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Tu récites pour toi seul (Lionel Ray)

Posted by arbrealettres sur 2 janvier 2022



Illustration
    
Tu récites pour toi seul des vers anciens
et tout en toi-même est plus proche et plus nu.

sous le masque du dormeur le temps doucement va
les années les minutes les semaines les mois.

il te souvient des femmes dans la rue l’une
aux maigres épaules portant des choses lourdes.

l’autre passait avec des gestes d’adieu belle
comme une île ou une phrase inachevée.

celle-ci qui riait aux éclats dans le feuillage
obscur et dont le nom était imprononçable.

et celle-là voyageuse aux couleurs du monde
avec ses énormes bagages et ses robes lyriques.

à l’autre bout de ta nuit ceux que nul ne connaît
qui ne font aucun détour posant cartes sur table.

et ceux qui emportent dans leur coeur leur ordure
et leur toit des chiens morts des rouleaux secrets des fleurs nouvelles.

ta mère aux bras flottants qui ne pouvait comprendre
toute ronde si petite et les yeux couleur d’encre.

tu as pris dans ses yeux le goût de l’être et des iris
mais tout s’éloigne ainsi qu’un vol d’oiseaux. le ciel

se déplace. et ça n’en finit pas les errances
à travers nuits et jours au gré des vents, la vie

ses mornes champs ses gares ses travaux ses villages
ses grimaces, la tristesse sur la face des gens.

et l’infini désert recommence au matin :
tu récites pour toi seul des vers anciens.

(Lionel Ray)

 

Recueil: Le nom perdu
Editions: Gallimard

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LUNE ET MER (Germain Droogenbroodt)

Posted by arbrealettres sur 28 septembre 2020



Illustration: Oscar Bento
    
LUNE ET MER
Pour Oscar Bento

Virginale

comme si jamais un homme
n’y avait laissé ses traces:
la lune
qui reflète sa beauté
dans le miroir bleu azur de la mer,
en apparence immaculée,
non souillée pour toujours
de déchets et d’ordures
voracité des hommes.

***

MOON AND SEA
for Oscar Bento

Virginal
as if no human
ever set foot on it:
the moon
reflecting her beauty
in the azure mirror of the sea
which apparently seems uninfected,
not irrevocably contaminated
with garbage and waste,
the voracity of people.

***

LUA E MAR
para Oscar Bento

Virginal
como se jamais um homem
a tivesse pisado:
a lua
reflectindo a sua beleza
no espelho azul do mar
aparentemente tão limpo
mas tão irremediavelmente contaminado
pela imundice e os despojos
da voracidade dos homens.

***

Lună și mare
pentru Oscar Bento
Neprihănită
neatinsă parcă
de-a omului amprentă:
luna.
Inaccesibila-i splendoare se-oglindește
în aparent la fel de pura
mare,
ce adună-n pântec
omeneștile deșeuri,
ale deșartei lăcomii.

***

LUNA Y MAR
a Oscar Bento

Virginal
como si nunca un hombre
hubiese puesto el pie sobre ella:
la luna
reflejando su belleza
en el espejo azul del mar
aparentemente tan pulcro
pero irrevocablemente contaminado
con la basura y los desechos
por la voracidad de los hombres.

***

LA LUNA E IL MARE
per Oscar Bento

Vergine
come se nessun essere umano
vi avesse mai messo piede:
la luna
specchia la sua bellezza
nello specchio azzurro del mare
che all’apparenza sembra non contagiato,
né irreversibilmente contaminato
di spazzatura e rifiuti,
la voracità dell’uomo.

***

MAAN EN ZEE
voor Oscar Bento

Maagdelijk
alsof er nooit een mens
zijn sporen nagelaten heeft:
de maan
die haar schoonheid reflecteert
in de azuurblauwe spiegel van de zee
die ogenschijnlijk onbezoedeld lijkt
niet onherroepelijk besmet
met afval en vuilnis,
de vraatzucht der mensen.

***

Mond und Meer
für Oscar Bento

Unberührt
als hätte noch nie ein Mensch
seine Spuren hinterlassen:
Der Mond
der seine Schönheit betrachtet
im azurblauen Spiegel des Meeres,
das unverseucht scheint,
nicht unumkehrbar verunreinigt
mit Abfall und Müll,
durch die Gier der Menschen.

***

Луна в апреле (Оскар Бенто)_

Луна и море
Оскару Бенто
Девственна,
словно никто никогда
не оставлял там следов,
Луна
созерцает свою красоту
в зеркале моря лазурном,
что кажется незамутненным,
не превращенном в урну
для мусора и отходов
алчности человека

***

***

***

ΘΑΛΑΣΣΑ ΚΑΙ ΦΕΓΓΑΡΙ
Παρθένα

σαν να μην πατήθηκε
ποτέ από ανθρώπους:
το φεγγάρι
αντανακλά την ομορφιά του
στο γαλανό καθρέφτη του νερού
που δεν επηρεάζεται
κι ούτε μολύνεται
σκουπίδια και απόρρητα,
κι η απληστία του ανθρώπου

***

(Germain Droogenbroodt)

 

Recueil: ITHACA 599
Traduction: Français Germain Droogenbroodt Elisabeth Gerlache / Anglais Germain Droogenbroodt / Portugais Maria do Sameiro Barroso / Roumain Gabriela Căluțiu Sonnenberg / Espagnol Rafael Carcelén / Italien Luca Benassi / Néerlandais / Allemand / Russe Vyacheslav Kupriyanov / Tadjik Rahim Karim / Chinois Zhou Dao Mo / Grec Manolis Aligizakis / Hébreu Dorit Wiseman
Editions: POINT

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LES SECRETS DU MÉTIER (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 23 mars 2019



LES SECRETS DU MÉTIER

Je n’ai que faire des glorieux héros,
Non plus que des inventions élégiaques;
Il faut faire des vers mal à propos,
Comme ça, tout à trac.

Si vous saviez sur quel terreau d’ordures
Sans vergogne le poème jaillit —
Comme les orties, les moisissures,
La bardane, les pissenlits.

— Odeur du goudron, cri de colère,
Une tache secrète de lichen —
Et la strophe surgit, tendre ou amère,
Pour votre joie et la mienne

(Anna Akhmatova)

 

 

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Création (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 23 mars 2019



 

Création

Voilà ce que c’est: une lassitude,
L’horloge ne veut pas se taire;
Un tonnerre s’apaise au loin.
Voix inconnues, voix prisonnières,
Je les entends gémir et se plaindre.
Un cercle mystérieux se resserre,
Mais dans cet abîme de bruits et de murmures
Se dresse un son, un seul, qui domine tout.
Autour de lui tout se tait si strictement
Qu’on entend pousser l’herbe dans la forêt,
Et passer le Mal avec sa besace sur la terre.
Mais voici que soudain on distingue des mots
Et les signaux des rimes légères, —
Alors je commence à comprendre,
Et ces strophes simplement dictées
Se rangent dans le cahier blanc comme neige.

*

Je n’ai que faire des odes et de leurs bataillons,
Des subtiles élégies et de leurs séductions;
Pour moi, il faut dans les vers que tout soit à côté,
Pas comme chez les gens.

Si vous saviez avec quelles ordures
On fait pousser les vers, sans la moindre honte,
Comme un pissenlit jaune près de la clôture,
Comme les bardanes et l’arroche.

Un appel irrité, l’odeur du goudron frais,
Une mystérieuse moisissure sur le mur…
Et le vers chante déjà, railleur, tendre,
Pour votre joie et la mienne.

(Anna Akhmatova)

 

 

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Une charogne (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018



    

Une charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

(Charles Baudelaire)

 

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TERRAIN VAGUE (Anne Hébert)

Posted by arbrealettres sur 27 juin 2018



terrain vague enfants [800x600]

TERRAIN VAGUE

Les enfants hâves et mal peignés
Qu’on a relégués Hors de la planète
Au delà des nuages gris
Plus loin que les astres et les anges
Baignent dans les halos de lune morte
Blême mémoire et lieu d’origine
Terrain vague bosselé d’ordures.

(Anne Hébert)

Illustration

 

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Credo (Lucien Jacques)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018



Credo

Je crois en l’homme, cette ordure.
Je crois en l’homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l’homme, ce tordu,
Cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boute-feu, ce fouille-merde.
Je crois en l’homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
De mortel et d’irréparable.
Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l’étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.

(Lucien Jacques)

Illustration: Castanheira Amilcar

 

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Rien ne dure (Jules Romains)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2018



 

Monde à la triste figure,
Tout barbote dans l’ordure.
L’excuse est que rien ne dure.

(Jules Romains)

 
Illustration: ArbreaPhotos

 

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Au phare Borg’ Djellidj (Aya Cheddadi)

Posted by arbrealettres sur 16 janvier 2018




    
Au phare Borg’ Djellidj (coordonnées 33° 53′ 3″ N et 10° 44′ 51″ E)
rien à signaler la mer est tiède le ciel bleu
la radio est allumée sur une page d’informations
le speaker cache mal son irritation
toujours rien en vue
une bouteille de Celtia vidée hier soir par un barbu
passe près d’un bateau où l’on grille des sardines
le gardien du phare se reconnaît dans cette bouteille
une bouteille de bière sans message
jetée à la mer comme une ordure
qui ira se briser contre un rocher

(Aya Cheddadi)

 

Recueil: Tunis marine
Traduction:
Editions: Gallimard

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OÙ S’EN VONT LES RUISSEAUX (Raymond Queneau)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2017




    
OÙ S’EN VONT LES RUISSEAUX

Dans les rues à minuit ne coule aucun ruisseau
il ne naît qu’avec l’aube et le bon balayeur
qui lui ouvre la porte et dirige ses pas
pousse dans son eau claire ordures, feuilles mortes
les tickets de métro les cendriers vidés
tout et n’importe quoi file vers cette bouche
qui avale le ru pour le rendre à l’égout
Il renaît à l’azur lorsque sorti du noir
il laissera sa lie aux terrains d’épandage
Alors plus pur plus libre il s’en va vers l’aval
retrouver loin des ports le trésor des possibles

(Raymond Queneau)

 

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