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Jour nuit soleil et arbres (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 19 juin 2020



Jean Tardieu
    
(Recueil Jours pétrifiés)
Jour nuit soleil et arbres

Certains mots sont tellement élimés, distendus, que ‘l’on peut voir le jour au travers.
Immenses lieux communs, légers comme des nappes de brouillard – par cela même difficile à manœuvrer.
Mais ces hautes figures vidées, termes interchangeables, déjà près de passer dans le camp des signes algébriques,
ne prenant un sens que par leur place et leur fonction, semblent propres à des combinaisons précises
chaque fois que l’esprit touche au mystère de l’apparition et de l’évanouissement des objets.

I
Est-ce pour moi ce jour ces tremblantes prairies
ce soleil dans les yeux ce gravier encore chaud
ces volets agités par le vent, cette pluie
sur les feuilles, ce mur sans drame, cet oiseau ?

II
L’esprit porté vers le bruit de la mer
que je ne peux entendre
ou bien vers cet espace interdit aux étoiles
dont je garde le souvenir
je rencontre la voix la chaleur
l’odeur des arbres surprenants
j’embrasse un corps mystérieux
je serre les mains des amis

III
De quelle vie et de quel monde ont-ils parlé ?

– De jours pleins de soleil où nous nous avançons,
d’espace qui résiste à peine à nos mains et de nuits
que n’épaissira plus l’obscurité légère.

IV
Entre les murs un visage survint
qui se donnait le devoir de sourire
et m’entraîna vers une autre fenêtre
d’où le nuage à ce moment sortait.

Tout était lourd d’un orage secret
un homme en bleu sur le seuil s’avançait
le tonnerre éclata dans ma poitrine
un chien les oreilles basses
rentrait à reculons.

V
Mémoire
Et l’ombre encor tournait autour des arbres
et le soleil perdait ses larges feuilles
et l’étendue le temps engloutissait
et j’étais là je regardais.

VI
Je dissipe un bien que j’ignore
je me repais d’un inconnu
je ne sais pas quel est ce jour ni comment faire
pour être admis.

VII
Comme alors le soleil (il était dans la nuit
il roule il apparaît avec silence
avec amour, gardant pour lui l’horreur)
ainsi viendront les jours du tonnerre enchaîné
ainsi les monstres souriants ainsi les arbres
les bras ouverts, ainsi les derniers criminels
ainsi
la joie.

VIII
Quand la nuit de mon coeur descendra dans mes mains
et de mes mains dans l’eau qui baigne toutes choses
ayant plongé je remonterai nu
dans toutes les images :
un mot pour chaque feuille un geste pour chaque ombre
« c’est moi je vous entends c’est moi qui vous connais
et c’est moi qui vous change. »

IX
Je n’attends pas un dieu plus pur que le jour même
il monte je le vois ma vie est dans ses mains :
la terre qui s’étend sous les arbres que j’aime
prolonge dans le ciel les fleuves les chemins…
Je pars j’ai cent mille ans pour cet heureux voyage.

X
Epitaphe
Pour briser le lien du jour et des saisons
pour savoir quelle était cette voix inconnue
sur le pont du soleil à l’écart de ma vie
je me suis arrêté.
Et les fleuves ont fui, l’ombre s’est reconnue
espace les yeux blancs j’écoute et parle encore
je me souviens de tout même d’avoir été.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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LACKAWANNA (Paul Auster)

Posted by arbrealettres sur 10 avril 2018



 

LACKAWANNA

Remblai de voie ferrée, rouille,
ressassement : ce qui n’est plus supportable, de nouveau,
manoeuvrant sur
ta terre gris métallisé. L’oeil
ne reconnaît pas
ce qui le pénètre : il doit toujours refuser
de refuser.

Dans l’éclosion des frimas
de l’équinoxe : tu auras ton nom,
et rien de plus. Réduit
à l’état de graine rougissante
auquel chaque acte
te ramène, ton pore brûlant illuminé d’images
de nouveau
se fraiera son
chemin.

(Paul Auster)

Illustration

 

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Messe noire (Jean-Claude Pirotte)

Posted by arbrealettres sur 14 octobre 2016



Messe noire

Ange noir Ange radieux
montre-nous les cieux
je suis la sainte aux yeux bleus
mais tu n’es pas dieu

je suis la petite soeur
des pauvres buveurs
je manoeuvre l’ascenseur
sans haine et sans peur

tu iras au paradis
si je veux jeudi
tu jeûneras vendredi
si je te le dis

mais dimanche tu
verras les enfers
dans la cave du
cabaret d’Hilaire

(Jean-Claude Pirotte)


Illustration: Viktor Oliva

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IN MEZZO A VOI (Bartolo Cattafi)

Posted by arbrealettres sur 31 mai 2016



PARMI VOUS

On manoeuvre selon des lignes internes,
parmi vous, compagnons,
locataires encombrants,
reclus consentants,
entre l’un et l’autre, rampant, aplatis
dans l’asphyxie de l’esprit,
parmi des lames mugissantes,
de venteuses prairies infinies.

***

IN MEZZO A VOI

Si manovra per linee interne
in mezzo a voi compagni
inquilini ingombranti
reclusi consenzienti
tra l’uno e l’altro strisciando appiattiti
nell’asfissia della mente
tra marosi mugghianti
ventose sterminate praterie.

(Bartolo Cattafi)

Illustration

 

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