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Poésie

Posts Tagged ‘persécuter’

Souvenir (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 23 mars 2019




Souvenir

Tu m’as inventée. Celle que tu imagines
N’existe pas, ne peut exister nulle part.
Chez les médecins, pas de remède ; pas de réconfort
chez les poètes.
Cette ombre, ce fantôme jour et nuit te persécute.

Notre rencontre eut lieu en une année invraisemblable.
Les forces du monde étaient à bout.
Tout portait le deuil. Tout déclinait, malade.
Rien de nouveau, sinon des tombes.

Plus de lumière. Flots de la Néva, noirs comme du goudron.
Nuit, tout autour, compacte, comme un mur.
C’est alors que ta voix m’a défiée.
Ce que je faisais, je ne le comprenais pas encore.

Tu es venu vers moi, comme conduit par une étoile,
Tu foulais aux pieds l’automne tragique,
Tu es entré dans la maison à jamais déserte,
D’où avait fui le vol des poèmes brûlés.

(Anna Akhmatova)

Illustration: Fabienne Contat

 

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LA FILLE LA PLUS NUE (Luc Decaunes)

Posted by arbrealettres sur 28 janvier 2016



Diego Dayer rouge

LA FILLE LA PLUS NUE

Je suis la fille la plus nue du monde.
Je n’ai que ma bouche et mes seins légers,
je n’ai que mon ombre entourée de flammes,
et les fuseaux orageux de mes jambes pour tisser la soie des jours amoureux.
Je n’ai de trésor que moi-même.
Je suis l’abeille solitaire perdue dans le grand soleil,
loin des herbages, loin des sources,
l’abeille mère de la ruche, et le miel coule goutte à goutte de ma plus intime blessure.

Le désir me prend, le désir me quitte, je suis toujours nue et toujours entière,
et dans le plaisir où je plonge aveugle, c’est encore ma vie que je persécute,
c’est encore le feu que je poursuis à perdre haleine.

La mer lointaine, riche en semences, riche en merveilles diamantines,
baigne mon corps de part en part et le traverse.
La mer danse au fond de mes veines avec le sang brutal et cajoleur.
La mer salée palpite entre mes jambes, et le bruit des petites vagues couvre la voix de l’univers.

Ô bouche qui me mets au monde, mains qui donnez épaisseur à ma chair,
mains viriles qui me sacrez dans ma vérité opulente,
Ô regards débordants de sève, que serais-je encore sans vous !
Je ne suis rien, mais je suis reine quand l’ovation du désir mâle soulève vers moi ses couronnes lucides…
Au fond des ténèbres, dans l’enchevêtrement des muscles et du sang,
repose l’oeuf de lumière que le plaisir va féconder.
Certitude de la vie !

Il ne faut qu’un cri pour éclore, il ne faut qu’un cri pour nommer la récompense fabuleuse.
La marée sombre qui m’enlève quand je me referme sur l’homme si dur,
dresse mes seins, gonfle mes lèvres, et couvre mes paupières minces d’un sable d’or et de feu.
C’est un orage consolant, c’est un diamant roulé dans ma gorge profonde,
c’est un ciel de pierre et de limon pour répondre au stupide azur !

Au pied des monts et des forêts, au pied de la haute falaise givrée de sueurs et de larmes,
j’étends mon corps nu et sans tache, comme un miroir.
Miroir à capturer la flamme, miroir à cajoler la mer,
face ruisselante de sperme où l’espoir de l’homme, loup traqué, graine d’eau pure,
reconnaîtra toujours son plus certain visage.

(Luc Decaunes)

Illustration: Diego Dayer

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Ce qui ne dépend pas de nous (Michel Deguy)

Posted by arbrealettres sur 29 novembre 2015



 
Ce qui ne dépend pas de nous

C’est ce doit être la rencontre flegmatique
Dans la lice balayée aucune trace d’humeur mais la croissance
Des tapis la succession des vignes
L’étonnante sortie de coffret des prés en fin d’après-midi
Aucun désir n’est exaucé
les choses d’ici font figure pour ici
Elle dit Tu me persécutes
Nous avons oublié ce que nous trahissons

(Michel Deguy)

 

 

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