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Le Passé (Jules Lefèvre-Deumier)

Posted by arbrealettres sur 28 juillet 2018



 

Andrzej Malinowski    Midi Pile-650

Le Passé

On demande ce que deviennent les jours qui ne sont plus,
et si c’est le cœur de l’homme qui leur sert de tombeau.
Non, croyez-moi ; tout paraît mourir, mais rien ne meurt en effet ;
hier existe encore, quoique vous ne le voyiez plus.
Vos jours évanouis sont des absents qui ne reviennent pas,
mais qui ne sont pas perdus.
Ils ont, comme dans un sanctuaire, suspendu leurs images dans votre âme,
et quand vous dormez, quand vous rêvez,
ils viennent souvent s’y entretenir comme autrefois,
et déranger la poussière qui couvre leurs portraits.

Le passé vit toujours sous la neige des ans.
C’est l’eau vive qui court toujours sous la carapace de glace,
l’eau vive où serpentent, comme des flèches de pourpre et d’or,
comme des grappes de pierreries voyageuses,
comme des fleurs qui fuient et ne se fanent pas,
mille nageurs silencieux qui sont les souvenirs.

(Jules Lefèvre-Deumier)

Illustration: Andrzej Malinowski

 

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JE VOUDRAIS CISELER POUR TOI (Ruben Dario)

Posted by arbrealettres sur 21 juillet 2018



 

Armand Point  l

JE VOUDRAIS CISELER POUR TOI
(Yo quisiera cincelarte)

Je voudrais ciseler pour toi
une rime
délicate et élégante
telle marguerite d’or,
ou couverte d’irisée
pierrerie,
ou tel joyau d’Orient
ou coupe florentine.

Je voudrais pouvoir te donner
une rime
tel le collier de Zobéide,
fait de perles d’Ormuz,
qui fleurent bon comme les roses
et qui brillent
comme la rosée sur les pétales
de la fleur qui vient d’éclore.

Je voudrais pouvoir te donner
une rime
qui exprimerait l’amertume
de mes peines profondes
dans l’or de la sertissure
des phrases cristallines.

Je voudrais pouvoir te donner
une rime
qui en toi ne provoquerait
ni indifférence ni rire,
mais que tu contemplerais
en ta pâle allégresse,
et qui après l’avoir lue
te laisserait pensive.

(Ruben Dario)

Illustration: Armand Point

 

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Dans les yeux, rien de leur histoire ne s’efface (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 24 juin 2017



Dans les yeux, rien de leur histoire ne s’efface;
Rien n’est soluble; tout s’avère à leur surface…

Ainsi tels yeux ont l’air pauvres dorénavant
Pour avoir médité d’entrer en un couvent;
Tels sont en fleur pour avoir vu des orchidées;
D’autres sont nus de tant de fautes regardées;
On y perçoit des courtisanes se baignant
Et par leurs fards perdus l’eau des yeux est nacrée;
D’autres, pour être nés près d’un canal stagnant,
Portent un vaisseau noir qu’aucun marin ne grée
Et qui semble, dans eux, captif en des glaçons…
Prolongement sans fin ! Survie ! Aubes lointaines !
Ciel qui met dans les puits de bleus caparaçons !
Nuages habitant les prunelles humaines !

Tout le passé qui s’y garde, remémoré !
Tout ce qui s’y trahit qu’on croyait ignoré :
Les voeux qu’on viola; les seins que nous fleurîmes;
Et le regard qu’on eut en pensant à des crimes;
Et le regard qu’on eut, pris d’un dessein vénal,
Fût-ce un instant, jadis, devant des pierreries
— Trésor qu’on troquerait contre ses chairs fleuries —
Et qui fait à jamais, de 1’oeil, l’écrin du Mal.

Car tout s’y fige, y dure, et tout s’y perpétue
Désirs, mouvements d’âme, instantané décor,
Tout ce qui fut, rien qu’un moment, y flotte encor;
Dans l’air des yeux aussi survit la cloche tue,
Et l’on voit, dans des yeux qui se croient gais et beaux,
D’anciens amours mirés comme de grands tombeaux !

(Georges Rodenbach)

 

 

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