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SUR UN BAISER (Roger de Bussy-Rabutin)

Posted by arbrealettres sur 30 juin 2017




    
SUR UN BAISER

Fais que je vive, ô ma seule Déesse!
Fais que je vive, et change ma tristesse
En plaisirs gracieux.

Change ma mort en immortelle vie,
Et fais, cher coeur, que mon âme ravie
S’envole avec les Dieux.

Fais que je vive, et fais qu’en la même heure
Que je te baise, entre tes bras je meure,
Languissant doucement;

Puis, qu’aussi-tôt doucement je revive,
Pour amortir la flamme ardente et vive
Qui me va consumant.

Fais que mon âme à la tienne s’assemble;
Range nos coeurs et nos esprits ensemble
Sous une même loi.

Qu’à mon désir ton désir se rapporte;
Vis dedans moi, comme en la même sorte
Je vivrai dedans toi.

Ne me défens ni le sein, ni la bouche:
Permets, mon coeur, qu’à mon gré je les touche
Et baise incessamment,
Et ces yeux, où l’amour se retire;

Car tu n’as rien qui tien se puisse dire,
Ni moi pareillement.
Mes yeux sont tiens; des tiens je suis le maître.
Mon coeur est tien, à moi le tien doit être,
Amour l’entend ainsi.

Tu es mon feu, je dois être ta flamme;
Tu dois encor, puisque je suis ton âme,
Etre la mienne aussi.

Embrasse-moi d’une longue embrassée;
Ma bouche soit de la tienne pressée,
Suçant également
De nos amours les faveurs plus mignardes;

Et qu’en ces jeux nos langues frétillardes
S’étreignent mollement.
Au paradis de tes lèvres écloses
Je vais cueillir de mille et mille roses
Le miel délicieux.

Mon coeur s’y paît, sans qu’il s’y rassasie,
De la liqueur d’une douce ambroisie,
Passant celle des Dieux.

Je n’en puis plus, mon âme à demi folle
En te baisant par ma bouche s’envole,
Dedans toi s’assemblant.
Mon coeur halète à petites secousses;

Bref, je me fonds en ces liesses douces,
Soupirant et tremblant.
Quand je te baise, un gracieux zéphire,
Un petit vent moite et doux, qui soupire,
Va mon coeur éventant.

Mais tant s’en faut qu’il éteigne ma flamme,
Que la chaleur qui dévore mon âme
S’en augmente d’autant.
Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,
Ce ne sont point des baisers que tu donne,

Ce sont de doux appas,
Faits de Nectar, de Sucre et de Canelle,
Afin de rendre une amour éternelle
Vive après le trépas;
Ce sont des fruits de l’Arabie heureuse,

Ce sont parfums qui font l’âme amoureuse
S’éjouir dans ces feux;
C’est un doux air, un baume, des fleurettes,
Où comme oiseaux volent les amourettes,
Les plaisirs et les jeux.

Parmi les fleurs de ta bouche vermeille,
On voit dessus voler comme une abeille
Amour plein de rigueur;

Il est jaloux des douceurs de ta bouche:
Car aussi-tôt qu’à tes lèvres je touche,
Il me pique le coeur.

(Roger de Bussy-Rabutin)

 

Recueil: Poètes du Baiser
Editions: Société des Éditions LOUIS-MICHAUD

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Chatterie (Louis Bouilhet)

Posted by arbrealettres sur 26 février 2016



Marcel Nino Pajot _500

Chatterie

Je la vis seule, aux derniers rangs assise ;
Des feux du lustre éclairée à demi,
Elle courbait, comme un chat endormi,
Son dos frileux, sous sa fourrure grise.

Sa main mignarde, aux gestes ambigus,
Dans un gant paille avait rentré ses griffes ;
Ses longs yeux verts, comme deux escogriffes,
Dévotement fermaient leurs cils aigus.

À peine, au bord de ses lèvres félines,
Passait le bout des petits crocs d’émail,
Et son nez mince, au rose soupirail,
D’un souffle frais baignait ses barbes fines.

Soudain la belle (un homme était entré)
Sembla frémir sous ses noires dentelles,
Et j’entendis comme un bruit d’étincelles
Qui s’échappait de son jupon moiré !…

(Louis Bouilhet)

Illustration: Marcel Nino Pajot

 

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