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Poésie

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Que faire avec ce qui est flétri ? (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2019




    
Que faire avec ce qui est flétri ?
Le cacher, l’enterrer
ou le placer comme une fleur
entre les feuilles d’un livre ?

Ce qui est flétri préfère rester en nous,
tomber, se réfugier ici
jusqu’à se changer en poussière.
Alors cela fait déjà partie de nous
et accompagne notre flétrissement.

Et nous, sur qui tomberons-nous ?
Où poursuivre notre dérive vers la poussière ?
Y a-t-il pour nous garder un autre endroit
où la poussière fleurirait
derrière tant d’ombre ?

Il suffit, qui sait, d’un endroit moins furtif
où un rayon de soleil éclaire la poussière.
Il se peut que toute flétrissure
n’attende seulement
que ce coup de lumière.

***

¿ Qué hacer con lo marchito?
¿ Esconderlo, enterrarlo
o ponerlo como una flor
entre las hojas de un libro?

Lo marchito prefiere estar en nosotros,
caer, refugiarse aquí,
basta que se convierta en polvo.
Entonces ya forma parte de nosotros
y nos acompaña a marchitarnos.

Y nosotros ¿en quién caeremos?
¿ Dónde proseguir nuestra deriva hacia el polvo?
¿ Habrá otro lugar para guardarnos,
donde el polvo florezca
detrás de tanta sombra?

Tal vez baste un sitio menos furtivo
donde un rayo de sol alumbre el polvo.
Quizá todo lo marchito
espere únicamente
ese golpe de luz.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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Petites leçons d’érotisme (Giaconda Belli)

Posted by arbrealettres sur 9 septembre 2018



 

Illustration: François Joxe
    
Petites leçons d’érotisme

1
Parcourir un corps dans son extension de voile
C’est s’ouvrir sur le monde
Traverser sans boussole la rose des vents
Îles golfes péninsules digues battues par des vagues furieuses
Pour être plaisante, ce n’est point tâche facile
Ne pense pas y parvenir en un jour ou une nuit de draps en bataille
Il est des secrets dans les pores pour combler tant de lunes

2
Le corps est une carte astrale en langage chiffré
Découvres-tu un astre, peut-être te faudra-t-il alors
Changer de cap lorsque nuée ouragan ou hurlement profond
Te feront tressaillir
Conque de la main que tu ne soupçonnais pas

3
Parcours plusieurs fois telle étendue
Découvre le lac aux nénuphars
Caresse de ton ancre le centre du lys
Plonge suffoque distends-toi
Ne te refuse point l’odeur le sel le sucre
Les vents profonds cumulus rhumbs des poumons
Brume dans le cerveau
Tremblement des jambes
Raz-de-marée assoupi des baisers

4
Attends pied dans l’humus sans peur de la fatigue sans hâte
Ne prétends pas atteindre le terme
Retarde l’entrée au paradis
Place ton ange retombé ébouriffe sa dense chevelure
De l’épée de feu usurpée
Croque la pomme

5
Sens
Ressens
Échange des regards salive imprègne-toi
Tourne et retourne imprime des sanglots peau qui s’éclipse
Pied découverte à l’extrémité de la jambe
Suis cherche secret du pas forme du talon
Courbure de la démarche baies croquant une allure cambrée
Savoure…

6
Écoute conque de l’oreille
Comme gémit l’humidité
Lobe qui s’approche de la lèvre rumeur de la respiration
Pores qui se dressent formant de minuscules montagnes
Sensation frémissante de peau insurgée au toucher
Pont suave nuque descends à la houle poitrine
Marée du coeur susurre à ton oreille
Découvre la grotte de l’eau

7
Franchis la terre de feu la bonne espérance
Navigue fou là où se rejoignent les océans
Traverse les algues arme-toi de coraux hulule gémis
Émerge avec le rameau d’olivier pleure fouissant des tendresses
occultes
Dé‚nude des regards stupéfaits
Éveille le sextant depuis le haut des cils
Hausse les sourcils dilate les narines

8
Aspire soupire
Meurs un peu
Doucement lentement meurs
Agonise contre la pupille accrois la jouissance
Plie le mât gonfle les voiles
Navigue cingle vers Vénus
Étoile du matin
— la mer comme un vaste cristal étamé —
endors-toi naufragé‚.

(Giaconda Belli)

 

Recueil: L’Ardeur ABC poétique du vivre plus
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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Le ciel est le joueur (Omar Khayyâm)

Posted by arbrealettres sur 9 juillet 2018



 

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Le ciel est le joueur, et nous, rien que des pions.
C’est la réalité, non un effet de style.
Sur l’échiquier du monde, il nous place et déplace,
Puis nous lâche soudain dans le puits du néant.

(Omar Khayyâm)

 

 

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Natures immatérielles (Emmanuel Kant)

Posted by arbrealettres sur 5 juillet 2018



Je suis fortement enclin à affirmer l’existence en ce monde de natures immatérielles,
et à placer mon âme dans cet classe d’êtres.
On prouvera un jour, je ne sais où et quand,
que même en cette vie l’âme humaine se tient en indissoluble contact
avec toutes les natures immatérielles de ce monde de l’esprit,
que réciproquement elle agit sur elles et en reçoit des impressions.

(Emmanuel Kant)

 

 

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La poésie est transcendance (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 26 juin 2018




    
Concevoir une poésie sans transcendance,
c’est placer la poésie hors de la réalité,
tomber dans l’abstraction.

Rien ne peut ne pas aller au-delà de soi-même.
Ce qui ne se transcende pas et se réduit uniquement à soi, est destiné à périr.

La poésie est transcendance à son plus haut niveau, en se projetant de tous côtés,
et en faisant que tout, dans sa vision, se projette vers autre chose.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Fragments verticaux
Traduction: Silvia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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LA LUMIÈRE (Jean Follain)

Posted by arbrealettres sur 30 avril 2018



Illustration: Daria Petrilli   
    
LA LUMIÈRE

Ouvrière rêveuse
mais comme effrayée
de sa beauté ardente
elle apporte la lampe lourde
ses épaules avenantes
frémissent d’être.
Quand elle aura placé
pour en être éclairée
la lumière à clarté soyeuse
ses cheveux ruisselleront
du chignon déroulé
tomberont les épingles
dans la nuit affable
sans vent ni neige
mais des insectes toujours forant.

(Jean Follain)

 

Recueil: Des Heures
Traduction:
Editions: Gallimard

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Ma renarde (René Char)

Posted by arbrealettres sur 26 avril 2018




    
Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux.
Je ne suis pas heureux et pourtant tu suffis.

Bougeoir ou météore,
il n’est plus de coeur gros
ni d’avenir sur terre.

Les marches du crépuscule révèlent ton murmure,
gîte de menthe et de romarin, confidence échangée
entre les rousseurs de l’automne et ta robe légère.

Tu es l’âme de la montagne aux flancs profonds,
aux roches tues derrière des lèvres d’argile.

Que les ailes de ton nez frémissent.
Que ta main ferme le sentier
et rapproche le rideau des arbres.

Ma renarde, en présence des deux astres, le gel et le vent,
je place en toi toutes les espérances éboulées,
pour un chardon victorieux de la rapace solitude.

(René Char)

 

Recueil: Feuillets d’Hypnos
Traduction:
Editions: Gallimard

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Grands yeux dans ce visage (Jules Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2018



    

Grands yeux dans ce visage,
Qui vous a placés là?
De quel vaisseau sans mâts
Êtes-vous l’équipage?

Depuis quel abordage
Attendez-vous ainsi
Ouverts toute la nuit?

Feux noirs d’un bastingage
Étonnés mais soumis
A la loi des orages.

Prisonniers des mixages,
Quand sonnera minuit
Baissez un peu les cils
Pour reprendre courage.

(Jules Supervielle)

 

Recueil: Le forçat innocent suivi de Les amis inconnus
Traduction:
Editions: Gallimard

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Encore ? Non ! (Robert Creeley)

Posted by arbrealettres sur 9 février 2018



    
Encore ? Non !
Des fois je suis gêné
par la récurrence de ce pronom
qui place au centre, voire en
exergue, mon seul visage.

Bien sûr, je
suis gêné, est-ce possible autrement ?
Pareil pour le serveur et son plateau sur quoi
reposent (seulement) ses mains.

Toujours —
dimanchelundimardimercredijeudivendredisamedi —
où que je regarde,
je suis là.

Il y avait de la brise et un coquillage
amena Vénus —
mais je peux être là
sans aller ailleurs.

Alors au revoir
jusqu’à nos retrouvailles,
et quand tu viendras, entre sans frapper.
C’est je.

(Robert Creeley)

 

 

Recueil: Le sortilège
Traduction: Stéphane Bouquet
Editions: Nous

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Plaçant ton oeil suprême au zénith, regarde (René Daumal)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2017



Plaçant ton oeil suprême au zénith, regarde,
prononçant du zénith ton JE suprême:
jaillie de la pure vision, la lumière brille.
Elle brille de l’Evidence Absurde,
de la certitude douloureuse cherchant le mot
si clairement introuvable,
si simplement ineffable,
cherchant la Parole une
qui proclame l’Evidence absurde.

Parole condensant toute lumière.
Parole encore non parlée,
contenant toute vérité.
Parole encore souffrant d’être muette
– comme le hurlement silencieux
entre les mâchoires paralysées du tétanique.

(René Daumal)

 

 

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