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Posts Tagged ‘plaindre’

LES SOLITAIRES (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 3 avril 2020



LES SOLITAIRES

Quand j’entends un amant trahi qui se lamente,
Qui maudit le printemps pour un arbre sans nid,
Qui trouve l’amour faux puisque fausse est l’amante
Comme un soleil qu’on voit par un vitrail terni,

Quand il s’enferme seul, les longs soirs de novembre,
Brûlant tout : des cheveux, des lettres, des sachets,
Et que des rais de pluie aux vitres de sa chambre
Viennent appesantir leurs douloureux archets,

Quand, sur la trahison, la tendresse l’emporte
Et que, pour oublier ce soudain abandon,
Il s’en va dans la nuit rôder devant sa porte
Pour envoyer vers elle un essai de pardon,

Alors je songe à ceux — les plus las, les plus tristes !-
Qui n’ont jamais connu la douceur d’être amant;
Les mendiants d’amour, les mornes guitaristes
Qui sur le pont du Rêve ont chanté vainement.

Ils ont été, pleurant, par des quartiers infâmes
Où claquaient aux châssis des linges suspendus,
Ils ont été rôdant et fixant sur les femmes
Des regards suppliants comme les chiens perdus.

Parfois, dans une rue assoupie et déserte,
Rêvant des amours blancs, des échanges d’anneau.
Ils regardaient longtemps une fenêtre ouverte
D’où tombait dans la rue un chant de piano.

D’autres fois ils allaient aux saisons pluviales
Attendre, sous la flamme et l’or des magasins,
Le groupe turbulent des ouvrières pâles
Dont la bouche bleuie a le ton des raisins.

Pauvres coeurs méconnus, dédaignés par les vierges !
Où seule maintenant la bande des Désirs
S’installe. pour un soir comme dans des auberges
Et salit les murs blancs à ses mornes plaisirs.

Oh ! ceux-là je les plains, ces veufs d’épouses mortes
Qu’ils aimèrent en rêve et dont ils n’ont rien eu,
Mais qu’ils croient tous les jours voir surgir à leurs portes
Et dont partout les suit le visage inconnu.

Oh ! ceux-là je les plains, ces amants sans amante
Qui cherchent dans le vent des baisers parfumés,
Qui cherchent de l’oubli dans la nuit endormante
Et meurent du regret de n’être pas aimés

« Mes bras veulent s’ouvrir…» — Non ! Étreins les nuées
— « Je suis seul ! c’est l’hiver ! et je voudrais dormir
Sur les coussins de chair des gorges remuées ! »
— Ton âme n’aura pas ce divin souvenir.

Le Solitaire part à travers la bourrasque;
Il regarde la lune et lui demande accueil,
Mais la lune lui rit avec ses yeux de masque
Et les astres luisants sont des clous de cercueil.

Alors il intercède : « O vous, les jeunes filles,
Venez donc ! aimez-moi ! mes rêves vous feront
Des guirlandes de fleurs autant que les quadrilles… »
Elles répondent : non ! et lui part sous l’affront.

« Vous, mes soeurs, ô pitié! vous, les veuves lointaines,
Qui souffrez dans le deuil et dans l’isolement,
Mes larmes remettront de l’eau dans vos fontaines,
Et votre parc fermé fleurira brusquement… »

Non encor ! — Vous, du moins, les grandes courtisanes
Portant dans vos coeurs froids l’infini du péché,
Mes voluptés vers vous s’en vont en caravanes
Pour tarir votre vice ainsi qu’un puits caché… »

Mais leur appel se perd dans la neige et la pluie !
Et rien n’a consolé de leur tourment amer
Les martyrs d’idéal que leur grande âme ennuie
Et qui vivront plaintifs et seuls — comme la mer !

(Georges Rodenbach)


Illustration

 

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Sous le signe des Poissons (Marc Alyn)

Posted by arbrealettres sur 9 février 2020



 

Josephine Wall  Poisson

Sous le signe des Poissons

Né sous le signe des Poissons,
En mars, dans la Marne aux yeux verts,
Je reconnais la source au son:
Je suis un rêveur de rivières.

Mes aïeux venaient de la Meuse
Qui ronronne au coeur de l’hiver,
Et moi j’ai l’âme trop rieuse:
je suis un rêveur de rivières.

Lorsque je vivais dans la Seine
C’était pour mon coeur un enfer
Tant il y nageait de sirènes:
Je suis un rêveur de rivières.

Où couler les jours les plus doux?
Le Nil est chaud, le Yang-Tsé clair,
L’Amour est loin dont je suis fou:
Plaignez les rêveurs de rivières!

(Marc Alyn)

Illustration: Josephine Wall

 

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Muse II (David Marino)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2019



Muse II

Comment ne pas aimer la chaleur de ton sein,
L’amour éphémère de la beauté antique ?

Tu nous verses l’ivresse épurée du bon vin
Et ton lait rouge apaise et plaint le fanatique.

Et ta peau étoilée embaume le divin.
Séraphins, archanges et anges te jalousent

Sage ou diablesse, ce doux parfum est saint,
Ici, tous les hommes, bons et mauvais t’épousent.

(David Marino)


Illustration: Gustave Moreau

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Week-end des morts (Henri-Frédéric Blanc)

Posted by arbrealettres sur 1 novembre 2019


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A la Toussaint un grand silence blême
semble émaner des choses elles-mêmes.
Les morts sont les champions du mystère:
écoutez comme ils savent se taire!

Il est une joie qui n’a rien de funèbre,
celle d’être une ombre parmi les ténèbres.

C’est un grand mystère
d’être sur la terre,
mais être défunt
en est aussi un
pas piqué des vers.

Ils sont tant à n’être rien
que cela me fait du bien;
c’est pourquoi, quand vient
novembre le brun,
je dis: Vive les défunts!
Je ne les plains pas du tout,
je crois qu’ils sont parmi nous.

(Henri-Frédéric Blanc)

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Orgueil d’aimer (François Coppée)

Posted by arbrealettres sur 2 février 2019



 

Samy Charnine

Orgueil d’aimer

Hélas ! la chimère s’envole
Et l’espoir ne m’est plus permis ;
Mais je défends qu’on me console.

Ne me plaignez pas, mes amis.
J’aime ma peine intérieure
Et l’accepte d’un coeur soumis.

Ma part est encor la meilleure,
Puisque mon amour m’est resté ;
Ne me plaignez pas si j’en pleure.

A votre lampe, aux soirs d’été,
Les papillons couleur de soufre
Meurent pour avoir palpité ;

Ainsi mon amour, comme un gouffre,
M’entraîne, et je vais m’engloutir ;
Ne me plaignez pas si j’en souffre.

Car je ne puis me repentir,
Et dans la torture subie
J’ai la volupté du martyr ;

Et s’il faut y laisser ma vie,
Cc sera sans lâches clameurs.
J’aime ! j’aime ! et veux qu’on m’envie !

Ne me plaignez pas si j’en meurs.

(François Coppée)

Illustration: Samy Charnine

 

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Le Papillon (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 21 décembre 2018


papillon

Le Papillon qui sous le Ciel
Ne connaît pas son Nom
N’a aucune taxe à payer
Et pas de Maison
Est aussi haut que toi et moi
Et, je crois même, plus haut –
Aussi, sur l’air élève-toi et ne soupire jamais,
Que cela seul soit ta façon de te plaindre –

***
The Butterfly upon the Sky,
That doesn’t know its Name
And hasn’t any tax to pay
And hasn’t any Home
Is just as high as you and I,
And higher, I believe,
So oar away and never sigh
And that’s the way to grieve –

(Emily Dickinson)

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FEMMES DAMNÉES (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018



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FEMMES DAMNÉES

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, cœurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves
À travers les rochers pleins d’apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins !

(Charles Baudelaire)

Illustration: Akseli Gallén-Kallela

 

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PRECEDE D’OMBRES (Pierre Béarn)

Posted by arbrealettres sur 18 novembre 2018



PRECEDE D’OMBRES

La main de l’enfant se tend
vers une ombre qui la prend.
La main de l’homme se tend
vers une ombre qui la prend.
Nous marchons, nous marchons

Plaignez le long troupeau des hommes
toujours précédés de leurs ombres.

Des mains de l’enfant au berceau
l’enfant mûri prend le témoin
qu’il donne à l’homme de demain
et l’homme trouve devant lui
un moi vieilli qui lui succède
d’autres effigies de lui-même
jusqu’au vieillard en son défi.

Nous marchons, nous marchons,
Plaignez le long troupeau des hommes
toujours précédés de leurs ombres
le long troupeau qui loin se fond
et toujours prêt se renouvelle
le Temps l’efface à l’horizon
mais l’enfant germe, l’enfant germe,

Nous marchons, nous marchons,
Plaignez le long troupeau des hommes
toujours précédés de leurs ombres
l’enfant crie qu’il ne veut pas vivre
et l’homme aussi crie dans l’enfant
et tous les cris s’oublient en cris
dans la marche du mouvement.

Nous marchons, nous marchons.
Plaignez le long troupeau des hommes
toujours précédés de leurs ombres.

La main se tend un homme tombe
et l’absent devient un enfant
qui vient bientôt combler le vide.
Le jour s’en va coiffé de nuit
la nuit s’en va coiffée de jour.

Nous marchons, nous marchons.
Plaignez le long troupeau des hommes
toujours précédés de leurs ombres.
Des mains de l’enfant au berceau
l’enfant mûri prend le témoin
qu’il donne à l’homme de demain
et l’homme trouve devant lui
l’ombre vieillie qui lui succède
d’autres effigies de lui-même
jusqu’au vieillard du dernier cri.

Nous marchons, nous marchons.
Plaignez le long troupeau des hommes
toujours précédés de leurs ombres
car vient le temps des mains tendues
vers une ombre qu’on ne voit plus.
On a porté se transformant
de relayeur en relayeur
le don malingre de la vie
mais vient le temps où l’ombre meurt.

(Pierre Béarn)

 

 

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Personne n’est à plaindre (Jean-Marie Barnaud)

Posted by arbrealettres sur 7 octobre 2018



Illustration: Jean-Siméon Chardin 
    
Personne n’est à plaindre
Des vivants ni des morts
A personne le privilège
De la douleur

Ne demander ici
Ni pitié
Ni compassion
Pas même un regard plus appuyé
Pas même un geste pour combler
La solitude

(on peut s’attendre simplement
au silence de l’amitié
posé comme l’eau
humble et fraîche
à l’angle le plus secret de la table
entre pénombre et soleil)

(Jean-Marie Barnaud)

 

Recueil: POEMES II
Editions: Cheyne

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AUX CROQUE-MORTS (Francis Jammes)

Posted by arbrealettres sur 22 août 2018



 

Francis Jammes [1280x768]

AUX CROQUE-MORTS

Laissez-moi reposer auprès de mes enfants,
Avec ma femme, loin des pompes et des bustes.
Je ne veux
que la croix et pas même un arbuste :
Que me pleure la pluie et me plaigne le vent.

(Francis Jammes)

 

 

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