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Poésie

Posts Tagged ‘méconnaissable’

Approche (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 4 avril 2019



Approche, dernière chose que je reconnaisse,
mal incurable dans l’étoffe de peau; […]
Naïvement pur d’avenir, je suis
monté sur le bûcher trouble de la douleur,
sûr de ne plus acheter d’avenir
pour ce coeur où la source était muette.
Suis-je encore, méconnaissable, ce qui brûle?
Je n’y traînerai pas de souvenirs.
Ô vie, ô vie; être dehors.
Et moi en flammes. Nul qui me connaisse
Suis-je encore, méconnaissable, ce qui brûle ?
Je n’y traînerai
pas de souvenirs.
O vie, ô vie : être dehors.
Et moi en flammes. Nul qui me connaisse.

(Dernière annotation dans son Journal)

(Rainer Maria Rilke)

Illustration: Ethan Cranke

 

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Retour (Georges Schehadé)

Posted by arbrealettres sur 26 septembre 2018



Si Jamais tu reviens en terre natale
A pas lents comme un cheval dont le soir accroît la fatigue
Oh va dans ce jardin
Retrouver la rose méconnaissable
Le chrysanthème à la crinière de lion
– D’immenses araignées volent avec des papillons
Comme dans les fièvres de l’enfance
Souris ou pleure mais ne crains rien
C’est l’ombre qui remue avant d’être nuit claire.

(Georges Schehadé)

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Le corps (Jean-Pierre Chambon)

Posted by arbrealettres sur 2 mars 2018



Illustration: Arthur Nary
    
Le corps
ce vêtement trop porté
affaissé fripé
méconnaissable
le corps seul a changé
l’esprit ne vieillit pas

(Jean-Pierre Chambon)

 

Recueil: Tout-venant
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Le corps d’Eurydice (2/4) (Claude Adelen)

Posted by arbrealettres sur 20 février 2017



Certains soirs elle ne savait pas
Ce qui, d’elle, était devenu insaisissable:
Une poignée de plumes rousses
Sur le ciel lisse, où volaient les fleurs du cerisier.
Où l’atteignait, porté par quelque souffle,
Un parfum indéfinissable. Etait-ce
Le laurier rose, dont la feuille est empoisonnée?
Sinon quel souvenir, ou quel désir
Aurait meublé les couches de lumière déclinante,
Et l’espace qui était en elle ce miroir
Obscurci, ce point de fuite, une heure
Avec de légers nuages sur le ciel pâle?
Un moment du monde aurait passé:

« Reprendre le chemin qui ramène
Vers ce lieu de moi-même où tout s’apaise
Et s’équilibre, est-ce tellement difficile
Mère mauvaise? Et me fondre dans ce qui m’appelait:
La nuit accueillante où le corps ne vieillit pas. »

Une vivante. Elle a fait son deuil d’elle-même.
Elle a erré parmi les petits noms de l’amour,
Les objets familiers: beaucoup de fleurs,
D’étoffes, de bijoux, pour embellir une vivante.
Pour retenir sur elle la lumière. Et la passion?
Et le manque, et le besoin, et le plaisir?
Enfin pour finir cette chambre
Sans lit et sans miroirs, où elle se dévisageait
Un moment dans une fenêtre blanche,
Avant de se détourner tout à fait du dehors,
Respirant profondément l’odeur douceâtre
Des bouquets fanés sur la table:

« Nue dans la mémoire, comme dans l’amour,
C’est là que j’ai appris à être impitoyable
Avec ma vie, à n’être plus que du temps
Sans désir comme le soleil sur les pierres nues,
Les pages, désertées d’êtres écrites. »

Ce qui, d’elle, était devenue méconnaissable,
Une partie d’elle-même donc, sa main seulement
Ou sa personne tout entière, les concours
De ce qu’on nomme l’âme? Et beaucoup plus tard
Ce furent d’autres fleurs, celles des paulownias
Qui forment une sorte de ciel mauve
Quand le vrai ciel s’emplit de noir.
Ce qu’il faudrait, de toute urgence, ressaisir,
Elle ne savait toujours pas. – Et pourquoi
Saisir plutôt que se laisser saisir?
Elle regardait alors ces grappes de fleurs,
Respirait cette brume mauve. Elle était capable
D’en jouir. Puis le bleu plus profond
Se mettait tout autour, c’était
Un chef-d’oeuvre de tendresse,
De distraction, ou de destruction:

« Mère mauvaise, non, je n’ai pas changé ma vie.
Mais je suis revenue, parmi les miens, quel que fût
Cet inconnu qui me forçait à aimer l’amour.
Dérobée à lui-même, mes gestes mutilés,
Ceux d’une autre? Sa tête perdue. »

(Claude Adelen)

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Le corps d’Eurydice (4/4) (Claude Adelen)

Posted by arbrealettres sur 25 septembre 2016



La nuit maintenant l’entourait
D’une sorte de sagesse, à mesure qu’elle se posait
Contre sa joue et qu’elle effaçait
Le sourire des reines de pierre dans les jardins.
Maintenant elle se sentait légère et blanche
Encore un peu froide et marbre, pensait-elle,
Découvrant sa part d’obscur. – Aussi pourquoi
Vouloir donner à sa vie cette forme définitive?
Alors qu’il y a les signes physiques
De la fatigue, l’âme qui se détruit.
Ces leurres: les rides, et les taches sur la peau.
Quelle figure illisible, prise dans les lignes
Invisibles qui la lisent:

« Comment ne pas me regarder au visage,
Mère? l’âme, l’amour au jour le jour qui se défait.
Ce masque brisé qui me rassemble, tant de points
De ma chair autour de cette absence. Ce corps
Inoubliable. Moi. »

Au fur et à mesure qu’elle écrivait
Elle se disait que ce qui apparaissait, d’elle-même,
Ne pouvait empêcher le mouvement du temps
De troubler la sage ordonnance des mots;
Toute précautions prises, ne pouvait
Empêcher sa vie, son corps d’envahir
Ce qui était écrit. Le poème ne pouvait
Faire obstacle à la beauté du jour, non plus
Qu’à l’amertume, ni faire faire au soleil
Machine arrière, – ni ne permettait de revoir
Sous ses yeux les fleurs de l’an passé,
Ni ces grands éclairs de chaleur
Comme des coups de ciseaux dans la nuit.
Un poème n’était jamais à l’abri de l’orage:

« Il y a trop de portes à verrouiller
A double tour, et à barricader
Avec des soins et des ruses infinis.
Il y en a toujours une, restée battante,
Par où la solitude peut passer. »

C’était on ne peut plus de bonheur (d’amour?)
On ne peut plus de solitude aussi. Le désir
Etait dans les marges, le spectacle, parfait.
Parfaites les couleurs, le bleu du ciel était au comble
De la perfection, les parfums, la fraîcheur de l’air.
Le temps dansait dans les arbres, tout entier
Porté sur la pointe des jeunes pousses,
Et les cris d’oiseaux étaient absolument
Comme des coups de ciseaux dans la transparence
Insurpassable du moment. Le sens de vivre
A mourir ne se lisait plus de gauche à droite:

« Un prosaïsme rythmé, une apparence
De spontanéité, mais la déchirure absolue
Est à l’intérieur de la langue. La poésie, soudain
Serait comme une irruption de l’inquiétude
Au milieu de la conversation. »

Et rien d’autre en effet que l’inquiétude
Au milieu des premières journées de printemps.
Ecrire, aimer, se disait-elle une fois de plus.
Relève du même effroi. C’était comme regarder les fleurs.
Décomposer le mixage des voix et des bruits de pas.
Le chant et la couleur. Guère plus facile.
C’était une mise au jour du désir
Au-dessus d’un abîme. Mais les mots
Etaient vieux, usés, méconnaissables,
Couverts de taches jaunes, et décolorés.
Comme ces sphynx de pierre, ils n’avaient
Plus d’yeux, les figures avaient le nez cassé.
A part elle-même elle ajoutait alors: aimer
Comme écrire, nous délivre-t-il de la mémoire?

« Quel serait, sinon, l’effet produit?
Changerais-tu ta vie, y trouverais-tu cette force?
Ce qui se passe dans la prose, la prose de vivre,
Se passe sur la scène du vers. Changerais-tu
Ta forme? Travaille, – c’est à dire: détruis. »

(Claude Adelen)


Illustration

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Toi aussi parle (Paul Celan)

Posted by arbrealettres sur 6 juillet 2016



Toi aussi parle

Toi aussi parle
parle comme le dernier
dit ton message

Parle –
mais ne sépare pas le oui du non
Donne aussi le sens à ton message :
donne lui l’ombre.

Donne-lui assez d’ombre,
donne-lui en tant,
que tu en sais autour de toi partagée
entre minuit et midi et minuit.

Regarde alentour,
vois, comment ce qui t’entoure devient vivant –
Par la mort ! Vivant !
Celui dit vrai, qui parle d’ombre.
mais voici que s’étiole l’endroit où tu es ;

maintenant où aller, à découvert d’ombre, où aller ?
monte. vers le haut en tâtonnant.
Plus grêle tu deviens, plus méconnaissable, plus fin !
Plus fin : un fil,
où l’étoile veut descendre :
pour nager en bas, tout en bas,
là où elle se voit luire : dans la houle
des mots errants.

(Paul Celan)

 Illustration: Paul Klee

 

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