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Posts Tagged ‘(Moshe Nadir)’

La vie a noué sa cravate (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019




    
La vie a noué sa cravate,
s’est aspergée d’eau de Cologne
et s’en est allée au théâtre.

Elle a chaussé ses lunettes
– la vie est un peu myope –
et s’est mise à observer la scène.

Au premier acte, sur le plateau,
c’était une fête exceptionnelle,
une fête comme elle n’en avait jamais vu.

Des amoureux apparaissaient
qui parlaient un langage tel que la vie, depuis qu’elle vit,
n’en avait jamais entendu.

Dieu, la vie ouït-elle jamais de pareils propos !
Au deuxième et au troisième acte survinrent des malheurs
si originaux que la vie dut ôter ses lunettes pour les essuyer.

Jamais, en nul lieu, en nul temps,
la vie n’avait vu des gens se comporter de cette façon.
Le rideau est tombé sur le dernier acte
et la vie a applaudi, crié bravo.

Quand la vie a quitté la représentation, il était déjà tard.
Elle a comparé ce qu’elle avait vu au théâtre
et en a conclu que la vie ne sait pas du tout vivre.
Qu’il lui faudrait, de temps à autre, faire un saut au théâtre
pour apprendre comment les gens se comportent,
afin de savoir quoi faire en des circonstances analogues.

Et, depuis lors, la vie va régulièrement au théâtre,
et la vie devient chaque jour plus intéressante,
meilleure, plus raffinée, plus dramatique.

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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Une chose qui n’est pas ne peut être (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019



Superposition quantique «  » »explication » » »
    
Une chose qui n’est pas ne peut être.
Seule une chose qui est peut ne pas être.
C’est pourquoi l’on doit dire que
même la chose qui n’est pas, est un peu.
Sans quoi elle ne pourrait certes pas n’être pas.

Chaque chose qui n’est pas, est.
C’est pourquoi il est possible qu’elle ne soit pas.
Mais du fait que chaque chose qui est ne peut pas ne pas être,
il convient de dire que chaque chose qui n’est pas, est,
et c’est pourquoi, en effet, elle peut ne pas être.
C’est pourquoi elle est.
C’est pourquoi elle n’est pas.

Aïe, quel atroce mal de tête !

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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Une fois j’eus besoin d’un certain mot (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019




    
Une fois j’eus besoin d’un certain mot.
Je l’ai fait appeler et je l’ai mis à sa juste place.
Soudain j’ai entendu la clameur des mots en tous genres,
jeunes, âgés, neufs ou usés.

J’ai tendu l’oreille et perçu le brouhaha
de la famille perdue du mot, qui l’avait accompagné.
Oncles, tantes, nièces, frères, compatriotes.
Tous se bousculaient et voulaient rester auprès du mot-père.

Je tentais de me les concilier.
Je leur dis : «Je n’ai pas de place et de toute façon
je n’ai nul besoin d’une aussi nombreuse famille. »
Mais ils s’en sont tenu à leur principe :
tous en même temps ou rien.

Finalement, avec les oncles,
tantes, neveux, beaux-frères et concitoyens du mot,
j’ai dû aligner tout un paragraphe.
Rien à faire pour m’en dépêtrer!

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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GESTES (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019




    
GESTES

J’ai feint d’être joyeux, et l’on m’a cru.
J’ai feint d’être amoureux et l’on a eu pitié de moi.
J’ai feint d’être désespéré et les gens ont pleuré sur mon malheur.

Mais une fois j’ai renoncé à toute feinte et j’ai dit la vérité,
que je ne cesse de feindre parce que la vie est si terriblement vide.

Alors tout le monde a hoché la tête et l’on m’a dit :
– Cet homme ne fait que feindre !
Et personne ne m’a cru.

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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MALHEUR À MOI (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019




    
MALHEUR À MOI

Tant de ciel, tant de soleil, tant de terre,
et moi je suis assis et j’écris. Je suis bimane.
Je suis bipède, et j’ai des muscles vigoureux.

Cependant je suis assis et j’écris.
Je suis assis et j’écris parce qu’écrire est un travail aisé.
Un travail pur. Un travail agréable.

Creuser les champs ? Labourer la terre ? Abattre des troncs ?
Merci beaucoup ! Ce n’est pas pour moi.
Je dois rester assis à ma petite table
et expliquer à l’univers la beauté du travail.

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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AU MIROIR (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019




    
AU MIROIR

Il se tient devant le miroir et voit sa propre cécité.
Les franges de ses yeux sont lourdes,
comme découpées dans l’acier.

Sa pupille est grise comme le brouillard en suspens de l’idée universelle.
Et le miroir dans lequel il regarde est complètement aveugle,
et il voit sa propre cécité.

Il se tient devant le miroir et regarde si clairement, avec tant d’acuité,
mais il ne peut transgresser du regard sa propre cécité
– elle est si lointaine, illimitée !

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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DÉSIR (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019



 

Illustration
    
DÉSIR

Cloches, puissances de la nuit,
Cloches comme des chemises
Je suis déjà vieux, je suis
Un aïeul à tête grise.

Boucles comme des oiseaux,
Ô flot des dorures blondes,
Vous êtes venues trop tard
Vous présenter dans la ronde !

Seins pareils à des soleils
Qui sont le souffle des roses –
Mon poème maintenant
Je ne le pense qu’en prose.

Et ni Vénus ni Sapho,
Ni Aphrodite elle-même
Ne peuvent plus enflammer
Le sang qui coule en mes veines.

Mon désir des blondeurs paille,
Du bleu dont l’oeil se colore –
Voilà qu’il s’est transformé
En tentation de mort.

Une souffrance assoiffée,
Un feu plus fort que la faim –
Vers la calme, vers la douce,
Vers la fin de toutes fins.

Plus que le mâle désir
Je ressens en moi, puissant,
Le voeu de ne plus sentir
Mon propre corps à présent.

Tout nu, de me dévêtir
De cette plaie qu’est la vie,
Ne plus rien donner au songe
Et ne plus rien lui ravir.

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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TOUS LES DEUX (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 18 novembre 2019



Illustration: Joseph Ferdinand Keppler
    
TOUS LES DEUX

Moi et la mouche – tous les deux
Notre tête cogne aux fenêtres
Moi et – la mouche.

Moi et le lion – tous les deux
Nous hurlons à travers les grilles
Moi et – le lion.

Moi et le monde – tous les deux
Nous nous étreignons par les yeux
Moi et – le monde.

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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