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ÉLÉGIE (Charles Vildrac)

Posted by arbrealettres sur 16 octobre 2020



Illustration
    
ÉLÉGIE

Dans une bête coupure
Que je m’étais faite au pouce
Mon cœur battait lourdement.
La pluie violente noyait
L’herbe trop longue et malade
Que mes pas enfouissaient.
J’allais, soldat grelottant,
Plutôt gibier que chasseur,
À travers une oseraie
Où je me tordais les pieds.
Mais, laissant mon corps à la peine.
Oubliant mon triste harnais,
Je m’étais enfoncé bien loin
Dans le plus riche de mes rêves
Et je me prenais à sourire.
Je n’étais pas si malheureux
Que ce soir où, devant ma table,
Je me complais à retrouver
L’eau qui débordait mes souliers,
L’osier qui cinglait mon visage
Et ces battements dans mon pouce.

(Charles Vildrac)

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/charles-vildrac-soldat-poete-le-chant-du-desespere-24

Recueil: Chants du désespéré (1914-1920) –
Traduction:
Editions: Gallimard

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Scènes possibles de joie (Stéphane Bouquet)

Posted by arbrealettres sur 21 octobre 2016



Scènes possibles de joie :

Elle l’attendait depuis longtemps,
depuis que la lumière a cessé de battre
comme une sorte de cœur dans les vitres (sa pensée).
Et maintenant elle était sûre que c’était lui,
parce qu’elle reconnaissait son pas, son rythme.
Elle pouvait presque reconnaître son souffle aussi,
bien qu’évidemment elle ne l’entendît pas,
et, pour l’instant, il se contentait de grimper
– vite, très vite – les marches,
mais elle avait la chaleur précise de son souffle dans l’oreille,
elle gardait sa voix et son souffle dans quelque chose
comme un creux que j’ai dans le corps pensa-t-elle et où je vous cultive.
Une dernière fois, elle vérifia sa silhouette dans le miroir.
Sa robe allait, son visage allait, tout allait trouvait-elle.
Elle l’attendait et il frapperait
et elle s’ouvrirait comme une rose, comme une fleur,
comme n’importe quelle fleur,
à qui on redonne la lumière, la chaleur,
et qui veut prendre, qui veut croître et fleurir et s’épanouir,
qui veut être complètement dans la campagne.
Je veux être complètement dans la campagne
pensa-t-elle le long des allées de terre
le visage tourné vers le soleil et abrité du vent par les oseraies, par les saules,
par tout ce qui existe et peut me protéger.
Elle remit une mèche de cheveux,
elle effaça l’ombre d’une poussière sur sa joue
et alors il frappa.

***

– Vous voulez venir avec moi ?
– Oui je veux bien.
Elle l’avait dit trop vite
comme l’oiseau qu’elle était et qui souhaitait quoi ?
picorer un visage sans doute, oui c’est ça,
le sien, un visage d’herbes et de barbe.
Elle se sentait transportée, rayonnante, lumineuse.
Très très légère et l’idée lui était venue :
en sa compagnie, je suis un oiseau, pas autre chose.
C’est-à-dire : quelqu’une d’infiniment heureuse
et débarrassée de tout danger.
Les oiseaux volent, ils échappent aux prédateurs par leurs ailes
et vivent d’une certaine façon une vie presque non risquée.
Voilà l’idée fausse que je me fais des oiseaux pensa-t-elle.
Elle était une fleur et maintenant un oiseau et quoi d’autre ?
mais c’était lui qui la mettait dans tous ses états, littéralement, et provoquait ses métamorphoses
et elle ne pouvait pas résister : elle était à côté de lui
et elle dévalait toutes les formes de la vie,
et pas une ne lui échappait,
parce qu’il m’ouvre de partout pensa-t-elle, je suis devenue toute.

***

… dit-il ; dit-elle ; dit-il ; dit-elle.
Toute une conversation, ils en sont arrivés là, finalement, et c’était sans effort :
il et elle volubiles et jamais gênés,
jamais interrompus, comme dans son enfance
il y avait cette rivière permanente et inaccessible, dans son adolescence en fait.
Et désormais elle regardait les rives depuis le bateau,
depuis la presque barque qu’était, pour elle,
leurs paroles et nous nous les échangeons, et elle se les décrivait :
roseaux, lentes biches, herbes & saules, branches plongées dans l’eau,
pentes de terre, garçons nus sur les pentes de terre,
les garçons nus et juteux de soleil, elle se le disait comme ça,
nous sommes des fruits de toute façon, et il arrive que quelqu’un nous approche et nous cuisons.
Moi aussi j’appartiens à l’ordre des pêches et je coule pensa-t-elle.
Tout désormais prenait ce rythme.

(Stéphane Bouquet)

Illustration: Neila Ben Ayed

 

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