.

11
J’ai une telle conscience de ton
être, rose complète,
que mon consentement te confond
avec mon coeur en fête.

Je te respire comme si tu étais,
rose, toute la vie,
et je me sens l’ami parfait
d’une telle amie.

12
Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines ?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose armée ?

Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je enlevés
qui ne la craignaient point.
Au contraire, d’été en automne,
vous blessez les soins
qu’on vous donne.

13
Préfères-tu, rose, être l’ardente compagne
de nos transports présents ?
Est-ce le souvenir qui davantage te gagne
lorsqu’un bonheur se reprend ?

Tant de fois je t’ai vue, heureuse et sèche,
— chaque pétale un linceul —
dans un coffret odorant, à côté d’une mèche,
ou dans un livre aimé qu’on relira seul.

14
Été : être pour quelques jours
le contemporain des roses;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.

Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette soeur
en d’autres roses absente.

15
Seule, ô abondante fleur,
tu crées ton propre espace;
tu te mires dans une glace
d’odeur.

Ton parfum entoure comme d’autres pétales
ton innombrable calice.
Je te retiens, tu t’étales,
prodigieuse actrice.

16
Ne parlons pas de toi. Tu es ineffable
selon ta nature.
D’autres fleurs ornent la table
que tu transfigures.
On te met dans un simple vase —,
voici que tout change :
c’est peut-être la même phrase,
mais chantée par un ange.

17
C’est toi qui prépares en toi
plus que toi, ton ultime essence.
Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,
c’est ta danse.

Chaque pétale consent
et fait dans le vent
quelques pas odorants
invisibles.

O musique des yeux,
toute entourée d’eux,
tu deviens au milieu
intangible.

18
Tout ce qui nous émeut, tu le partages.
Mais ce qui t’arrive, nous l’ignorons.
Il faudrait être cent papillons
pour lire toutes tes pages.

Il y en a d’entre vous qui sont comme des dictionnaires;
ceux qui les cueillent
ont envie de faire relier toutes ces feuilles.
Moi, j’aime les roses épistolaires.

19
Est-ce en exemple que tu te proposes ?
Peut-on se remplir comme les roses,
en multipliant sa subtile matière
qu’on avait faite pour ne rien faire ?

Car ce n’est pas travailler que d’être
une rose, dirait-on.
Dieu, en regardant par la fenêtre,
fait la maison.

20
Dis-moi, rose, d’où vient
qu’en toi-même enclose,
ta lente essence impose
à cet espace en prose
tous ces transports aériens ?

Combien de fois cet air
prétend que les choses le trouent,
ou, avec une moue,
il se montre amer.
Tandis qu’autour de ta chair,
rose, il fait la roue.

21
Cela ne te donne-t-il pas le vertige
de tourner autour de toi sur ta tige
pour te terminer, rose
Mais quand ton propre élan t’inonde,

tu t’ignores dans ton bouton.
C’est un monde qui tourne en rond
pour que son calme centre ose
le rond repos de la ronde rose.

22
Vous encor, vous sortez
de la terre des morts,
rose, vous qui portez
vers un jour tout en or

ce bonheur convaincu.
L’autorisent-ils, eux
dont le crâne creux
n’en a jamais tant su ?

23
Rose, venue très tard, que les nuits amères arrêtent
par leur trop sidérale clarté,
rose, devines-tu les faciles délices complètes
de tes soeurs d’été ?

Pendant des jours et des jours je te vois qui hésites
dans ta gaine serrée trop fort.
Rose qui, en naissant, à rebours imites
les lenteurs de la mort.

Ton innombrable état te fait-il connaître
dans un mélange où tout se confond,
cet ineffable accord du néant et de l’être
que nous ignorons ?

24
Rose, eût-il fallu te laisser dehors,
chère exquise ?
Que fait une rose là où le sort
sur nous s’épuise ?

Point de retour. Te voici
qui partages
avec nous, éperdue, cette vie, cette vie
qui n’est pas de ton âge.

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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Fidélité à l’éclair (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 12 novembre 2018




    
[Fidélité à l’éclair, un livre de conversations avec Daniel Gonzales Dueñas et Alejandro Toledo.
Un livre qui s’ouvre d’emblée sur cette question : quel est le sens de la verticalité dans votre poésie ?
Il y répond en évoquant d’abord son expérience de la lecture des poètes dans sa jeunesse, une lecture attentive où lui apparaissait déjà que : ]

Même chez les grands poètes, il y avait des zones plus faibles, un peu lâches,
des zones qu’on pouvait remplacer, laisser de côté.

Je trouvais, ajoutait-il, chez de nombreux auteurs (et aujourd’hui dans la majeure partie de la poésie),
des passages où la description, l’anecdote ou l’effusion sentimentale dévoraient la poésie.

Alors j’ai commencé à éprouver la nostalgie d’une aventure qui serait la recherche d’une poésie plus dense,
où chaque élément serait comme quelque chose d’irremplaçable, où déplacer une virgule,
changer un mot de place ou un blanc serait une catastrophe…

une poésie qui ne se limiterait pas à cultiver l’atmosphère, les réactions sentimentales,
mais qui aurait (qui oserait avoir) possibilité d’unifier une fois pour toutes
ce qui a été si absurdement séparé : la pensée et l’émotion.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Fidélité à l’éclair
Traduction: Jacques Ancet
Editions: Lettres vives

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La poésie n’aurait-elle plus rien à nous dire ? (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 18 mai 2018



Zéno Bianu [800x600]

La poésie n’aurait-elle plus rien à nous dire ?
Ne serait-elle plus le lieu privilégié des interrogations humaines ?
D’Infiniment proche au Désespoir n’existe pas, dix ans ont passé.
Dix ans en prise avec le balancier de la vie.
Dix ans d’écriture.

Des poèmes de bord, comme autant de témoignages d’amitié, d’amour, d’admiration, de deuil.
Des poèmes animés par un pari farouche : transformer le pire en force d’ascension.
Des poèmes pour reprendre souffle et tenir parole.
Des poèmes pour ouvrir un espace aimanté, irriguer le réel dans une époque vouée à l’hypnose.

Transmettre quelque chose d’irremplaçable : une présence ardente au monde, une subversion féerique.
La poésie – ou la riposte de l’émerveillement.

(Zéno Bianu)

 

 

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Un arbre (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 20 mars 2018



Un arbre

Arbre d’avant
le fruit, bel arbre irremplaçable
Construit moitié de jour, moitié de terre tendre
Et si fidèle à moi qui ne suis que silence,
Porte mes pas vers l’ombre où le soleil ressemble
A ce qui fut moi-même au moment de mourir.

Je trouverai bergère un peu de ton avril
Bergère ce printemps où ton corps s’isola
Avec tous ces moutons devenus des présages
Et cette étoile en toi que je nomme clarté.

Maître de la forêt si tendre avant de naître
Et maître de ton corps aussi vierge qu’un cri
Pourquoi tant de silence aussi près de la mer ?
J’entends passer la mort où tu poses tes pas.

(Robert Sabatier)

Illustration: Gustav Klimt

 

 

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Plus juste que ma vie peut-être (René Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 11 janvier 2018




    
Plus juste que ma vie peut-être
Et de toutes façons plus sûre
Ici dans la brume partout
Où mon amour ne peut plus être

Un signe obscur dans la vallée
Une femme en cheveux qui boit
Le sang de ses fils goutte à goutte

Ne plus rien savoir mais savoir
Que tu es là que je t’emporte
Ma belle mort irremplaçable

Le dernier quart d’heure où je vis
Est celui-là où tu soupèses
Ma poussière mes tristes mains

Tu ne sembles pas satisfaite.

(René Guy Cadou)

 

Recueil: Poésie la vie entière
Traduction:
Editions: Seghers

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Je m’enfonce très fort (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 2 octobre 2017




    
Je m’enfonce très fort les ongles dans la peau
pour me rappeler que je suis encore en vie
à l’heure où mes doigts craignent de se refermer
sur des os prêts à jouer le jeu de la mort.

Que me reste-t-il de quarante ans de regards,
sinon le souvenir de deux ou trois couchants
au-dessus de soirs presque sans date ni lieu,
de blés marchant la tête haute vers la nuit ?

Le soleil fait semblant de ne pouvoir sortir
d’un filet d’eau traversant pierres et chemins
ou des yeux d’une amoureuse pour qui se lève
le jour irremplaçable d’un visage d’homme.

Elle avance sans savoir que les murs s’éclairent
à l’approche d’un corps aussi bouleversant
que celui d’un navire en route vers la terre,
foudre vivante à quoi se brûle l’horizon.

La lumière éparse n’a plus d’autre support
qu’une main tendue venant tout droit de la nuit
et par laquelle ma chair rayonne et s’étend
très loin de ce point trop gris qu’est toujours le coeur.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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L’irremplaçable (Rilke)

Posted by arbrealettres sur 12 novembre 2016



 

Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci: l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.

Comment jamais dire sans elle
et que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

(Rilke)

Illustration: Alberto Pancorbo

 

 

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Les Roses (Rilke)

Posted by arbrealettres sur 12 novembre 2016


1753

Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci: l’irremplaçable,
le parfait, le souple irrévocable
encadré par le texte des choses.
Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

(Rilke)

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MON amour n’a jamais rencontré qu’un visage (Louis Emié)

Posted by arbrealettres sur 5 mai 2016



 

Mahira Ates (7)

LE VENT DE SABLE
A Hubert Dubois,

MON amour n’a jamais rencontré qu’un visage :
Il ne ressemblait pas à ceux que j’ai perdus
Et dans ce paysage où nous errions plus nus
Que le ciel, je cherchais, vertige, une autre image.

Ailleurs, rien qu’une étoile — et ses feux se sont tus —,
Rien que toi, mon désert debout sur cet orage,
— Mais ce sanglot d’enfant qui n’a jamais eu d’âge,
Quels secrets dans ces bras n’a-t-il pas obtenus ?

N’es-tu cette ombre, Amour, à l’ombre de moi-même
Et si, de tout mon sang, tu dénonces qui j’aime,
Brûles-tu son fantôme ou mon double hasardeux?

— Je ne sais qu’un seul nom, le tien, l’irremplaçable,
Mais pour vivre sans lui l’angoisse d’être deux
J’arrache encor le nôtre à ce grand vent de sable.

[…]

(Louis Emié)

Illustration: Mahira Ates

 

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