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Quand vous éliminez (Randall Jarrell)

Posted by arbrealettres sur 1 mai 2019


 


 

Ettore Aldo Del Vigo 33

Quand vous éliminez l’un des éléments contradictoires de votre oeuvre d’art,
vous ne vous débarrassez pas simplement de lui,
mais aussi de la contradiction dont il faisait partie;
et ce sont les contradictions contenues dans les oeuvres d’art
qui leur donnent la faculté de nous dépeindre –
ce dont les généralisations logiques et méthodiques sont incapables –
notre monde et nous-mêmes,
remplis eux aussi de contradictions.

(Randall Jarrell)

Illustration: Ettore Aldo Del Vigo

 

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Le Temps retrouvé (Marcel Proust)

Posted by arbrealettres sur 25 avril 2019


 


 

clochette

Tout s’était décidé au moment où ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère,
j’avais pris ma résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir M. Swann.
Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte s’ouvrir, sonner, se refermer.

A ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann,
ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter,
je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé.

Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes,
je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot,
puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter,
je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi.

Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre.
C’est donc que ce tintement y était toujours et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais.

Quand il avait tinté j’existais déjà et depuis, pour que j’entendisse encore ce tintement,
il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant pris de repos, cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi,
puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore le retrouver, retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi.
C’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief dans mon œuvre.

Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment,
parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple
et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction.

Car après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs – si indifférents, si pâlis – sont effacés de celle qui n’est plus
et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
Profonde Albertine que je voyais dormir et qui était morte.

(Marcel Proust)

 

 

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Des champignons au pied de l’arbre (Stéphane Bataillon)

Posted by arbrealettres sur 9 avril 2019




    
Des champignons au pied de l’arbre

L’oeuvre des fées
pour nous convaincre.

(Stéphane Bataillon)

 

Recueil: Où nos ombres s’épousent Vivre l’absence
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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MA BIBLIOTHÈQUE (Juan Ramón Jiménez)

Posted by arbrealettres sur 25 mars 2019



 

Harriet Backer Bibliothèque  013

MA BIBLIOTHÈQUE

Que l’OEuvre n’ait pas conscience
d’elle-même ; qu’elle ne comprenne pas, ah,
sa beauté !

— Le soleil n’a pas non plus conscience de soi,
et envions-nous son immortalité ? —

Ah, livres
si seuls, quand je les abandonne
— seul les éclaire le soleil, lent et aveugle —
et que mes yeux ne les réunit plus!

***

BIBLIOTECA MÍA

¡Que la Obra no se sienta
a sí misma; que no comprenda ¡ay!
su hermosura!

—¿Tampoco el sol se siente,
y lo envidiamos inmortal?—

¡Ay,libros
solos, cuando me voy de ellos
—el sol se queda, lento y ciego, iluminándolos
y no los uno con mis ojos—!

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration: Harriet Backer

 

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Ce jour, ce jour (Juan Ramón Jiménez)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2019



 

Guy Baron_soleil_couchant

Ce jour, ce jour
où je regarderai la mer — tranquilles, elle et moi —
livré à elle ; toute mon âme
— écoulée enfin en mon OEuvre pleine —
sûre à jamais, comme un grand arbre,
sur la rive du monde ;
dans la sécurité de cime et de racine
du grand oeuvre accompli !

— Ce jour où naviguer
Sera être au repos, car j’aurais
travaillé tant et tant sur moi-même !

Ce jour, ce jour
où la mort — houle noire ! — ne me flattera plus
— et où, sans fin, je sourirai à tout —,
car, ô mes ossements, ce que je lui aurai
laissé de moi sera si peu de chose !

***

¡Ese día, ese día
en que yo mire el mar —los dos tranquilos—,
confiado a él; toda mi alma
—vaciada ya por mí en la Obra plena—
segura para siempre, como un árbol grande,
en la costa del mundo;
con la seguridad de copa y de raíz
del gran trabajo hecho!

— ¡Ese día, en que sea
navegar descansar, porque haya yo
trabajado en mí tanto, tanto, tanto!

¡Ese día, ese día
en que la muerte — ¡negras olas! — ya no me corteje
—y yo sonría ya, sin fin, a todo—,
porque sea tan poco, huesos míos,
lo que le haya dejado yo de mí!

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration: Guy Baron

 

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Avec quelle délectation (Juan Ramón Jiménez)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2019



 

Juan Ramón Jiménez

Avec quelle délectation, Oeuvre,
je te contiens en mon étreinte magistrale,
quoique tu me blesses, implacable,
de tes mille pointes libres d’or et de feu !

***

¡Con qué deleite, Obra,
te contengo en mi abrazo majistral,
aunque me hieres, implacable,
con tus mil puntas libres de oro y fuego!

(Juan Ramón Jiménez)

 

 

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La poésie n’est plus l’attribut du poème (Joë Bousquet)

Posted by arbrealettres sur 26 février 2019



La poésie n’est plus l’attribut du poème,
mais un attribut caché de ce qui existe,
son horizon dans l’âme des hommes,
c’est-à-dire l’horizon, dans ce qui aspire à l’être,
de ce qui aspire à la mort.

Nous n’avons plus à cristalliser la beauté dans le vase clos d’une oeuvre,
nous portons en nous la cristallisation poétique de tout ce qui est manifesté.
L’amour du réel n’est que le pressentiment de la beauté à y dévoiler.
L’image, l’acte poétique vaudront par le changement qu’ils seront susceptibles d’opérer dans la vision.

(Joë Bousquet)

Illustration

 

 

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Quand sous un mur (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 24 décembre 2018



Tombe-de-Blok  [800x600]

Quand sous un mur, dans les orties,
Mes pauvres os seront pourris,
Quelque tardif historien
Écrira une oeuvre importante.

Il martyrisera, le maudit,
Des écoliers innocents :
Dates de naissance et de mort,
Tas de citations mal choisies !

Triste sort qu’une vie si confuse,
Difficile ensemble, et oisive :
Devenir la chose d’un docteur,
Et grossir l’armée des critiques !

Ah, pouvoir se terrer sous les herbes,
S’endormir d’un sommeil éternel !
Taisez-vous donc, livres maudits :
Je ne vous ai jamais écrits !

(Alexandre Blok)

 Illustration

 

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HIVER BLANC (Jacqueline Commard)

Posted by arbrealettres sur 23 décembre 2018



HIVER BLANC

La margelle du puits déroule son tapis
De laine de nuage à la blancheur d’albâtre
Un moineau égaré, dans un coin se tapit
Tandis qu’une fumée, mollement, sort de l’âtre.

Les toits éclaboussés de larmes hivernales
Pleurent de tout leur soûl les chagrins de la nuit
Et festonnent les tuiles de perles de cristal.
Accrochées ça et là dans les ombres qui fuient.

La rivière est miroir … les chemins sont d’hermine !
Les arbres de noël ont envahi les prés !
Les pommiers dépouillés qui faisaient triste mine
Se sont enjolivés de robes sans apprêt.

En ce joli matin d’hiver éblouissant
Où le jour et la nuit se font « guerre en dentelle »
Des flocons de duvet animent en dansant
Ce merveilleux tableau digne d’une aquarelle !

Et ce petit village, éternel inconnu
Devient soudainement une œuvre de Grand Maître !
Miracle des saisons … Décor tombé des nues …
Fasciner un instant ! Doucement disparaître …

(Jacqueline Commard)

 Illustration: Hendrick Avercamp

 

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Mon Âme est gourde (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 16 décembre 2018



J’ai lâché mon Cerveau – Mon Âme est gourde –
Les Veines qui jadis coulaient
S’arrêtent, figées – Paralysie
Mieux rendue dans la pierre –

Vitalité Sculptée et froide –
Mon nerf gît dans du marbre –
Femme Respirante
Hier – dotée de Paradis.

Non muette — quelque chose bougeait —
Un Sens en éveil, en émoi –
Des instincts de Danse — un art de pirouette –
Une Aptitude d’Oiseau —

Qui a fait oeuvre de Carrare en moi
Et buriné mon chant
Que ce soit magie – que ce soit la Mort –
Si j’ai une chance de tendre

À l’Être, quelque part – au Mouvement – au Souffle –
Fût-ce par-delà les Siècles,
Et chaque limite une Décennie –
Je frémirai, comblée.

***

I’ve dropped my Brain – My Soul is numb —
The Veins that used to run
Stop palsied – ’tis Paralysis
Done perfecter in stone –

Vitality is Carved and cool —
My nerve in marble lies —
A Breathing Woman
Yesterday – endowed with Paradise.

Not dumb – I had a sort that moved –
A Sense that smote and stirred —
Instincts for Dance – a caper part —
An Aptitude for Bird –

Who wrought Carrara in me
And chiselled all my tune
Were it a witchcraft – were it Death –
I’ve still a chance to strain

To Being, somewhere – Motion – Breath –
Though Centuries beyond,
And every limit a Decade –
I’ll shiver, satisfied.

(Emily Dickinson)


Illustration: Odilon Redon

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