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Poésie

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Le Rappel à l’ordre (Jean Cocteau)

Posted by arbrealettres sur 28 octobre 2017



On a coutume de présenter la poésie comme une dame voilée,
langoureuse, étendue sur un nuage.
Cette dame a une voix musicale et ne dit que des mensonges.

Maintenant, connaissez-vous la surprise
qui consiste à se trouver soudain en face de son propre nom
comme s’il appartenait à un autre,
à voir, pour ainsi dire, sa forme et à entendre le bruit de ses syllabes
sans l’habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité?
Le sentiment qu’un fournisseur , par exemple, ne connaît pas un mot qui nous paraît si connu,
nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles.
Un coup de baguette fait revivre le lieu commun.

Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal.
L’espace d’un éclair, nous « voyons »
un chien, un fiacre, une maison,
« pour la première fois ».

Tout ce qu’ils présentent
de spécial, de fou, de ridicule, de beau
nous accable.
Immédiatement après,
l’habitude frotte cette image puissante avec sa gomme.
Nous caressons le chien,
nous arrêtons le fiacre,
nous habitons la maison.
Nous ne les voyons plus.
Voilà le rôle de la poésie.
Elle dévoile, dans toute la force du terme.
Elle montre nues,
sous une lumière qui secoue la torpeur,
les choses surprenantes qui nous environnent
et que nos sens enregistraient machinalement.

Inutile de chercher au loin des objets
et des sentiments bizarres
pour surprendre le dormeur éveillé.
C’est là le système du mauvais poète et ce qui nous vaut l’exotisme.
Il s’agit de lui montrer ce sur quoi son cœur,
son œil glissent chaque jour,
sous un angle et avec une vitesse tels qu’il lui paraît le voir
et s’en émouvoir pour la première fois.

Voilà bien la seule création permise à la créature.
Car s’il est vrai que la multitude des regards
patine les statues, les lieux communs, chefs-d’œuvre éternels,
sont recouverts d’une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté.

Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le,
éclairez-le de telle sorte qu’il frappe avec sa jeunesse
et avec la même fraîcheur, le même jet qu’il avait à sa source,
vous ferez œuvre de poète.

(Jean Cocteau)


Illustration: René Magritte

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LA PETITE GITANE (Ruben Dario)

Posted by arbrealettres sur 19 janvier 2016



 

LA PETITE GITANE
(La gitanilla)

Merveilleusement elle dansait. Les diamants
noirs de ses yeux répandaient leur éclat;
beau était son visage, aussi beau
que celui des gitanes de Miguel Cervantès.

D’oeillets rouges éclatants s’ornait
Ie cercle obscur du casque des cheveux;
et la tête, assurée sur le bronze du cou,
avait la patine des heures vagabondes.

Les guitares disaient sur leurs cordes sonores
les vagues aventures et les heures errantes;
les fandangos volaient et l’oeillet embaumait;

la gitane, enivrée de luxure, de tendresse,
sentit que tombait au sein de son corsage
le beau louis d’or de l’artiste de France.

(Ruben Dario)

Illustration: Yann Rivron

 

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