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C’EST AINSI QU’ON ÉCOUTE (Marina Tsvétaïéva)

Posted by arbrealettres sur 9 juillet 2022




    
C’EST AINSI QU’ON ÉCOUTE

Que peuvent faire le bâtard et l’aveugle
Dans un monde où chacun
A son père et des yeux ? Où passions
Et jurons traînent sur tous les remblais,
Où les larmes s’appellent rhumes de cerveau ?

Qu’ai-je à faire moi, chanteuse de métier,
Sur un fil, glace, soleil, Sibérie !
Obsessions, danses et chants sur les ponts
Moi légère, dans ce monde
de poids et de comptes ?

Qu’ai-je à faire moi — chanteur et premier-né,
Dans ce monde où l’on met les rêves en conserves,
Où le plus noir est gris… Un monde de mesure
Avec mon être — tout de démesure !

C’est ainsi qu’on écoute (l’embouchure
écoute la source).
C’est ainsi qu’on sent la fleur :
profondément — à en perdre le sens !

C’est ainsi que dans l’air, qui est bleu,
la soif est sans fond.
C’est ainsi que les enfants dans le bleu des draps
regardent dans la mémoire ;

C’est ainsi que ressent dans le sang
l’adolescent — jusqu’alors un lotus…
C’est ainsi qu’on aime l’amour :
on tombe dans le précipice.

(Marina Tsvétaïéva)

 

Recueil: Insomnie et autres poèmes
Traduction:
Editions: Gallimard

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LA ROUTE (Jean-Baptiste Besnard)

Posted by arbrealettres sur 3 juillet 2022




LA ROUTE

Les nuages de poussière se soulèvent.
Les cailloux se brisent.
Les claquements de fouets, des hennissements,
des grincements de charrettes montent de la route.
J’ai entendu des essieux gémir,
des jurons et des malédictions,
des chagrins d’enfants et des cris de mères,
des abois et des meuglements,
des complaintes et des prières.
Mais je n’ai rien vu.
Interrogés, les vieux ont eu des regards mystérieux et,
baissant la voix m’ont dit:
« C’est l’Ancien Temps qui passe ».

(Jean-Baptiste Besnard)

 

 

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Temps (Jean Grosjean)

Posted by arbrealettres sur 23 juin 2022


Le Laboureur_Holgate

Le laboureur jette ses jurons
à la volée sur ses chevaux.
La terre retombe comme du sable
sur la brillante épaule du soc.

Tout le ciel tourne,
un ange te parle,
mais le temps n’est que toi-même.

Que tu t’avances d’un pas
et les futurs se prosternent.

(Jean Grosjean)

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Je demande (Gérard Le Gouic)

Posted by arbrealettres sur 4 juillet 2020



Je demande qu’il y ait en Bretagne
dans chaque primevère un breton,
je demande pour ce pays
d’humus et de colère
un breton dans chaque maison,
dans chaque ferme ou moulin,
un breton à chaque porte ou croisée.

Je demande un breton
dans tous les arbres de Bretagne,
un breton dans les haies et les rivières,
je demande pour cette terre
comme une poitrine qui ne parle
qu’en jurons ou en prières
un breton au coeur de chaque pierre.

Je demande qu’il y ait en Bretagne
un breton par bâton,
un breton par moissonneur,
par faucille ou par filet de pêche
et s’il le faut un breton par facteur.

Je demande qu’il y ait un breton
dans le cri de chaque breton.

(Gérard Le Gouic)

Illustration

 

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Saperlipopette (Christian Moncelet)

Posted by arbrealettres sur 21 mars 2019



Saperlipopette

Saperlipopette ! Saperlipopette !
Le clair juron que celui-ci
comme une fleur criarde
aux lèvres d’un printemps !

Saperlicoquette ! Saperlicoquette !
dit l’oiseau qui voit tant de rose
sur les tendres joues de l’aurore !

Saperlipompette ! Saperlipompette !
dit mon cœur qui voit tant de rouge
sur le nez solaire d’un ciel
ivre d’été dès le matin

Saperlipoprette ! Saperliproprette !
dit le ciel en voyant la terre
se laver à grande eau de pluie.

Et toi qui lis présentement
mes mots en jeu mes mots en joie
Tu dois te dire en souriant :
Saperlipoète ! Saperlipoète !

(Christian Moncelet)


Illustration

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Le couloir silencieux (Jean Pérol)

Posted by arbrealettres sur 5 novembre 2018



Illustration: Marie Alloy
    
Le couloir silencieux

Prunelle noire couloir patient
mon beau silence tu sens le gaz
ton sifflement me cerne un peu plus chaque soir
mon beau silence passe tes algues
sur mes mains engourdies qui s’enfoncent encore
tous les pas se sont tus dans ma nuit de village
et le dernier juron s’éteint contre l’église
mon beau silence d’algues
de sifflement de crosse froide
tu t’épaissis.

(Jean Pérol)

 

Recueil: Poésie I (1953-1978)
Traduction:
Editions: De la Différence

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Il est des instants étranges, uniques (Yannis Ritsos)

Posted by arbrealettres sur 5 juin 2016



Il est des instants étranges, uniques, presque cocasses.
Un homme marche à midi en portant un panier sur sa tête;
le panier lui cache entièrement le visage
comme s’il était sans tête ou déguisé,
portant une tête monstrueuse et sans yeux,
aux yeux innombrables.

Tel autre,qui flâne rêveusement dans le crépuscule,
trébuche quelque part, pousse un juron,
revient sur ses pas, cherche;
— un caillou minuscule; il le soulève; il l’embrasse;
puis il s’inquiète soudain : quelqu’un d’autre a pu le surprendre;
il s’éloigne d’un air coupable.

Une femme met sa main dans sa poche; elle n’y trouve rien;
elle ressort sa main, l’élève, l’observe attentivement :
une main imprégnée de la poussière du vide.

Un garçon de café a refermé sa paume sur une mouche
— il ne la serre pas;
un client l’appelle; il a oublié la mouche;
il desserre sa paume; la mouche s’envole, se pose sur le verre.

Un papier roule dans la rue avec hésitation,
en marquant des temps d’arrêt,
sans attirer l’attention de qui que ce soit, — cela lui plaît.
Pourtant, à chaque instant,
il émet un craquement particulier qui est un démenti;
comme s’il cherchait maintenant
quelque témoin incorruptible de sa marche modeste, mystérieuse.

Et toutes ces choses ont une beauté solitaire, inexplicable,
une peine très profonde venue de nos propres gestes, étrangers et inconnus
— n’est-ce pas?

(Yannis Ritsos)

Illustration: Théodore Géricault

American Beauty

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