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Une fois j’eus besoin d’un certain mot (Moshe Nadir)

Posted by arbrealettres sur 20 novembre 2019




    
Une fois j’eus besoin d’un certain mot.
Je l’ai fait appeler et je l’ai mis à sa juste place.
Soudain j’ai entendu la clameur des mots en tous genres,
jeunes, âgés, neufs ou usés.

J’ai tendu l’oreille et perçu le brouhaha
de la famille perdue du mot, qui l’avait accompagné.
Oncles, tantes, nièces, frères, compatriotes.
Tous se bousculaient et voulaient rester auprès du mot-père.

Je tentais de me les concilier.
Je leur dis : «Je n’ai pas de place et de toute façon
je n’ai nul besoin d’une aussi nombreuse famille. »
Mais ils s’en sont tenu à leur principe :
tous en même temps ou rien.

Finalement, avec les oncles,
tantes, neveux, beaux-frères et concitoyens du mot,
j’ai dû aligner tout un paragraphe.
Rien à faire pour m’en dépêtrer!

(Moshe Nadir)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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LAURA (Menno Wigman)

Posted by arbrealettres sur 21 septembre 2019




Illustration: Agost Benkhard
    
LAURA

Heureusement, elle est partie. Maintenant elle sera
tout à fait et encore plus qu’elle ne le pense
mienne. Maintenant elle se tiendra de nouveau
nue, épanouie et sans vergogne,
devant mes yeux fermés.

Et, lourd de ses parfums, je refais passer
rapidement son sourire et me focalise
sur ses cuisses généreuses, sa peau
neige doucement sur mon grand écran,
déjà, elle prend de la voix, elle cajole,
elle jure, et puis, dernière image,
j’empoigne ses hanches et l’enneige à nouveau.

Heureusement, elle est partie. Mais moi,
je suis son chien, j’agite la queue quand
elle vient. Encore plus qu’elle ne le pense.

***

LAURA

Gelukkig, ze is weg. Nu zal ze
helemaal en meer nog dan ze denkt
de mijne zijn. Nu zal ze nogmaals,
naakt en vol en onbeschaamd,
voor mijn gesloten ogen staan.

En zwanger van haar geuren speel ik
snel haar glimlach af en spits
me op haar gulle dijen, haar huid
sneeuwt zachtjes op mijn witte doek,
ze krijgt al stem, ze fleemt,
ze vloekt, en dan, de laatste still,
yang ik haar schoot en sneeuw haar uit.

Gelukkig, ze is weg. Maar ik,
ik ben haar bond, ik kwispel als
zij komt. Meer nog dan ze denkt.

(Menno Wigman)

 

Recueil: L’affliction des copyrettes
Traduction: Pierre Gallissaires et Jan H. Mysjkin
Editions: Cheyne

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ELLE TOUJOURS (Menno Wigman)

Posted by arbrealettres sur 21 septembre 2019



Illustration
    
ELLE TOUJOURS

Là, elle vient d’un brouillard de gens :
la bien-aimée. Une insouciance
qui, le temps d’une passion, conduit aux soucis,
parce qu’elle n’est pas seule et quand,
l’été, elle passe sous les fenêtres ouvertes
et perçoit inopinément la voix d’un garçon,
quand un refrain entendu dans la rue
l’enfonce dans les draps chauds d’amours
oubliées : elle n’est pas seule.

Moi, on ne m’entendra pas. Mon regard souille
les vitrines, boit le bonheur poissard
dans les yeux des filles, lèche tout au long lèvres,
bottes, mollets… Ah, ce seul coup d’oeil chaud
dans lequel je conçois mon existence.

Là, elle va dans un brouillard de gens.

***

ZIJ ALTIJD

Daar komt ze uit een mist van mensen:
de geliefde. Een zorgeloosheid
die een hartstocht lang tot zorgen leidt,
want zij is niet alleen, en ais
zij zomers onder open ramen loopt
en onverhoopt een jongensstem verneemt,
als een op straat gehoord refrain
haar in de warme lakens van vergeten
liefdes drijfit: ze is niet alleen.

Mij hoor je niet. Mijn blik besmeurt
de winkelruiten, drinkt Bargoens geluk
uit meisjesogen, likt langs lippen,
laarzen, kuiten… Ach, die ene warme
oogopslag waarin ik mijn bestaan uitdenk.

Daar gaat ze in een mist van mensen.

(Menno Wigman)

 

Recueil: L’affliction des copyrettes
Traduction: Pierre Gallissaires et Jan H. Mysjkin
Editions: Cheyne

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TRADUIRE UNE PRÉSENCE (Sylvia Baron Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 30 juillet 2019




TRADUIRE UNE PRÉSENCE

Quelquefois, très rarement,
il arrive que dans ce qui respire ou s’exprime,
dans le vol de la beauté
ou ce qui couvre une lumière,
une fulguration de l’obscurité,
quelque chose d’ineffable et d’essentiel se dégage ,
prend forme dans sa forme, fait un pas,
du fond du geste, de la voix ou du silence,
et c’est comme une apparition accompagnée
sans laquelle rien n’émerge à la vie véritable.

Nous la percevons immédiatement,
en retenant le souffle,
et nous la nommons
présence.

(Sylvia Baron Supervielle)

Illustration: Catherine RÉAULT-CROSNIER

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Il reçut le don rigoureux (Guy Lévis Mano)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2019



 

Rockwell Kent  t

Il reçut le don rigoureux.
Et il perçut le noir en même temps que le blanc…
A force de vouloir le blanc sans ombre
il perdit ce qui persistait du blanc et du nu.
Et il eut la pesanteur du don, noir.

(Guy Lévis Mano)

Illustration: Rockwell Kent

 

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A la Rochecourbière (Michael Edwards)

Posted by arbrealettres sur 7 mai 2019


caponigro.stone.voices

A la Rochecourbière

L’air écoute:
Nul bruit ne l’amuse.

Un soleil blanchi
Sur un ciel dénudé.

La distance fait
Trembler les champs.

Nous marchons sur un sol
Sec, et percevons

Ou croyons percevoir

La voix des pierres:
Silence des oiseaux.

***

At La Rochecourbière

An alertness of air
No sound impedes.

A whitened sun
On the naked sky.

Distance disturbs
Trembling fields.

We step on the dry
Earth an hear

Or strain to hear
The voice of stone,

The silence of birds.

(Michael Edwards)

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TON FEU QUI TRANSFORME (Rabindranath Tagore)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2019




    
TON FEU QUI TRANSFORME

Effleure mon coeur avec la flamme de la pierre philosophale,
Sanctifie cette vie en la consumant dans Ton feu.
Soulève mon corps afin de le convertir
En une lampe de Ton tabernacle,
Effleure mon coeur avec la flamme de la pierre philosophale.

Que Tes caresses dans le noir, de membre en membre,
Fassent s’épanouir toute la nuit de nouvelles étoiles.
Les traces d’ombre disparaîtront des regards, mes yeux
Ne percevront que Ta lumière de tous côtés.
Toute ma souffrance s’embrasera vers le haut.
Effleure mon coeur avec la flamme de la pierre philosophale.

(Rabindranath Tagore)

 

Recueil: Tantôt dièse tantôt bémol
Traduction: Prithwindra Mukherjee
Editions: La Différence

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LES CARACTÈRES ILLISIBLES (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 15 avril 2019




    
LES CARACTÈRES ILLISIBLES

Ce que tu assembles, ce que tu divises
se passe au fond de ton sang
hors de ta volonté : tu assistes
et tu te révoltes de n’être qu’un témoin
sans nul pouvoir.

Cette faible vie, tu aurais voulu la dominer
et tu ne parviens
(à force de vigilance)
qu’à percevoir en deçà et au-delà
des éclairs indéchiffrables
quelques lointains roulements
annonçant que tout se prépare.

Bientôt ce qui est imprévu sera là
et ce que nous attendions s’enfuira.
Nous serons atteints par surprise
sans avoir compris sans savoir lire
les figures de nos propres rêves
pourtant inscrites en lettres géantes
sur la face changeante des nuages.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: L’accent grave et l’accent aigu
Traduction:
Editions: Gallimard

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LE SPECTRE INVISIBLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2018



Illustration: Marc Chagall
    
LE SPECTRE INVISIBLE

Que j’apprenne, si je l’ose, l’ordre du vent,
Du feu, de la tempête, et de la mer.
Que j’apprenne si je l’ose dans quel mode de l’être
Tombe la feuille de l’arbre.

Partout
Il y a des brèches dans l’air,
Des tombes ouvertes pour nous recevoir,

Après la septième couleur
Et avant la première
C’est l’obscurité.

Au-delà du son, le silence
Qu’entendent les chauves-souris
Et le poisson des profondeurs qui perçoit le pouls des vagues,

Au-delà des sens, les sphères qui tournent, ces fileuses,
Atomes et étoiles
Qui tissent nos vies.

Les amants cherchent un refuge
Dans l’abîme
D’où ils s’élancent,

Car dans les profondeurs de l’amour nous sondons
Le vide
Derrière la vie mortelle,

Et à travers notre sommeil
Se meuvent des puissances cachées
Étranges comme des nébuleuses,
Les rêves qui ne sont pas les nôtres.

***

THE INVISIBLE SPECTRUM

Learn, if I dare, the order of the wind,
Fire, tempest and the sea.
Learn if I dare into what mode of being
The leaf falls from the tree.

Everywhere
There are bolet in the air,
Graves open to receive us,

After the seventh colour
And before the first
Lies darkness.

Beyond sound, silence
Audible to bats
And deep-sea fish that feel the throb of waves,

Beyond senne, the spinning spheres,
Atoms and stars
That weave our dives

Loyers seek sanctuary
In the abyss
From which they fly,

For in love’s depths we sound
The void
Beyond mortality

And through our sleep
Move latent powers
Strange as nebulae,
Dreams not ours.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: Sur un rivage désert
Traduction: Marie-Béatrice Mesnet et Jean Mambrino
Editions: Granit

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MESSAGE DU PAYS NATAL (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018



 


MESSAGE DU PAYS NATAL

Te souviens-tu, quand tu étais enfant,
Que rien dans le monde ne te semblait étrange ?
Tu percevais, pour la première fois, des formes déjà familières,
Et tu savais en les voyant que tu avais toujours connu
Le lichen sur le roc, les feuilles de fougère, les fleurs du thym,
Comme si les éléments nouvellement rencontrés dans ton corps,
Pris dans le tourbillon éphémère de ton être,
Gardaient la réminiscence d’un état antérieur,
Retenaient en toi le souvenir du nuage et de l’océan,
L’arbre qui s’éploie, la flamme qui danse.

Aujourd’hui, quand l’obscurité de la nature te paraît étrange,
Et que tu marches, étrangère, dans les rues des villes,
Souviens-toi que la terre t’a aspirée en elle avec l’air, avec les rayons du soleil,
T’a étendue endormie dans ses eaux, pour rêver
Avec la truite brune parmi les racines de la millefeuille,
T’a façonnée avec la substance de l’étoile et de l’océan,
T’a conçue à la même source
Que le soleil et le feuillage, le poisson et la rivière.

De toutes les choses créées la source est unique,
Simple, une comme l’amour ; rappelle-toi
La cellule, la graine de vie, la sphère
Qui est l’enfant, l’oiseau blanc, la libellule bleue,
La fougère verte, la tormentille d’or à quatre pétales,
Le souvenir ultime.
Chaque cellule latente engendre un avenir,
Déplie sa complexité différente.
Comme un arbre étend ses feuilles, et tisse son destin,
Empreinte de fougère, plume d’oiseau, écaille de poisson.
La mousse propage sa croûte verte sur la tourbe,
Le germe de la libellule prend vie et s’envole
Comme de la boue éclôt le nénuphar sur sa tige visqueuse
Pour ouvrir son doux calice blanc vers le ciel.
L’homme, devant s’éloigner plus de sa simplicité,
Se sépare du marais archaïque, du poisson et du nénuphar,
Et entreprend son long voyage dans l’exil.

Alors que tu abandonnes l’Eden, souviens-toi du pays natal,
Car tant que tu replonges dans ton propre être
Tu ne seras pas seule ; les premiers à t’accueillir
Seront ces enfants jouant près du ruisseau,
Les loutres nageront vers toi dans la baie,
Le chevreuil courra près de toi sur la lande.
Souviens-toi mieux, et les oiseaux apparaîtront,
Les bancs de poissons argentés viendront à ta rencontre.
Plus obscures, plus étranges, des vies plus mystérieuses
Se grouperont autour de toi près de la source
Où les profondes racines de l’arbre boivent à l’abîme.

Rien dans cet abîme ne t’est étranger.
Dors à la racine de l’arbre, où la nuit est tissée
Dans l’étoffe des mondes, écoute le vent,
Les marées, les harmonies de la nuit, et reconnais
Tout ce que tu as connu avant de commencer à oublier,
Avant de te détacher de ton propre être,
Avant d’avoir été trop longtemps séparée de ces autres
Enfants plus simples, qui sont restés au pays
Dans les prairies, les îles, les forêts, à la mer, à la rivière.
La terre envoie l’amour d’une mère à son fils exilé,
Confiant son message à la lumière, à l’air,
Au vent, aux vagues qui portent ton navire, à la pluie qui tombe,
Aux oiseaux qui t’appellent, et à tous les bancs de poissons
Qui nagent dans les eaux natales de l’océan.

***

MESSAGE FROM HOME

Do you remember, when you were first a child,
Nothing in the world seemed strange to you?
You perceived, for the first time, shapes already familiar,
And seeing, you knew that you have always known
The lichen on the rock, fern-leaves, the flowers of thyme,
As if the elements newly met in your body,
Caught up into the momentary vortex of your living
Still kept the knowledge of a former state,
In you retained recollection of cloud and ocean,
The branching tree, the dancing flame.

Now when nature’s darkness seems strange to you,
And you walk, an alien, in the streets of cities,
Remember earth breathed you into her with the air, with the sun’s rays,
Laid you in her waters asleep, to dream
With the brown trout among the milfoil roots,
From substance of star and ocean fashioned you,
At the same source conceived you
As sun and foliage, fish and stream.

Of all created things the source is one,
Simple, single as love; remember
The cell and seed of life, the sphere
That is, of child, white bird, and small blue dragon-fly
Green fern, and the gold four-petalled tormentilla
The ultimate memory.
Each latent cell puts out a future,
Unfolds its differing complexity.
As a tree puts forth leaves, and spins a fate
Fern-traced, bird-feathered, or fish-scaled.
Moss spreads its green film on the moist peat,
The germ of dragon-fly pulses into animation and takes wing
As the water-lily from the mud ascends on its ropy stem
To open a sweet white calyx to the sky.
Man, with farther to travel from his simplicity,
From the archaic moss, fish, and lily parts,
And into exile travels his long way.

As you leave Eden behind you, remember your home,
For as you remember back into your own being
You will not be alone; the first to greet you
Will be those children playing by the burn,
The otters will swim up to you in the bay,
The wild deer on the moor will run beside you.
Recollect more deeply, and the birds will come,
Fish rise to meet you in their silver shoals,
And darker, stranger, more mysterious lives
Will throng about you at the source
Where the tree’s deepest roots drink from the abyss.

Nothing in that abyss is alien to you.
Sleep at the tree’s root, where the night is spun
Into the stuff of worlds, listen to the winds,
The tides, and the night’s harmonies, and know
All that you knew before you began to forget,
Before you became estranged from your own being,
Before you had too long parted from those other
More simple children, who have stayed at home
In meadow and island and forest, in sea and river.
Earth sends a mother’s love after her exiled son,
Entrusting her message to the light and the air,
The wind and waves that carry your ship, the rain that falls,
The birds that call to you, and all the shoals
That swim in the natal waters of her ocean.

(Kathleen Raine)

Illustration: Edouard Boubat

 

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