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Poésie

Posts Tagged ‘montrer’

Partout où il n’y aura rien (Denis Diderot)

Posted by arbrealettres sur 10 octobre 2017



Illustration: Louis Roland Trinquesse
    
Lettres à Sophie Volland

J’écris sans voir. Je suis venu;
je voulais vous baiser la main et m’en retourner.

Je m’en retournerai sans cette récompense;
mais ne serai-je pas assez récompensé
si je vous ai montré combien je vous aime?

Il est neuf heures,
je vous écris que je vous aime.
Je veux du moins vous l’écrire;
mais je ne sais si la plume se prête à mon désir.

Ne viendrez-vous point
pour que je vous le dise
et que je m’enfuie?

Adieu, ma Sophie, bonsoir;
votre coeur ne vous dit donc pas
que je suis ici?

Voilà la première fois
que j’écris dans les ténèbres:
cette situation devrait m’inspirer
des choses bien tendres.

Je n’en éprouve qu’une:
je ne saurais sortir d’ici.

L’espoir de vous voir un moment m’y retient,
et j’y continue de vous parler,
sans savoir si j’y forme des caractères.

Partout où il n’y aura rien,
lisez que je vous aime.

Paris, le 10 juillet 1759

(Denis Diderot)

 

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Mon bien-aimé (Mahmoud Darwich)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017




    
Mon bien-aimé élève la voix,
il me dit:

«Lève-toi, ma bien-aimée,
ma belle, viens.

Car voilà l’hiver passé,
c’en est fini des pluies, elles ont disparu.
Sur notre terre, les fleurs se montrent.
La saison vient des gais refrains,
le roucoulement de la tourterelle se fait entendre
sur notre terre.
Le figuier forme ses premiers fruits
et les vignes en fleur exhalent leur parfum.

Lève-toi, ma bien-aimée,
ma belle, viens!

Ma colombe, cachée au creux des rochers,
en des retraites escarpées,
montre-moi ton visage,
fais-moi entendre ta voix.»

(Mahmoud Darwich)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

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Je me sentais vivre en elle (Gérard de Nerval)

Posted by arbrealettres sur 8 octobre 2017




    
Je me sentais vivre en elle,
et elle vivait pour moi seul.
Son sourire me remplissait d’une béatitude infinie;
la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée
me faisait tressaillir de joie et d’amour.

Elle avait pour moi toutes les perfections,
elle répondait à tous mes enthousiasmes,
à tous mes caprices,

— belle comme le jour aux feux de la rampe
qui l’éclairait d’en bas,
pâle comme la nuit, quand la rampe baissée
la laissait éclairée d’en haut
sous les rayons du lustre
et la montrait plus naturelle,
brillant dans l’ombre de sa seule beauté,
comme les Heures divines qui se découpent,
avec une étoile au front,
sur les fonds bruns des fresques d’Herculanum!

(Gérard de Nerval)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

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Hier soir j’ai donné à une étoile (Mawlana Rûmî)

Posted by arbrealettres sur 4 octobre 2017



 

Illustration
    
Hier soir j’ai donné à une étoile un message pour Toi :
« Présente », lui dis-je, « mon hommage à cette beauté de lune ».

Je m’inclinai, et dis : « Apporte cet hommage au Soleil
Qui dore l’ âpre roc de sa brûlure ».

Je dénudai ma poitrine, je lui montrai mes blessures.
« Donne des nouvelles de moi », dis-je, « à cet Aimé qui s’abreuve de mon sang ».

De çà de là me balançai, pour que l’enfant — mon coeur — s’apaise,
— Bercé, l’enfant s’endort dans son berceau —.

Ô toi qui à chaque instant soulages cent déshérités comme moi,
Donne à mon coeur-enfant le lait, délivre-nous de ses pleurs !

La demeure du coeur, de toute éternité, est la cité de l’union.
Combien de temps laisseras-tu dans l’exil ce coeur désolé ?

(Mawlana Rûmî)

 

 

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Ô COMBIEN EST HEUREUSE (Adrian Le Roy)

Posted by arbrealettres sur 27 septembre 2017




    
Ô COMBIEN EST HEUREUSE

Ô combien est heureuse
La peine de cacher
Une flamme amoureuse
Qui deux cœurs fait brûler,
Quand chacun d’eux s’attend
D’être bientôt content.

Las on veut que je taise
Mon apparent désir,
En feignant qu’il me plaise
Nouvel amy choisir :
Mais telle fiction
Veut même affection.

Votre amour froide et lente
Vous rend ainsi discret :
La mienne violente
N’entend pas ce secret :
Amour nulle saison
N’est amie de raison.

Si mon feu sans fumée
Est cuidant et chaud
Etant de vous aimée
Du reste ne m’en chaut :
Soit mon mal vu de tous
Et seul senti de tous.

Si femme en ma présence
Autre vous entretient,
Amour veut que je pense
Que cela m’appartient :
Car luy et longue foi
Vous doivent tout à moi.

Que me sert que je sois
Avec Princes, ou Rois,
Et qu’ailleurs je vous voie
Sans approcher de moi ?
La peur du changement
Me cause grand tourment.

Quand par bonne fortune
Serez mien à tout point,
Lors parlez à chacune
Il ne m’en plaindrai point :
Bien vous pry cependant
N’être ailleurs prétendant.
Hélas qu’il fut possible
Que puisses être moy,
Pour voir s’il m’est pénible
Le mal que j’ai pour toi :
Tu prendrais grand pitié
De ma ferme amitié.

Vous semble-t-il, que la vue
Soit assez entre amis,
Ne me voyant pourvue
De ce qu’on m’a promis ?
C’est trop peu que des yeux
Amour veut avoir mieux.

De vous seul je confesse
Que mon cœur est transis :
Si j’étais grand princesse
Je dirais tout ainsi :
Si le vôtre ainsi fait
Montrez-le par effet.

***

O how happy is
The pain of sealing
An amorous flame
That makes two hearts burn,
When each of them expects
To soon be happy.

Alas, one wishes that I conceal
My apparent desire,
By feigning that it pleases me
To choose my new friend
But such a fiction
Wishes the same affection.

Your cold, slow love
Thus makes you discreet:
Mine, violent
Hears not this secret:
Love in no season
Is the friend of reason.

If my fre without smoke
Is burning and hot,
Being loved by you
Besides, it matters little to me:
Let my ill be seen by all
And felt alone by all.

If a woman in my presence
Other than you maintains,
Love wants me to think
That that belongs to me:
For he and long faith
You owe everything to me.

***

O, wie schön ist doch die Müh’,
Eine Liebesflamme zu verhehl’n,
Die zwei Herzen lässt erglühn,
Und wenn ein jeder freudig drauf’ gefasst’,
Zufrieden bald zu sein.

Ach, ich soll jedoch verschweigen
Mein sichtbares Begehr,
Und tun, so, als ob er mir gefele,
Einen neuen Freund erkör’.
Aber solch eine Mär
Will doch auch Herzenserhör’.

Eure ach so kalte und lahme Lieb’
Macht Euch so “verschämt“,
Die meine nun hingegen, gar heftig,
Hört nicht auf solch Geheim’:
Die Liebe, wann auch immer,
Will nie vernünftig sein!

Wenn mein rauchlos’ Feuer
Ist brennend und so heiß,
Wenn ich von Euch geliebet,
Der Rest ist mir dann gleich!
Dann kann ruhig ein jeder sehen
Und spüren meine Pein.

Wenn ein ander’ Weib
Vor mir Euch unterhält,
Die Liebe will, dass ich dann denke,
Dass mir das doch zufällt:
Denn er und lange Treue
Euch alles schulden mir.

(Adrian Le Roy)

 

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TOUS CEUX QUI TE CHERCHENT… (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 20 septembre 2017



Carolus Duran solitude

TOUS CEUX QUI TE CHERCHENT…

Tous ceux qui te cherchent t’essaient
et ceux qui te trouvent te lient
à l’image et au geste.

Je veux, moi, te comprendre
comme la terre te comprend;
en mûrissant,
je fais mûrir ton règne.

Je ne réclame aucune vanité
qui te démontre.
Le temps, je le sais,
ne porte pas ton nom.

Ne fais nul miracle pour moi.
Donne raison à tes lois
qui d’âge en âge
montrent mieux leur visage.

(Rainer Maria Rilke)

Illustration: Carolus Duran

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LES POUVOIRS DE L’AMOUR (I) (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017



Illustration: Marc Chagall
    
LES POUVOIRS DE L’AMOUR (I)

Les objets aident le jour naissant
à aller à la rencontre de ton regard
et ils reprennent aussitôt leurs visages
de témoins d’un monde sans profondeur.

Pour communiquer les uns avec les autres,
ils ont tout un alphabet de reflets
et dès que tu franchis le seuil de ma porte
ils te montrent la place qu’ils t’ont gardée près de moi.

Ils ne peuvent partager notre existence
mais à travers leurs doigts mal joints
ils s’étonnent parfois de découvrir qu’à deux
nous pouvons ne plus former qu’un seul objet.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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LE DÉSIR N’A PAS DE LÉGENDE (IV) (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 31 août 2017



Illustration: Alphonse Mucha
    
LE DÉSIR N’A PAS DE LÉGENDE (IV)

Il me faut inventer d’incroyables pièges de chair
pour prendre le monde dans un baiser,
il me faut abattre les murailles dont tu t’entoures
pour que le plaisir puisse te couper en deux.

C’est alors que l’air est dans ma bouche
la racine même de l’espace et des fruits
que, pour me laisser passer de ma vie à ta vie,
tu te fais arche des épaules aux pieds.

Partout sur les murs, sur les visages
la lumière se dévêt de sa lingerie
et montre son beau ventre de femme
d’où l’ombre tombe comme une fourmilière écrasée.

Car il y a vraiment de quoi vivre sur la terre,
mais il faut avoir la force des arbres
pour pouvoir repousser le ciel bas
que la mort fait peser sur les paupières.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Je n’oublierai jamais (Henri Cazalis)

Posted by arbrealettres sur 23 août 2017




    
Je n’oublierai jamais, un soir d’été, dans un champ de foire,
au fond d’une baraque, devant laquelle s’agitait bruyamment,
parmi les lampions fétides,

une grosse femme soufflant dans un cornet à piston,

un homme à trois jambes, qui, tout souriant et satisfait,
montrait pour deux sous sa laideur.
Oui, il était fort aise, et il dit ce mot véritable :
Cela me fait gagner ma vie!

— Ô étoiles, ô ciel, ô Nature, qu’est-ce donc alors que la vie?

(Henri Cazalis)

 

Recueil: Le livre du Néant
Editions: Alphonse Lemerre

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C’était sur une place (Henri Cazalis)

Posted by arbrealettres sur 22 août 2017




    
C’était sur une place où la lune luisait:
un vieil homme en guenilles montrait pour quelques sous les étoiles,
et dans un grain de blé tout un étrange monde d’infusoires.

On voyait, comme des reines, les étoiles marcher,
et, comme des manants, les bêtes du grain de blé se manger l’une l’autre.

De l’infiniment grand à l’infiniment petit
ainsi l’on allait tour à tour, étonné de ces deux abîmes,
épouvanté de ces deux silences,
— entre lesquels l’oreille percevait le bruit des rues
et le cri du vieil homme en guenilles,
à qui ces infinis faisaient gagner des sous.

Ainsi le poète, à qui le spectacle des choses
fait gagner si péniblement quelques pensées et quelques rêves.

(Henri Cazalis)

 

Recueil: Le livre du Néant
Editions: Alphonse Lemerre

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