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Posts Tagged ‘(Philippe Jaccottet)’

Une étrangère s’est glissée dans mes paroles (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 6 juillet 2018



Une étrangère s’est glissée dans mes paroles,
beau masque de dentelle avec, entre les mailles,
deux perles, plusieurs perles, larmes ou regards.
De la maison des rêves sans doute sortie,
elle m’a effleuré de sa robe en passant
— ou si cette soie noire était déjà sa peau, sa chevelure? —
et déjà je la suis, parce que faible
et presque vieux, comme on poursuit un souvenir;
mais je ne la rejoindrai pas plus que les autres
qu’on attend à la porte de la cour ou de la loge
dont le jour trop tôt revenu tourne la clef…

Je pense que je n’aurais pas dû la laisser
apparaître dans mon coeur; mais n’est-il pas permis
de lui faire un peu de place, qu’elle approche
— on ne sait pas son nom, mais on boit son parfum,
son haleine et, si elle parle, son murmure —
et qu’à jamais inapprochée, elle s’éloigne
et passe, tant qu’éclairent encore les lanternes de papier de l’acacia?
Laissez-moi la laisser passer, l’avoir vue encore une fois,
puis je la quitterai sans qu’elle m’ait même aperçu,
je monterai les quelques marches fatiguées
et, rallumant la lampe, reprendrai la page
avec des mots plus pauvres et plus justes, si je puis.

(Philippe Jaccottet)

Illustration: Anne-Marie Zilberman

 

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LES EAUX ET LES FORÊTS (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 2 juin 2018



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LES EAUX ET LES FORÊTS

I
La clarté de ces bois en mars est irréelle,
tout est encor si frais qu’à peine insiste-t-elle.
Les oiseaux ne sont pas nombreux; tout juste si,
très loin, où l’aubépine éclaire les taillis,
le coucou chante. On voit scintiller des fumées
qui emportent ce qu’on brûla d’une journée,
la feuille morte sert les vivantes couronnes
et suivant la leçon des plus mauvais chemins,
sous les ronces, on rejoint le nid de l’anémone,
claire et commune comme l’étoile du matin.

II
Quand même je saurais le réseau de mes nerfs
aussi précaire que la toile d’araignée,
je n’en louerais pas moins ces merveilles de vert,
ces colonnes, même choisies pour la cognée,
et ces chevaux de bûcherons… Ma confiance
devrait s’étendre un jour à la hache, à l’éclair,
si la beauté de mars n’est que l’obéissance
du merle et de la violette, par temps clair.

III
Le dimanche peuple les bois d’enfants qui geignent,
de femmes vieillissantes; un garçon sur deux saigne
au genou, et l’on rentre avec des mouchoirs gris,
laissant de vieux papiers près de l’étang… Les cris
s’éloignent avec la lumière. Sous les charmes,
une fille retend sa jupe à chaque alarme,
l’air harassé. Toute douceur, celle de l’air
ou de l’amour, a la cruauté pour revers,
tout beau dimanche a sa rançon, comme les fêtes
ces taches sur la table où le jour nous inquiète.

IV
Toute autre inquiétude est encore futile,
je ne marcherai pas longtemps dans ces forêts,
et la parole n’est ni plus ni moins utile
que ces chatons de saule en terrain de marais :
peu importe qu’ils tombent en poussière s’ils brillent,
bien d’autres marcheront dans ces bois qui mourront,
peu importe que la beauté tombe pourrie,
puisqu’elle semble en la totale soumission.

(Philippe Jaccottet)

Illustration: Nicholas Hely Hutchinson

 

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LA SEMAISON (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 20 mai 2018



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LA SEMAISON

Notes pour des poèmes

I
Nous voudrions garder la pureté,
le mal eût-il plus de réalité.

Nous voudrions ne pas porter de haine
bien que l’orage étourdisse les graines.

Qui sait combien les graines sont légères
redouterait d’adorer le tonnerre.

II
Je suis la ligne indécise des arbres
où les pigeons de l’air battent des ailes;
toi qu’on caresse où naissent les cheveux
Mais sous les doigts déçus par la distance
le soleil doux se casse comme paille.

III
La terre ici montre la corde. Mais qu’il pleuve
un seul jour, on devine à son humidité
un trouble dont on sait qu’elle reviendra neuve.
La mort, pour un instant, a cet air de fraîcheur
de la fleur perce-neige…

IV
Le jour se carre en moi comme un taureau :
on serait près de croire qu’il est fort…

Si l’on pouvait lasser le torero
et retarder un peu la mise à mort!

V
L’hiver, l’arbre se recueille.

Puis le rire un jour bourdonne
et le murmure des feuilles,
ornement de nos jardins.

Pour qui n’aime plus personne,
la vie
est toujours plus loin.

(Philippe Jaccottet)

 

 

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L’attachement à soi (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018




    
L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie.
Un moment de vrai oubli,
et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents,
de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte;
et du même coup plus rien ne pèse.
Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau.

(Philippe Jaccottet)

 

Recueil: La semaison
Editions: Gallimard

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Un voile de vie (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 17 mai 2018


voile

Des lumières dans l’air et d’autres dans les glaces,
des gens qui passent et d’autres immobiles,
toutes ces voix parlant, projetant, trahissant,
qui interrogent et qui parfois répondent…
Qu’éternellement se croisent ces voix mourantes
pour tisser un voile de vie

(Philippe Jaccottet)

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Tout s’éloigne (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 12 mai 2018



 

Eva Navarro (8)

Tout s’éloigne et à quelle distance
ou serait-ce moi qui vous quitte
sans avoir l’air de faire un pas?
Seuls sont proches les ennemis
toujours plus proches à mesure
que les choses perdent leur poids.

(Philippe Jaccottet)

Illustration: Eva Navarro

 

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Ce monde n’est que la crête d’un invisible incendie (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018



Toute couleur, toute vie
naît d’où le regard s’arrête

Ce monde n’est que la crête
d’un invisible incendie

(Philippe Jaccottet)

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Un autre monde (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018



Poids des pierres, des pensées

Songes et montagnes
n’ont pas même balance

Nous habitons encore un autre monde
Peut-être l’intervalle

(Philippe Jaccottet)

Illustration: ArbreaPhotos

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Conseils venus du dehors (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018



Conseils venus du dehors :
certains lieux, certains moments nous «inclinent»,
il y a comme une pression de la main, d’une main invisible,
qui vous incite à changer de direction
(des pas, du regard, de la pensée) ;
cette main pourrait être aussi un souffle,
comme celui qui oriente les feuilles, les nuages, les voiliers.
Une insinuation, à voix très basse, comme de qui murmure :
regarde, ou écoute, ou simplement : attends.

Mais a-t-on encore le temps d’attendre, la patience d’attendre?
Et puis, s’agit-il vraiment d’attendre?
S’est-il rien passé ?

(Philippe Jaccottet)

Illustration… Cette lune a une histoire!!

 

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Entre maintenant dans l’ombre (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018


Brocéliande

Entre maintenant dans l’ombre
avec l’ombre en main pour lampe

Pour seul laurier à tes tempes
Orne-toi de songe sombre

Prends pour guide le danger
pour compagnon l’étranger

Par l’ignorance conduit
franchis l’ignorante nuit

(Philippe Jaccottet)

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