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Je voudrais être le jardinier de ton jardin de fleurs (Rabindranath Tago

Posted by arbrealettres sur 21 décembre 2017



 

SERVITEUR :
Miséricorde pour ton serviteur, ô Reine!

LA REINE :
La réunion est terminée et tous mes serviteurs sont partis.
Pourquoi viens-tu à une heure aussi tardive?

SERVITEUR :
Lorsque que tu en as terminé avec les autres,
c’est à moi de venir.
Que peut faire ton dernier serviteur ?

LA REINE :
Qu’espères-tu ? Il est trop tard.

SERVITEUR :
Je voudrais être le jardinier de ton jardin de fleurs.

LA REINE :
Quelle est cette folie ?
SERVITEUR :

Je ne ferai plus d’autre travail.
Je jetterai dans la poussière mes épées et mes lances.
Ne m’envoie pas dans des royaumes lointains,
ne me demande plus d’entreprendre de nouvelles conquêtes.
Nomme-moi jardinier de ton jardin de fleurs.

LA REINE :
Que feras-tu ?

SERVITEUR :
Mon service sera celui de tes loisirs.
Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu vas le matin,
où les fleurs impatientes de mourir sous tes pieds béniront ton passage.
Je t’installerai une balançoire entre les branches du saptaparna,
et la lune tôt levée essaiera de baiser ta robe à travers la feuillée.
J’emplirai d’huile odorante la lampe qui brûle à côté de ton lit,
et j’ornerai ton tabouret de merveilleuses décorations de santal et de pâte de safran.

LA REINE :
Que voudras-tu en récompense ?

SERVITEUR :
La permission de tenir tes petits poings pareils à de tendres boutons de lotus,
de glisser des guirlandes de fleurs autour de tes poignets,
de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales d’ashoka,
et d’en ôter, d’un baiser, le grain de poussière qui pourrait y être resté.

LA REINE :
J’exauce ta prière, mon serviteur.
Tu seras le jardinier de mon jardin de fleurs.

(Rabindranath Tagore)

Illustration: Casimir Krakowiak

 

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Le Pion (Constantin Cavàfis)

Posted by arbrealettres sur 18 décembre 2017




    
Le Pion

Devant une partie d’échecs, souvent,
je suis des yeux la progression d’un Pion
qui pas à pas chemine vers l’avant
et touche enfin à la ligne du fond.
Il marche vers son but de si bon coeur
qu’on peut penser que l’attendent là-bas
on ne sait quels plaisirs et récompenses.
En route il doit subir plus d’une épreuve.
Des fous lui jettent leurs lances de biais ;
il est frappé par des tours qui avancent
en ligne droite ; et de vifs cavaliers
à l’intérieur de leurs carrés s’efforcent
de l’amener à tomber par la ruse ;
tandis que çà et là, menace oblique,
un pion se place en travers de sa route,
envoyé là par le camp ennemi.

Mais il échappe aux dangers qui l’assaillent
et touche enfin à la ligne du fond.

Toucher au but, quel triomphe pour lui,
sur cette ligne ultime, et si terrible !

Car c’est ici que le Pion va mourir
et ses efforts n’ont servi à rien d’autre.
C’est pour la reine, qui va nous sauver,
qui grâce à lui va sortir de la tombe,
qu’il descendra dans l’Hadès des échecs.

(Constantin Cavàfis)

 

Recueil: Tous les poèmes
Traduction: Michel Volkovitch
Editions: Le miel des Anges

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Vont trois cavaliers (Joë Bousquet)

Posted by arbrealettres sur 25 novembre 2017




    

[…]

Vont trois cavaliers
Aux lances fourchues
Qui de noir armés
Par la route rose
Pleurent sur les choses
Qui les ont charmés
Depuis tant d’années
Qu’aux astres éteints
De leurs mains fanées
Sombrent les matins
Et le chant qui clame
A voix de malheur
Que le jour est femme
Et que l’homme en meurt

(Joë Bousquet)

 

Recueil: La Connaissance du Soir
Editions: Gallimard

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Lorsque l’enfant était enfant (Peter Handke)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017



Illustration: Paul Klee 
    
Lorsque l’enfant était enfant

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mimes quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,
ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?

Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas…
simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment
avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi,
avant de le devenir je ne l’étais pas,
et qu’un jour moi… qui suis moi,
je ne serais plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.

Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne,
il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville,
le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.

Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant
il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.

***

Lied vom Kindsein – Song of Childhood – Peter Handke
Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen :
Warum bin ich ich und warum nicht du ?
Warum bin ich hier und warum nicht dort ?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum ?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum ?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind ?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde ?

***

Song of Childhood

When the child was a child
It walked with its arms swinging,
wanted the brook to be a river,
the river to be a torrent,
and this puddle to be the sea.

When the child was a child,
it didn’t know that it was a child,
everything was soulful,
and all souls were one.

When the child was a child,
it had no opinion about anything,
had no habits,
it often sat cross-legged,
took off running,
had a cowlick in its hair,
and made no faces when photographed.

When the child was a child,
It was the time for these questions:
Why am I me, and why not you?
Why am I here, and why not there?
When did time begin, and where does space end?
Is life under the sun not just a dream?
Is what I see and hear and smell
not just an illusion of a world before the world?
Given the facts of evil and people.
does evil really exist?
How can it be that I, who I am,
didn’t exist before I came to be,
and that, someday, I, who I am,
will no longer be who I am?

When the child was a child,
It choked on spinach, on peas, on rice pudding,
and on steamed cauliflower,
and eats all of those now, and not just because it has to.

When the child was a child,
it awoke once in a strange bed,
and now does so again and again.
Many people, then, seemed beautiful,
and now only a few do, by sheer luck.

It had visualized a clear image of Paradise,
and now can at most guess,
could not conceive of nothingness,
and shudders today at the thought.

When the child was a child,
It played with enthusiasm,
and, now, has just as much excitement as then,
but only when it concerns its work.

When the child was a child,
It was enough for it to eat an apple, … bread,
And so it is even now.

When the child was a child,
Berries filled its hand as only berries do,
and do even now,
Fresh walnuts made its tongue raw,
and do even now,
it had, on every mountaintop,
the longing for a higher mountain yet,
and in every city,
the longing for an even greater city,
and that is still so,
It reached for cherries in topmost branches of trees
with an elation it still has today,
has a shyness in front of strangers,
and has that even now.
It awaited the first snow,
And waits that way even now.

When the child was a child,
It threw a stick like a lance against a tree,
And it quivers there still today.

(Peter Handke)

 

Découvert ici: https://petalesdecapucines.wordpress.com/

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J’ai été (Taliesin Barde celtique)

Posted by arbrealettres sur 22 septembre 2017



J’ai été sous de multiples formes
Avant de trouver mon être définitif,
Il m’en souvient très clairement.
J’ai été une lance étroite et dorée,
J’ai été goutte de pluie dans les airs,
J’ai été la plus lointaine des étoiles,
J’ai été mot parmi les lettres,
J’ai été livre dans l’origine,
J’ai été lumière de la lampe.

(Taliesin Barde celtique)

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Le caillou chaud de soleil (Charles Vildrac)

Posted by arbrealettres sur 28 août 2017



Le caillou chaud de soleil
Que par jeu et par orgueil
J’ai lancé dans l’eau profonde,
Combien de jours et d’années
Attendra-t-il désormais,
Docile esclave des algues,
Qu’un dieu change à nouveau le monde?

(Charles Vildrac)

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L’ANGE (William Blake)

Posted by arbrealettres sur 22 août 2017




    
L’ANGE

j’ai rêvé un rêve. Que peut-il signifier ?
Et j’étais une jeune reine
Gardée par un doux ange :
Peine ingénue ne fut jamais troublée

Et je pleurais la nuit et le jour
Et il essuyait mes larmes
Et je pleurais le jour et la nuit
Et lui cachais le délice de mon coeur.

Alors il ouvrit ses ailes et s’envola,
Puis le matin rougit comme une rose rouge ;
Je séchai mes pleurs et armai mes craintes
De dix mille boucliers et de dix mille lances.

Bientôt mon ange revint ;
j’étais armé, il vint inutilement ;
Car le temps de la jeunesse était enfui
Et les cheveux gris étaient sur ma tête.

***

THE ANGEL

I Dreamt a Dream! what can it mean?
And that I was a maiden Queen
Guarded by an Angel mild:
Witless woe was ne’er beguil’d!

And I wept both night and day,
And he wip’d my tears away,
And I wept both day and night,
And hid from him my heart’s delight.

So he took his wings and fled;
Then the morn blush’d rosy red;
I dried my tears & arm’d my fears
With ten thousand shields and spears.

Soon my Angel came again:
I was arm’d, he came in vain,
For the time of youth was fled
And grey hairs were on my head.

(William Blake)

 

Recueil: Chants d’Innocence et d’Expérience
Traduction: Marie-Louise et Philippe Soupault
Editions: Quai Voltaire

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Le silence des noyés (Tahar Ben Jelloun)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2017




    
Le silence des noyés
Est une lance qui traverse les coeurs des survivants
Fait des trous dans leur nuit
Et se brise dans le champ des mines
Où des chevaux de mer s’envolent sur le dos

(Tahar Ben Jelloun)

 

Recueil: Que la Blessure se ferme
Editions: Gallimard

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Dans le sillon du champ l’eau de pluie (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 2 juillet 2017



ETOILE-DU-BERGER [800x600] [800x600]

Hommage aux anges
[10]

Dans le sillon du champ
l’eau de pluie

montrait un bord fendu
comme d’un miroir brisé,

et dans le verre
comme dans une lance polie,

luisait l’étoile Hespéros,
blanche, lointaine et lumineuse,

incandescente et proche,
Vénus, Aphrodite, Astarté,

étoile de l’est,
étoile de l’ouest,

Phosphoros au lever du soleil,
Hespéros au coucher du soleil.

***

In the field-furrow
the rain-water

showed splintered edge
as of a broken mirror,

and in the glass
as in a polished spear,

glowed the star Hesperus,
white, far and luminous,

incandescent and near,
Venus, Aphrodite, Astarte,

star of the east,
star of the west,

Phosphorus at sun-rise,
Hesperus at sun-set.

(Hilda Doolittle)

 

 

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Alors, ne bougeons plus sur la terre nocturne (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 28 juin 2017



Alors, ne bougeons plus sur la terre nocturne,
et gardons notre souffle, et gardons notre coeur,
puisque le geste en nous glisse d’étroites lances,
et que le coeur s’essouffle un peu plus chaque jour.

Prenons message de la cire et de la pierre,
plus que de l’arbre au ciel encore mouvant,
plus que de l’eau qui dort au creux des seins,
mais qu’une voix vite réveille.

Juste un instant, laissons nos mains ensevelies,
nos corps cernés de vastes transparences
trouver mesure et force de la nuit,

car alors notre vie se joue sur des terrasses
illuminées, entre mer et brouillard,
dans la seule clarté d’une terre fugace.

(Jean Joubert)

Illustration: Sabin Balasa

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