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Amour, tu es aveugle et d’esprit et de vue (Philippe Desportes)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2017



Lauri Blank -    (28)

Amour, tu es aveugle et d’esprit et de vue,
De ne voir pas comment ta force diminue,
Ton empire se perd, tu révoltes les tiens,
Faute de ne chasser une infernale peste
Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste,
Pour ne pouvoir jouir sûrement de tes biens.

C’est de ton doux repos la mortelle ennemie,
C’est une mort cruelle au milieu de la vie,
C’est un hiver qui dure en la verte saison,
C’est durant ton printemps une bise bien forte,
Qui fait sécher tes fleurs, qui tes feuilles emporte,
Et, parmi tes douceurs, une amère poison.

Car, bien que quelque peine en aimant nous tourmente,
Si n’est-il rien si doux, ne qui plus nous contente,
Que de boire à longs traits le breuvage amoureux ;
Les refus, les travaux, et toute autre amertume
D’absence ou de courroux font que son feu s’allume
Et que le fruit d’amour en est plus savoureux.

Mais quand la Jalousie envieuse et dépite
Entre au coeur d’un amant, rien plus ne lui profite,
Son heur s’évanouit, son plaisir lui déplaît,
Sa clarté la plus belle en ténèbres se change :
Amour, dont il chantait si souvent la louange,
Est un monstre affamé qui de sang se repaît.

Hélas ! je suis conduit par cette aveugle rage ;
Mon coeur en est saisi, mon âme et mon courage.
Elle donne les lois à mon entendement,
Elle trouble mes sens d’une guerre éternelle,
Mes chagrins, mes soupirs, mes transports viennent d’elle,
Et tous mes désespoirs sont d’elle seulement.

Elle fait que je hais les grâces de Madame ;
Je veux mal à son oeil, qui les astres enflamme,
De ce qu’il est trop plein d’attraits et de clarté,
Je voudrais que son front fût ridé de vieillesse ;
La blancheur de son teint me noircit de tristesse
Et dépite le Ciel, voyant tant de beauté.

Je veux un mal de mort à ceux qui s’en approchent
Pour regarder ses yeux qui mille amours décochent,
A ce qui parle à elle, et à ce qui la suit.
Le Soleil me déplaît, sa lumière est trop grande ;
Je crains que pour la voir tant de rais il épande,
Mais si n’aimai-je point les ombres de la nuit.

Je ne saurais aimer la terre où elle touche,
Je hais l’air qu’elle tire et qui sort de sa bouche,
Je suis jaloux de l’eau qui lui lave les mains,
Je n’aime point sa chambre, et j’aime moins encore
L’heureux miroir qui voit les beautés que j’adore,
Et si n’endure pas mes tourments inhumains.

Je hais le doux sommeil qui lui clôt la paupière,
Car il est (s’ai-je peur) jaloux de la lumière
Des beaux yeux que je vois, dont il est amoureux.
Las ! il en est jaloux et retient sa pensée,
Et sa mémoire, aussi, de ses charmes pressée,
Pour lui faire oublier mon souci rigoureux.

Je n’aime point ce vent qui, folâtre, se joue
Parmi ses beaux cheveux, et lui baise sa joue.
Si grande privauté ne me peut contenter.
Je couve au fond du coeur une ardeur ennemie
Contre ce fâcheux lit, qui la tient endormie
Pour la voir toute nue et pour la supporter.

Je voudrais que le ciel l’eût fait devenir telle
Que nul autre que moi ne la pût trouver belle.
Mais ce serait en vain que j’en prierais les Dieux,
Ils en sont amoureux : et le ciel qui l’a faite,
Se plaît, en la voyant si belle et si parfaite,
Et prend tant de clarté pour mieux voir ses beaux yeux.

(Philippe Desportes)

Illustration: Lauri Blank

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Merci (Louis Calaferte)

Posted by arbrealettres sur 8 mars 2017



 

Eugène Begarat dans le jatdin 65x50cm-600 [1280x768]

Merci

Etaient-elles mortelles
Aussi
Ô! si
Fraîches délicates et belles
Les Clara et les Isabelle
De ces dimanches sans souci
Du temps vieux de mes jouvencelles

Etaient-elles réelles
Aussi
Ô! si
Timidement amoureux d’elles
Qu’il se peut que je ne rappelle
Qu’un de ces rêves réussis
Qui laissent au coeur leurs séquelles

Troublantes sentinelles
Ainsi
Voici
Je vous reviens mes demoiselles
Par les étranges raccourcis
Que l’âge après lui amoncelle

Soyez clémentes Isabelle
Et vous belles Clara aussi

Ma vie a brûlé ses chandelles
Mais si vraiment vous fûtes telles
Merci

(Louis Calaferte)

Illustration: Eugène Begarat

 

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Te voilà verbe (Hector de Saint-Denys Garneau)

Posted by arbrealettres sur 1 février 2017



Te voilà verbe

Te voilà verbe en face de mon être
un poème en face de moi
Par une projection par delà moi
de mon arrière-conscience
Un fils tel qu’on ne l’avait pas attendu
Être méconnaissable, frère ennemi.
Et voilà le poème encore vide qui m’encercle
Dans l’avidité d’une terrible exigence de vie,
M’encercle d’une mortelle tentacule,
Chaque mot une bouche suçante, une ventouse
qui s’applique à moi
Pour se gonfler de mon sang

Je nourrirai de moelle ces balancements.

(Hector de Saint-Denys Garneau)

Illustration: André Nadal

 

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URGENCE (André Velter)

Posted by arbrealettres sur 22 octobre 2016



 

URGENCE

Du temps a passé sur les braises et les cendres.
On a remis les dieux aux calendes
sans penser qu’ils n’étaient
que flambeaux pour irriter le vide.

Mortelle éternité on dirait
qu’il manque des statues et des temples
où jeter les fleurs coupées,
on dirait qu’il manque une peur.

Où aller?
Désir violent et douloureux
de déserter,
d’atteindre une mémoire blanche.

Comme suis saturé d’urgence
je me tue à tuer le temps
à cramer cartes ou gants
dans le cendrier de la chance.

Je voudrais vivre à l’heure du feu
sans secret ni attente —
être tout entier dans l’éphémère qui brûle
son linceul de mystère…

(André Velter)

Illustration: Didier Traulle

 

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DAMNATION (Giuseppe Ungaretti)

Posted by arbrealettres sur 15 septembre 2016




DAMNATION

Enfermé parmi les choses mortelles

(Et le ciel étoilé passera lui aussi)

Pourquoi ai-je désir de Dieu ?

(Giuseppe Ungaretti)

Illustration: Ibara

 

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La nuit s’est coulée entre nous (Gaston Puel)

Posted by arbrealettres sur 31 juillet 2016



Annoncée par une ronde de cris
La nuit s’est coulée entre nous
Nous sommes pris dans ses glaces
Plus loin que nos mains
Que voir d’autre que nous?
Que rêver ?
Le monde s’achève quelque part
Dans l’abandon d’une banquise

C’est le moment de dire notre saveur mortelle

Car la chaleur dont nous mourons se déprend chaque
jour de nos haillons de gloire

Ni la grotte ni la barque
Ni l’âne ni la vache
Ni la caverne ni la jument
Ne nous réchaufferont
Tous les ventres sont froids
Les choses nous regardent
Notre dos s’arrondit

Chaque grain de splendeur élevé sur sa tige
Distance chaque jour notre élan moissonneur
Nous voudrions séparer ce qui nous désaltère de ce qui
nous terrasse
Mais nous ne savons plus nommer les choses par leur grâce

Étranges dans l’étrange
Uniques dans le divers
Nous attendons l’éclipse
Qui nous décimera

(Gaston Puel)

Illustration

 

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Jeanne chante (Victor Hugo)

Posted by arbrealettres sur 29 octobre 2015



 

Alexander Nedzvetskaya (18)

Jeanne chante ; elle se penche
Et s’envole ; elle me plaît ;
Et, comme de branche en branche,
Va de couplet en couplet.

De quoi donc me parlait-elle ?
Avec sa fleur au corset,
Et l’aube dans sa prunelle,
Qu’est-ce donc qu’elle disait ?

Parlait-elle de la gloire,
Des camps, du ciel, du drapeau,
Ou de ce qu’il faut de moire
Au bavolet’ d’un chapeau ?

Son intention fut-elle
De troubler l’esprit voilé
Que Dieu dans ma chair mortelle
Et frémissante a mêlé ?

Je ne sais. J’écoute encore.
Etait-ce psaume ou chanson ?
Les fauvettes de l’aurore
Donnent le même frisson.

(Victor Hugo)

Illustration: Alexander Nedzvetskaya

 

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L’EMBRASURE (Jacques Dupin)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2015



 

David Brayne _436

L’EMBRASURE
MORAINES

Tu ne m’échapperas pas, dit le livre. Tu m’ouvres
et me refermes, et tu te crois dehors, mais tu es incapable
de sortir car il n’y a pas de dedans. Tu es d’autant
moins libre de t’échapper que le piège est ouvert. Est
l’ouverture même. Ce piège, ou cet autre, ou le suivant.
Ou cette absence de piège, qui fonctionne plus
insidieusement encore, à ton chevet, pour t’empêcher
de fuir.

Absorbé par ta lecture, traversé par la foudre
blanche qui descend d’un nuage de signes comme pour
en sanctionner le manque de réalité, tu es condamné
à errer entre les lignes, à ne respirer que ta propre
odeur, labyrinthique. La tempête à son paroxysme,
seule, met à nu le rocher, que ta peur ou ton avidité
convoitent, sa brisante simplicité, comme un écueil
aperçu trop tard. N’est vivant ici, capable de sang,
que ce qui nous égare et nous lie, cette distance froide,
neutre, écartelante, jamais mortelle, même si tu
m’accordes parfois d’y voir crouler la lumière, et
s’efforcer le vent.

(Jacques Dupin)

Illustration: David Brayne

 

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Eternité factice (Bernard Montini)

Posted by arbrealettres sur 29 mai 2015



Eternité factice
quel chemin emprunter
pour te découvrir
enfin mortelle
et livrer à l’incandescence
nos contrées passagères

(Bernard Montini)


Illustration: Sabin Balasa

 

 

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