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ÉLOGE DE L’AUTRE (Tahar Ben Jelloun)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2017



Illustration: Isabelle Zimmermann
    
ÉLOGE DE L’AUTRE

Celui qui marche d’un pas lent dans la rue de l’exil
C’est toi
C’est moi
Regarde-le bien, ce n’est qu’un homme
Qu’importe le temps,
La ressemblance,
Le sourire au bout des larmes
L’étranger a toujours un ciel froissé au fond des yeux
Aucun arbre arraché
Ne donne l’ombre qu’il faut
Ni le fruit qu’on attend
La solitude n’est pas un métier
Ni un déjeuner sur l’herbe
Une coquetterie de bohémiens
Demander l’asile est une offense
Une blessure avalée avec l’espoir qu’un jour
On s’étonnera d’être heureux ici ou là-bas.

(Tahar Ben Jelloun)

 

Recueil: Que la Blessure se ferme
Editions: Gallimard

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OFFENSE (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 7 juillet 2017



 

OFFENSE

N’ayant de goût pour le granit, ô vierge,
dont j’aurais pu te le tailler,
j’ai cherché dans l’argile roumaine
ton corps svelte à l’odeur de cire.

J’ai pris la terre forte des forêts,
et, à main de potier, j’ai pétri
séparément chacun des membres
de ton petit corps, en silex léger.

Je moulai dans la verveine l’émail de tes yeux;
aux pétales profonds des roses tes paupières;
pour les sourcils les brins très minces
d’une herbe neuve née à l’aube.

J’ai copié pour le torse les cruches;
et si ma main brûlante s’attarda
à la hanche et au sein, je suis fautif,
car j’eusse dû tout arrêter à la ceinture,

et ne pas vouloir que la statue fût sensible et marchât
et pût fléchir sous mon toucher
de ce doux tourment que Dieu nous laissa,
et qui, passant par moi, vint te remplir.

Femme si chère et tentation si molle,
qui m’est si lourde maintenant que tu n’es plus,
pourquoi t’ai-je tirée de cette argile
et ne laissai la terre pour les pots ?

(Tudor Arghezi)

 
Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole
 

 

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Ecoutez-moi ! (Marina Tsvetaïeva)

Posted by arbrealettres sur 5 juillet 2017



 

Il en tomba combien dans cet abîme
Béant dans le lointain !
Et je disparaîtrai un jour sans rimes
Du globe, c’est certain.

Se figera tout ce qui fut, – qui chante
et lutte et brille et veut :
Et le vert de mes yeux et ma voix tendre
Et l’or de mes cheveux.

Et la vie sera là, son pain, son sel
Et l’oubli des journées.
Et tout sera comme si sous le ciel
Je n’avais pas été !

Moi qui changeais, comme un enfant, sa mine
– Méchante qu’un moment, –
Qui aimais l’heure où les bûches s’animent
Quand la cendre les prend,

Et le violoncelle et les cavalcades
Et le clocher sonnant…
– Moi, tellement vivante et véritable
Sur le sol caressant.

A tous – qu’importe. En rien je ne mesure,
Vous : miens et étrangers ?! –
Je vous demande une confiance sûre,
Je vous prie de m’aimer.

Et jour et nuit, voie orale ou écrite :
Pour mes « oui », « non » cinglants,
Du fait que si souvent – je suis trop triste,
Que je n’ai que vingt ans,

Du fait de mon pardon inévitable
Des offenses passées,
Pour toute ma tendresse incontenable
Et mon trop fier aspect,

Et la vitesse folle des temps forts,
Pour mon jeu, pour mon vrai…
– Ecoutez-moi ! – Il faut m’aimer encore
Du fait que je mourrai.

(Marina Tsvetaïeva)

Illustration: Alex Alemany

 

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Les premiers (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 3 juillet 2017



La floraison du bâton

[12]
Ainsi les premiers — c’est écrit,
seront les individus tordus ou torturés,

hors-ligne, hors-champ du soi-disant progrès du monde ;
le premier à recevoir la promesse était un voleur ;

la première à voir en réalité Sa vie-après-la-mort ,
était une femme déséquilibrée, névrotique,

honnie naturellement pour avoir quitté sa maison
ne pas s’être occupée du ménage… ou était-ce Marie de Béthanie ?

en tout cas — quant à cette autre Marie
et ce qu’elle fit, tout le monde le sait,

mais il n’est pas attesté
où exactement et comment elle trouva la boîte d’albâtre ;

d’aucuns disent qu’elle avait pris l’argent du ménage
ou l’argent du tronc des pauvres,

d’aucuns disent qu’elle n’avait rien avec elle,
ni bourse, ni besace,

ni pièce d’or ou d’argent
frappée à l’effigie de César.

[ 13]
En tout cas, elle conclut un étrange marché
(du moins, certains le disent) avec un Arabe,

un étranger sur la place du marché ;
en fait, il avait une petite maison, une échoppe

installée à gauche, à l’arrière du marché
quand on passe par la porte du bas ;

ce qu’il avait n’était pas à vendre ; il allait
à un couronnement, à des obsèques — en même temps –

ce qu’il avait, sa myrrhe inestimable, introuvable ailleurs
était pour la double cérémonie, funérailles et intronisation ;

sa myrrhe et son encens n’étaient pas ordinaires
et d’ailleurs, n’étaient pas à vendre, dit-il ;

il écarta sa robe d’un geste noble
mais la femme peu virginale ne saisit pas l’allusion ;

elle avait vu la noblesse de première main ;
rien ne l’impressionnait, c’était facile à voir ;

elle ne s’inquiétait pas de se voir acclamée ou
dédaignée par lui ou pire ; que sont les insultes ?

elle savait comment rester détachée,
un autre péché impardonnable,

et quand des pierres étaient lancées,
elle n’était tout simplement pas là ;

elle n’était pas là et puis elle apparut,
pas vraiment une belle femme — ne penses-tu pas ?

certainement pas jolie ;
ce qui frappa l’Arabe était qu’elle était imprévisible ;

ce n’était encore jamais arrivé — une femme —
eh bien — en tout cas, lui, il connaissait le monde — une dame

n’avait pas saisi l’allusion, ne s’était pas gracieusement soustraite
devant un geste implicite de congé

et sans offense apparente en fait,
pour sortir par la porte.

[ 14]
Il était aisé de voir qu’il n’était pas un marchand ordinaire ;
elle en était certaine — il était ambassadeur ;

presque personne à qui l’on puisse faire confiance
avec cette marchandise précieuse,

bien que les jarres fussent scellées,
la fragrance s’en échappait un peu,

et la rumeur s’était propagée,
même quand on parvenait à rester à l’écart

des lieux habituels des marchands ;
certains disaient que cette distillation, cette essence

durait littéralement à jamais, avait ainsi duré —
bien que personne naturellement, ne sût en fait

ce qu’il y avait ou non dans les boîtes d’albâtre
des princesses des rois de Hyksôs,

c’étaient des jarres d’onguent, sans nul doute ;
mais qui allait les ouvrir ?

des charmes y étaient gravés,
sigils et figures étaient peints sur toutes les jarres ;

personne ne démantelait les tombes,
ce serait pure méchanceté — mais il savait une chose,

son peuple avait pendant des siècles et des siècles,
chuchoté les secrets des processus sacrés de la distillation ;

ce n’était jamais écrit, même en symboles, car ils savaient ceci —
aucun secret n’est en sécurité avec une femme.

***

So the first—it is written,
will be the twisted or the tortured individuals,

out of line, out of step with world so-called progress;
the first to receive the promise was a thief;

the first actually to witness His life-after-death,
was an unbalanced, neurotic woman,

who was naturally reviled for having left home
and not caring for house-work … or was that Mary of Bethany?

in any case—as to this other Mary
and what she did, everyone knows,

but it is not on record
exactly where and how she found the alabaster jar;

some say she took the house-money
or the poor-box money,

some say she had nothing with her,
neither purse nor script,

no gold-piece or silver
stamped with image of Caesar.

In any case, she struck an uncanny bargain
(or so some say) with an Arab,

a stranger in the market-place;
actually, he had a little booth of a house

set to the left, back of the market
as you pass through the lower-gate;

what he had, was not for sale; he was on his way
to a coronation and a funeral—a double affair—

what he had, his priceless, unobtainable-elsewhere myrrh
was for the double ceremony, a funeral and a throning;

his was not ordinary myrrh and incense
and anyway, it is not for sale, he said;

he drew aside his robe in a noble manner
but the un-maidenly woman did not take the hint ;

she had seen nobility herself at first hand;
nothing impressed her, it was easy to see;

she simply didn’t care whether he acclaimed
or snubbed her—or worse; what are insults?

she knew how to detach herself,
another unforgivable sin,

and when stones were hurled,
she simply wasn’t there;

she wasn’t there and then she appeared,
not a beautiful woman really—would you say?

certainly not pretty;
what struck the Arab was that she was unpredictable;

this had never happened before—a woman—
well yes—if anyone did, he knew the world—a lady

had not taken a hint, had not sidled gracefully
at a gesture of implied dismissal

and with no apparent offence really,
out of the door.

It was easy to see that he was not an ordinary merchant;
she saw that certainly—he was an ambassador;

there was hardly anyone you could trust
with this precious merchandise,

though the jars were sealed,
the fragrance got out somehow,

and the rumour was bruited about,
even if you yourself managed to keep out

of the ordinary haunts of the merchants;
some said, this distillation, this attar

lasted literally forever, had so lasted—
though no one could of course, actually know

what was or was-not in those alabaster boxes
of the Princesses of the Hyksos Kings,

there were unguent jars, certainly;
but who would open them?

they had charms wrought upon them,
there were sigils and painted figures on all the jars;

no one dismantled the tombs,
that would be wickedness—but this he knew,

his own people for centuries and centuries,
had whispered the secret of the sacred processes of distillation;

it was never written, not even in symbols, for this they knew—
no secret was safe with a woman.

(Hilda Doolittle)

Illustration: Léonard de Vinci

 

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ORADOUR (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 22 octobre 2016




ORADOUR

Oradour n’a plus de femmes
Oradour n’a plus un homme
Oradour n’a plus de feuilles
Oradour n’a plus de pierres
Oradour n’a plus d’église
Oradour n’a plus d’enfants

plus de fumées plus de rires
plus de toit plus de greniers
plus de meules plus d’amour
plus de vin plus de chansons.

Oradour, j’ai peur d’entendre
Oradour, je n’ose pas
approcher de tes blessures
de ton sang de tes ruines
je ne peux je ne peux pas
voir ni entendre ton nom.

Oradour je crie et hurle
chaque fois qu’un coeur éclate
sous les coups des assassins
une tête épouvantée
deux yeux larges deux yeux rouges
deux yeux graves deux yeux grands

comme la nuit la folie
deux yeux de petit enfant :
ils ne me quitteront pas.
Oradour je n’ose plus
lire ou prononcer ton nom.

Oradour honte des hommes
Oradour honte éternelle
haine et honte pour toujours.

Oradour n’a plus de forme
Oradour, femmes ni hommes
Oradour n’a plus d’enfants
Oradour n’a plus de feuilles
Oradour n’a plus d’église
plus de fumées plus de filles
plus de soirs ni de matins
plus de pleurs ni de chansons.

Oradour n’est plus qu’un cri
et c’est bien la pire offense
au village qui vivait
et c’est bien la pire honte
que de n’être plus qu’un cri
nom de la haine des hommes
nom de la honte des hommes
qu’à travers toutes nos terres
on écoute en frissonnant,
une bouche sans personne
qui hurle pour tous les temps.

(Jean Tardieu)

 

 

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Retouche à l’Insomnie (Daniel Boulanger)

Posted by arbrealettres sur 5 octobre 2016




Retouche à l’Insomnie

Des lumières croisent le fer dans la chambre,
pour une offense que je me suis faite.

(Daniel Boulanger)

Illustration

 

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En forêt (Germain Nouveau)

Posted by arbrealettres sur 30 août 2016



Dans la forêt étrange, c’est la nuit;
C’est comme un noir silence qui bruit;

Dans la forêt, ici blanche et là brune,
En pleurs de lait filtre le clair de lune.

Un vent d’été, qui souffle on ne sait d’où,
Erre en rêvant comme une âme de fou;

Et, sous des yeux d’étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.

Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups;

Il vient aussi des senteurs de repaires;
C’est l’heure froide où dorment les vipères,

L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid,
Où s’élabore en secret l’aconit;

Où l’être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.

– Pourtant la lune est bonne dans le ciel,
Qui verse, avec un sourire de miel,

Son âme calme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.

(Germain Nouveau)

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A l’auberge des gens heureux (Charles Vildrac)

Posted by arbrealettres sur 3 novembre 2015



A l’auberge des gens heureux
Tout est source et levain de joie
Jusqu’au pain sec, jusqu’à l’eau claire,
Que l’on soit dix, ou seul, ou deux,
Il n’est de propos, il n’est de sourire
Où l’esprit ne pointe, où le coeur n’affleure…

Or quelquefois on voit s’attabler
Un pas-heureux venu sur la foi de l’enseigne
Avec l’espoir d’y guérir de ses peines.
Mais ce qu’il mange avec effort
Lui répugne ou lui semble amer.
C’est en vain qu’il vide son verre:
Le vin ravive sa douleur.
Et s’il voit frémir sur le mur
Les feuillages d’or du soleil
C’est avec les yeux de l’exil.

Tout le gêne, l’offense ou l’humilie.
Il est comme un intrus à la fête d’autrui;
Ou comme au bal celui qui ne sait pas danser.
Vite il paie son écot, il faut qu’il parte,
Refoulant ses pleurs et plein de rancoeur.
C’est qu’en entrant à l’auberge attirante
Il n’a pas lu cette avis, sur la porte:

On est prié d’apporter son bonheur.

(Charles Vildrac)

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Je suis un voyageur en noir (Louise de Vilmorin)

Posted by arbrealettres sur 25 mai 2015



Je suis un voyageur en noir.
Qui voudrait suivre mes empreintes?
Qui voudrait m’entendre et savoir?
Bateau de deuil, bateau de plaintes,
Je suis un voyageur en noir.

Je suis un navire en détresse
Sous l’offense du mauvais sort.
Ma cargaison n’est que tristesse,
Ah! ne montez pas à mon bord,
Je suis un navire en détresse.

Je suis un voyageur en noir.
Toute saison m’est étrangère.
Un souvenir veut me revoir,
Ma pensée est sa messagère,
Je suis un voyageur en noir.

Enfants, beaux oiseaux demoiselles,
Citadelles d’enlacements,
Dites, la parole peut-elle,
Peut-elle égarer le tourment?
Enfants, beaux oiseaux demoiselles,

Peut-elle égarer le malheur,
Lui faire quitter son ouvrage,
Le changer en saule pleureur
Drapant une chambre d’ombrage?
Peut-elle égarer le malheur?

Mes mains sont herbier de caresses.
Herbes d’amour, fleurs de mes soins
Ne sont plus qu’ombre et sécheresse
En ma paume et bruissant au loin.
Mes mains sont herbier de caresses.

Notre lit était un pays,
Une île, une gorge bien creuse,
La plaine où nous avons cueilli
Des fleurs du nom d’aventureuses.
Notre lit était leur pays.

Jeunes filles battant des ailes,
Premiers rayons, premier oubli.
Dites, la parole peut-elle
Plier le drap de l’ancien lit ?
Jeunes filles battant des ailes,

Peut-elle égarer le chagrin,
Le changer en rose des vents marins,
Soit en forêt, soit en prairie ?
Peut-elle égarer le chagrin ?

Si vous montez du puits des larmes,
Enfants, vous venez de mon coeur.
Vous êtes, peut-être, en vos charmes
Ma morte libre de mes pleurs?
Si vous montez du puits des larmes

Vais-je m’arrêter à jamais
Auprès de vous, mes patineuses ?
Comme vous, celle que j’aimais
Etait en étant nombreuse.
Vais-je m’arrêter à jamais

Pour votre chaleur à ma hanche,
Pour goûter à votre pâleur
Et pour vos doux bras de peau blanche ?
Ne serais-je plus voyageur
Pour votre chaleur à ma hanche?

Sous quelque auvent, guettant mon pas,
Un petit garçon me supplie,
Il crie :  » Oh! ne t’attarde pas,
Ma mère croit que tu l’oublies
Sous quelque auvent, guettant un pas  »

Femme, mon ange fiancée,
Nous marierons nos souvenirs.
Cultive un jardin de pensées
Je viendrai bientôt les cueillir.
Femme, mon ange fiancée,

Regarde aux miroirs du trépas,
Rougissante des nuits prochaines,
Ta lèvre où mon baiser soupa.
Attend la fin de ma semaine,
Regarde aux miroirs du trépas.

(Louise de Vilmorin)

Illustration: Max Mitenkov

 

 

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Pardonnes-tu ma jalousie en rêve (Alexandre Pouchkine)

Posted by arbrealettres sur 29 mars 2015




Pardonnes-tu ma jalousie en rêve
Et mon amour follement agité?
Tu m’es fidèle, alors pourquoi sans trêve
Rendre craintif mon esprit tourmenté?
Dis-moi pourquoi tu veux paraître aimable
Envers chacun de tes admirateurs,
Donner à tous, espoir invraisemblable,
Ton beau regard, triste ou plein de douceur?
Tu m’as saisi, m’as fait perdre la tête,
Asservissant mon amour malheureux,
Ne me vois-tu, seul et silencieux,
Plein de tourment, de dépit, quand s’apprête
A t’encenser tout ce monde étranger?
Pour moi, cruelle, aucun mot, aucun geste!
Veux-je m’enfuir, prêt à te supplier,
De ton regard, tu ne me dis pas: reste!
Une beauté me tient-elle un discours
A double sens, toi tu restes tranquille,
Et même gaie en blâmant cette idylle,
Et moi j’en meurs: tu parles sans amour.
Si mon rival éternel t’a surprise
A mes côtés, en tête à tête assise,
Pourquoi vient-il te saluer, narquois?
Qu’est-il pour toi? Dis-moi donc de quel droit
Devient-il blême et pris de jalousie?
Et quand vient l’heure indiscrète du soir,
Pourquoi dois-tu, seule, le recevoir,
Nue à moitié, quand ta mère est partie?
Mais je suis préféré. Seule avec moi
Tu es si tendre. Et que tu es ardente
Dans tes baisers ! Ton âme est éloquente
Quand tu me dis ton amour avec foi.
Tu crois que mes tourments, je les invente.
Mais je suis préféré: je te comprends.
Epargne-moi, s’il te plaît, toute offense:
Ne sait-tu pas que j’aime fortement,
Ne sais-tu pas qu’atroce est ma souffrance.

(Alexandre Pouchkine)

Illustration

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