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Je n’ai su parler que de moi (Rachel Bluwstein)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2019



Je n’ai su parler que de moi.
Mon monde est exigu comme celui des fourmis,
Et j’ai chargé comme elles sur un bien faible dos
Un lourd et dur fardeau.

J’ai emprunté comme elles — pour grimper vers le faîte —
Une route marquée de peine et de dur labeur.
Une gigantesque main, hostile et assurée,
Se joue de moi et me fait reculer.

Ma peur secrète de la main gigantesque
Souvent m’a fait pleurer, dévier en chemin.
Pourquoi m’avoir appelée, rivages enchantés ?
Pourquoi m’avoir leurrée, clartés dans le lointain ?

(Rachel Bluwstein)


Illustration: Odilon Redon

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Des milliers de souvenirs (Paul Valéry)

Posted by arbrealettres sur 10 juillet 2019




    
…Des milliers de souvenirs d’avoir senti la solitude
et souhaité avec rage la fin des mauvais temps ou de la pensée.

Peut-être ne laissera-t-il qu’un amas informe de fragments aperçus,
de douleurs brisées contre le Monde, d’années vécues dans une minute,
de constructions inachevées et glacées,
immenses labeurs pris dans un coup d’oeil et morts.

Mais toutes ces ruines ont une certaine rose.

(Paul Valéry)

 

Recueil: Poésie perdue
Traduction:
Editions: Gallimard

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Pendant que vostre main docte … (Rémy Belleau)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2019



 

Lauri Blank _1

Pendant que vostre main docte …

Pendant que vostre main docte, gentille et belle
Va triant dextrement les odorantes fleurs
Par ces prez esmaillez en cent et cent couleurs,
Par le sacré labeur de la troupe immortelle :

Gardez qu’Amour tapy sous la robe nouvelle
De quelque belle fleur n’evente ses chaleurs,
Et qu’au lieu de penser amortir vos douleurs,
D’un petit traict de feu ne vous les renouvelle.

En recueillant des fleurs la fille d’Agenor
Fut surprise d’Amour, et Prosperine encor
L’une fille de roy, l’autre toute déesse.

Il ne faut seulement que soufler un bien peu
Le charbon eschauffé, pour allumer un feu,
Duquel vous ne pourriez enfin estre maistresse.

(Rémy Belleau)

Illustration: Lauri Blank

 

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Lisant un jour clair mes vers bien-aimés (Antonio Machado)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2019



Antonio Machado

Lisant un jour clair
mes vers bien-aimés,
j’ai vu dans le profond
miroir de mes songes

qu’une vérité divine
y tremble de frayeur,
et qu’elle est une fleur qui veut
jeter au vent son parfum.

L’âme du poète
s’oriente vers le mystère.
Seul le poète peut
regarder ce qui est loin
dans l’âme, enveloppé
d’un soleil trouble et magique.

Dans ces galeries,
sans fond, du souvenir,
où les pauvres gens
ont accroché comme un trophée

un habit de fête mité et vieux,

le poète sait
regarder l’éternel
labeur des abeilles
dorées des songes.

Poètes, l’âme attentive
au ciel profond,
dans la cruelle bataille
ou dans le jardin tranquille,

nous fabriquons le miel nouveau
avec les vieilles douleurs,
patiemment nous faisons
l’habit blanc et pur,
et sous le soleil polissons
la forte armure de guerre.

L’âme sans rêve,
le miroir ennemi,
projette notre image
avec un profil grotesque.

Nous sentons une vague
de sang, dans notre coeur,
qui passe… et, souriant,
revenons à notre labeur.

(Antonio Machado)

 

 

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ÉLÉGIE (Alexandre Pouchkine)

Posted by arbrealettres sur 18 décembre 2018




    

ÉLÉGIE

La défunte gaieté d’années insensées
pèse sur moi comme un vin mal cuvé.
Mais comme le vin, la tristesse de jours passés
croît en mon âme à mesure des années.
Triste vie ! De la mer houleuse du futur
ne m’attend plus guère que peines et labeurs.

Pourtant non, je ne veux pas mourir !
Mais je veux vivre et penser et souffrir
et même trouver certaine jouissance
aux soucis, aux peines et adversités
— il m’arrive d’en tirer des larmes —
et une certaine harmonie de mon cru.
Et qui sait si l’heure crépusculaire
ne m’enverra, de l’amour, un dernier sourire ?

***

(Alexandre Pouchkine)

 

Recueil: L’heure de la nuit Poèmes
Traduction: Christiane Pighetti
Editions: De la Différence

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LE PÉRIPLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2018




    
LE PÉRIPLE
pour Winifred Nicholson

En gravissant la colline de fossiles
J’ai recueilli des petites pierres soudées:
Je me suis souvenue de la mer archaïque
Où jadis ces cailloux furent mes os.

Je marchais le long du mur d’Hadrien;
Le vent du nord soufflait, venant du pôle.
Oh, je fus cet assaut de violence
Contre les remparts du monde!

Au crépuscule, dans une crypte déserte,
J’ai éprouvé la peur de toutes mes morts :
Des formes que j’avais vues avec des yeux de bête
Peuplaient l’obscurité de mystères.

Je suis restée près d’un torrent
Et d’un tertre où poussaient des chardons;
Ce lieu qui si longtemps avait été mon lieu,
Maintenant mon coeur y pourrit sous terre.

J’ai été la truite qui hante le lac,
L’ombre, la présence qui traverse l’eau.
Tant et tant de vies dont je laisse
Les os épars, les ailes brisées !

J’ai été l’animal qui meurt,
Œil qui se ferme sur l’aubépine dentelée,
Carcasse étouffée bientôt par la mousse,
Crâne englouti sous les fougères.

Les traces de mes pas s’enfoncent dans les sables mouvants
Et les champs d’orge ont bu mon sang, .
Ma sagesse a tracé la spirale d’un coquillage,
Mon labeur a dressé un tumulus de pierres sur une colline.

De loin je suis venue et je dois aller loin,
Il y a tant de tombes qu’habite ma douleur,
Mais toujours les doigts morts font naître
Les fleurs que je bénis de mes yeux vivants.

***

THE JOURNEY
For Winifred Nicholson

As I vent over fossil hill
I gathered up small jointed stones,
And I remembered the archaic sea
Where once these pebbles moere my bons.

As I walked on the Roman wall
The wind blew southward from the pole.
Oh I have been that violence hurled
Against the ramparts of the world.

At nightfall in an empty kirk
I felt the fear of all my deaths:
Shapes I had seen with animal eyes
Crowded the dark with mysteries.

I stood beside a tumbling beck
Where thistles grew upon a mound
That man, a day had been my home,
Where now my heart rots in the ground.

I was the trout that bannis the pool,
The shadowy presence of the stream.
Of many many lives I leave
The scattered bone and broken wing.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: Sur un rivage désert
Traduction: Marie-Béatrice Mesnet et Jean Mambrino
Editions: Granit

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LE ROYAUME INVISIBLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018




LE ROYAUME INVISIBLE

NOTRE SAVOIR dépasse ce que nous savons
Nous qui voyons toujours la multiplicité déconcertante,
Foisonnante du spectacle commun.

Il vient à la main de l’artiste
De tels raffinements de forme, de lumière,
Jardins, présences,

Visages d’une si tendre beauté
Que nous nous demandons par quelle science jamais apprise on les voit,
Au-delà du lieu commun les aspects

Cachés du mystère, secrets
Que seule connaît l’âme,

Que seul connaît l’amour, incommensurable
Sagesse qui grandit par le labeur de nos propres mains,
Expression d’une connaissance qui ne nous est pas propre
Et cependant guide le pinceau et la plume, obéissant

À une omniscience que, bien qu’ignorants, nous partageons
Nous dont les coeurs réagissent et répondent
À la musique de Schubert, et à celle de Mozart, eux qui ne savent pas plus

Que nous des célestes harmonies
Qu’ils entendaient au-dessus de la continuelle dissonance
Que l’immédiat impose.

Cependant incessante
La musique des sphères, la magia de la lumière,
Connaissance de l’esprit en son flux

Renvoyant continuellement l’image du tout
Dont chaque instant est la présence
Se révélant à celui qui écoute, celui qui voit au coeur

Contemple dans le fleuve du temps
Le visage jamais changé qui toujours change.

***

THE INVISIBLE KINGDOM

WE KNOW more than we know
Who see always the bewildering proliferating
Multiplicity of the common show.

There come to the artist’s hands
Such subtleties of form, of light,
Gardens, presences,

Faces so tenderly beautiful
We wonder with what untaught knowledge seen,
Beyond the commonplace the hidden

Aspects of mystery, secrets
Known only to the soul,
Known only to love, immeasurable

Wisdom from our own hands’work grown,
Expression of a knowledge not our own
Which yet guides brush and pen, obedient

To an omniscience we, though ignorant, yet share
Whose hearts respond and answer
To Schubert’s music, and Mozart’s, they knowing no more

Than we of the celestial harmonies
They heard above the continual dissonance
The immediate imposes.

Yet unceasing
The music of the spheres, the magia of light,
Spirit’s self-knowledge in its flow

Imaging continually the all
Of which each moment is the presence
Telling itself to the listener, the seer in the heart

Contemplates in time’s river
The ever-changing never-changing face.

(Kathleen Raine)

Illustration: Salvador Dali

 

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Cher ange de ma naissance (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018




Cher ange de ma naissance,
Tous les vestiges de ma vie,
Or des pétales épars,
Coquillages après le reflux
Amassés sur des grèves désertes
Par un secret labeur d’amour,
Sauve, immortels dans la mémoire,
Les trésors de ma tombe.

***

Dear angel of my birth,
All my life’s loss,
Gold of fallen flowers,
Shells after ebbing wave
Gathered on lonely shores
With secret toil of love,
Deathless in memory save
The treasures of my grave.

(Kathleen Raine)

 

 

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Sans goût pour la poussière du monde (Natsumi Sôzeki)

Posted by arbrealettres sur 29 novembre 2018



Illustration: Natsumi Sôzeki
    
Sans goût pour la poussière du monde ou le bosquet d’ermite,
J’ai cette chambre vide et propre, qui me connaît en amie.

Au toucher d’un caillou, j’imite ce que pense un nuage;
Devant un prunier en pot, je vois ce que ressent la mousse.

Crins d’une queue-de-cerf, jouxtant la table vermillon;
Mots à têtes de mouches, qu’ombre l’écritoire pourprin.

C’est dans ce calme-là qu’est mon affaire, boire le thé,
Charger les chauds rayons d’éclairer mon labeur poétique.

(Natsumi Sôzeki)

 

Recueil: Poèmes
Traduction: Alain-Louis Cola
Editions: Le bruit du Temps

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ÉLÉGIE (Alexandre Pouchkine)

Posted by arbrealettres sur 28 novembre 2018



Alexandre Pouchkine
    
ÉLÉGIE

La défunte gaieté des années de folie
me pèse au cœur comme un vin mal cuvé.
Mais, tel le vin, les chagrins d’autrefois
en vieillissant sont en moi plus puissants.
Morne voie que la mienne.
Je ne vois que labeurs et malheurs
sur les eaux troubles de l’avenir.

Et pourtant, mes amis, je ne veux pas mourir.
Je veux vivre. Et penser, et souffrir;
je le sais bien, des jouissances viendront
se mêler aux émois, aux chagrins, aux soucis,
des sons harmonieux reviendront me griser,
un poème entrevu m’arrachera des larmes ;
et peut-être qu’au temps douloureux de l’adieu
l’amour fera sur moi rayonner son sourire.

(Alexandre Pouchkine)

 

Recueil: Poésies
Traduction: Louis Martinez
Editions: Gallimard

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