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Les étoiles de mer (Bernard Dimey)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2019


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Si les eaux de la mer, un matin, se retirent,
Nous dévisagerons tous les siècles éteints.
Le temps sera fini des larmes et du rire.
Si les eaux de la mer se retirent, un matin,

Nous irons ramasser des rames de galère
Pour y sculpter la forme exacte d’un violon
Qui chantera pour nous les hymnes de naguère
Comme les galériens vers les quatre horizons…

Les étoiles de mer fleuriront à miracle
En d’étranges jardins que nul n’a jamais vus.
L’océan garde en lui la magie du spectacle
Que les plus vieux poissons des grands fonds ont connu.

Jardins du fond des mers, où les noyés reposent
Avec leurs yeux ouverts qui ne pourront plus voir,
Regards éteints tournés vers le secret des choses,
Inconnus sommeillant sur un lit d’algues noires.

Les étoiles de mer sont vivantes et cruelles,
Qu’elles se ferment donc en silence sur eux,
Que la tête et le coeur nourrissent les plus belles:
Aucun matin du monde a-t-il désiré mieux?

(Bernard Dimey)

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Souvenirs et songes mûrissent l’avenir (Giuseppe Ungaretti)

Posted by arbrealettres sur 2 octobre 2019



Souvenirs et songes mûrissent l’avenir.
Même éveillés, nous portons dans notre conscience
des points de magie sous une aile de secret : les songes.

C’est la mémoire, personnelle ou tribale, qui s’est délivrée d’elle-même
et ressurgit au-delà du temps et de l’espace.
Ces lointains de paradis perdu, tout acte d’amour les rapproche et les recrée.

La poésie consiste à convertir la mémoire en songes
et à porter d’heureuses clartés sur le chemin de l’obscur.

(Giuseppe Ungaretti)

Découvert ici: http://www.ipernity.com/blog/lara-alpha

 

 

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LA LETTRE (Marina Tsetaeva)

Posted by arbrealettres sur 17 août 2019



Illustration: Andrzej Malinowski

    

LA LETTRE

Les lettres — on ne les attend pas
Ainsi. C’est ainsi qu’on attend —
Une lettre. Un lambeau de papier,
Un peu de colle autour.
Et dedans un seul mot. Le bonheur
Et c’est tout —

Le bonheur — on ne l’attend pas
Ainsi. C’est ainsi qu’on attend…
La fin : Ordre aux soldats !
Feu ! Rouge aux yeux.
Trois balles au coeur
Et c’est tout !

Le bonheur ? Non ! Trop vieille,
La beauté dans le vent — partie,
On attend le carré de la cour
Les bouches noires des fusils.

(Le carré d’une lettre
Encre noire et magie)
Pour la mort — jamais vieille
Personne n’est trop vieux !
Le carré d’une lettre…

(Marina Tsetaeva)

 

Recueil: Mon dernier livre 1940
Traduction: Véronique Lossky
Editions: Cerf

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CHEMIN DES RONCES (Jean Sénac)

Posted by arbrealettres sur 3 juillet 2019



    
CHEMIN DES RONCES

I
Mon amour mon amour
je t’appelle sans répit
je te donne des noms inutiles
des noms sans magie
des noms qui n’éclatent pas
comme un mauvais fruit

Mon amour si mal appris
mon détour ma belle eau sale
mon corsage de l’été
déserté par le désir

Tout est toujours à renoncer
à partir d’une larme
le cri de l’oiseau
l’honneur du pain bis
le fruit qui séduit
le pli de la nappe

Et toi mon amour
mon oeillet de soufre
ma nuit qu’il faudrait refaire
pour donner une chance au soleil.

II
Cette larme si terrible
que j’ai serrée dans un mot
maintenant elle déclenche
tous les jeux de l’océan

Dieu connaît le sang des choses
il séduit le naufragé
avant que j’aie dérobé
cette mémoire frivole
il avait planté un cèdre
dans mon coeur pour le nouer

Regarde ce puits confident
cette larme si terrible
ce voile de Véronique
où j’ai préservé ton nom.

III
Poète des chaos
des amours fous des épines
d’un royaume sans pitié
d’un visage sans appel

Par le sacre de la mort
je retrouve l’innocence
je justifie la parole
j’en fais une eau amicale.

(Jean Sénac)

 

Recueil: Oeuvres poétiques
Traduction:
Editions: Actes Sud

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Sèves écloses (Gaëtane Drouin Salmon)

Posted by arbrealettres sur 2 juillet 2019



Sèves écloses

La beauté noie ses ailes
dans la rosée de l’aube

ouvert au mystère
mon oeil chavire
vers le soleil rouge

autour de l’arbre bleu qui doute et tremble
sur la magie de l’eau

nos bras épellent la tendresse
en des voyelles allongées

renaître aux sèves écloses

(Gaëtane Drouin Salmon)


Illustration

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Dire la Beauté (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2019



Dire la Beauté serait affadir
Déchoir qu’exprimer la magie
Il est un Océan sans syllabes
Dont elles sont les signes
Ma volonté en cherche le vocable,
Échoue, mais goûte
Une Extase comme de Legs —
De mines introspectives —

***

To tell the Beauty would decrease
To state the spell demean
There is a syllableless Sea
Of which it is the sign
My will endeavors for it’s word
And fails, but entertains
A Rapture as of Legacies —
Of introspective mines —

(Emily Dickinson)

Illustration: Clark Little

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DEBOUT! (Annie Salager)

Posted by arbrealettres sur 18 février 2019




    
DEBOUT!

Il y a longtemps, bien longtemps,
dans la steppe je me suis redressée
j’ai levé la tête et, tête levée, j’ai regardé
j’ai vu, j’ai vu du bleu là au-dessus
un bleu profond par-dessus ma tête
la peur et le plaisir m’ont transpercée
aussitôt j’ai su qu’il faudra mourir
et j’ai su qu’un désir plus vaste que
mon corps allait durer, maintenant
inatteignable par le saut d’arbre en arbre
j’ai su qu’il ne me quitterait jamais
je fus heureuse aussi, crispée de nouveauté
et je cherche depuis le mot qui manque
et que j’appellai bleu, un mot donné
en abondance par tant d’espace et sa lumière
obscure en moi, alors sans bien savoir pourquoi
pour courir les chemins et dire sa magie
à sa rencontre j’ai commencé à inventer ma vie

(Annie Salager)

 

Recueil: La Mémoire et l’Archet
Traduction:
Editions: La rumeur libre

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Dire la Beauté (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 22 décembre 2018



Dire la Beauté
serait affadir
Déchoir
qu’exprimer
la Magie

(Emily Dickinson)

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Mon Âme est gourde (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 16 décembre 2018



J’ai lâché mon Cerveau – Mon Âme est gourde –
Les Veines qui jadis coulaient
S’arrêtent, figées – Paralysie
Mieux rendue dans la pierre –

Vitalité Sculptée et froide –
Mon nerf gît dans du marbre –
Femme Respirante
Hier – dotée de Paradis.

Non muette — quelque chose bougeait —
Un Sens en éveil, en émoi –
Des instincts de Danse — un art de pirouette –
Une Aptitude d’Oiseau —

Qui a fait oeuvre de Carrare en moi
Et buriné mon chant
Que ce soit magie – que ce soit la Mort –
Si j’ai une chance de tendre

À l’Être, quelque part – au Mouvement – au Souffle –
Fût-ce par-delà les Siècles,
Et chaque limite une Décennie –
Je frémirai, comblée.

***

I’ve dropped my Brain – My Soul is numb —
The Veins that used to run
Stop palsied – ’tis Paralysis
Done perfecter in stone –

Vitality is Carved and cool —
My nerve in marble lies —
A Breathing Woman
Yesterday – endowed with Paradise.

Not dumb – I had a sort that moved –
A Sense that smote and stirred —
Instincts for Dance – a caper part —
An Aptitude for Bird –

Who wrought Carrara in me
And chiselled all my tune
Were it a witchcraft – were it Death –
I’ve still a chance to strain

To Being, somewhere – Motion – Breath –
Though Centuries beyond,
And every limit a Decade –
I’ll shiver, satisfied.

(Emily Dickinson)


Illustration: Odilon Redon

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LE ROYAUME INVISIBLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018




LE ROYAUME INVISIBLE

NOTRE SAVOIR dépasse ce que nous savons
Nous qui voyons toujours la multiplicité déconcertante,
Foisonnante du spectacle commun.

Il vient à la main de l’artiste
De tels raffinements de forme, de lumière,
Jardins, présences,

Visages d’une si tendre beauté
Que nous nous demandons par quelle science jamais apprise on les voit,
Au-delà du lieu commun les aspects

Cachés du mystère, secrets
Que seule connaît l’âme,

Que seul connaît l’amour, incommensurable
Sagesse qui grandit par le labeur de nos propres mains,
Expression d’une connaissance qui ne nous est pas propre
Et cependant guide le pinceau et la plume, obéissant

À une omniscience que, bien qu’ignorants, nous partageons
Nous dont les coeurs réagissent et répondent
À la musique de Schubert, et à celle de Mozart, eux qui ne savent pas plus

Que nous des célestes harmonies
Qu’ils entendaient au-dessus de la continuelle dissonance
Que l’immédiat impose.

Cependant incessante
La musique des sphères, la magia de la lumière,
Connaissance de l’esprit en son flux

Renvoyant continuellement l’image du tout
Dont chaque instant est la présence
Se révélant à celui qui écoute, celui qui voit au coeur

Contemple dans le fleuve du temps
Le visage jamais changé qui toujours change.

***

THE INVISIBLE KINGDOM

WE KNOW more than we know
Who see always the bewildering proliferating
Multiplicity of the common show.

There come to the artist’s hands
Such subtleties of form, of light,
Gardens, presences,

Faces so tenderly beautiful
We wonder with what untaught knowledge seen,
Beyond the commonplace the hidden

Aspects of mystery, secrets
Known only to the soul,
Known only to love, immeasurable

Wisdom from our own hands’work grown,
Expression of a knowledge not our own
Which yet guides brush and pen, obedient

To an omniscience we, though ignorant, yet share
Whose hearts respond and answer
To Schubert’s music, and Mozart’s, they knowing no more

Than we of the celestial harmonies
They heard above the continual dissonance
The immediate imposes.

Yet unceasing
The music of the spheres, the magia of light,
Spirit’s self-knowledge in its flow

Imaging continually the all
Of which each moment is the presence
Telling itself to the listener, the seer in the heart

Contemplates in time’s river
The ever-changing never-changing face.

(Kathleen Raine)

Illustration: Salvador Dali

 

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