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Poésie

Posts Tagged ‘plaintif’

Marguerite (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2019



Marguerite

Anna s’est réveillée à l’aube, et elle a pris le chemin de la prairie.
L’oiseau commence à peine son doux ramage,
les fleurs inclinent encore leur tête trempée de rosée.
Anna étend ses regards de tous côtés et elle les arrête sur une marguerite.
C’était bien la plus jolie marguerite du pré,
fraîche épanouie sur sa tige mignonne,
elle regardait doucement le ciel.

Voilà, se dit Anna, celle qu’il faut consulter.
Belle marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche devineresse,
vous allez m’apprendre mon secret.
M’aime-t-il?
Et elle arracha la première feuille.
Aussitôt elle entendit la marguerite qui poussait un petit cri plaintif
et lui disait:
Comme toi j’ai été jeune et jolie, petite Anna;
comme toi j’ai vécu et j’ai aimé.
Ludwig ne s’adressa pas à une fleur
pour savoir si je l’aimais.
Il me le demanda lui-même, tous les jours
m’arrachant une syllabe de ce mot amour,
me forçant peu à peu à le lui dire.
Comme tu enlèves mes feuilles une à une,
il m’enleva un à un tous ces doux sentiments
qui sont la protection de l’innocence.
Mon pauvre coeur resta seul et nu,
comme va rester ma corolle,
et je souffrais, je regrettais mes blanches feuilles,
mes doux sentiments.

Ne fais point de mal à la marguerite, petite Anna,
car la marguerite est ta soeur;
laisse la vivre de la vie que Dieu lui a donnée.
En récompense, je te dirai mon secret.
Les hommes traitent les femmes comme les marguerites;
ils veulent aussi avoir une réponse à la double question:
m’aime-t-elle? ne m’aime-t-elle pas?
Jeune fille ne réponds jamais.
Les hommes te rejetteraient après t’avoir effeuillée.

(J.J. Grandville)

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Midi au village (René-François Sully Prudhomme)

Posted by arbrealettres sur 7 novembre 2019




Midi au village

Nul troupeau n’erre ni ne broute ;
Le berger s’allonge à l’écart ;
La poussière dort sur la route,
Le charretier sur le brancard.

Le forgeron dort dans la forge ;
Le maçon s’étend sur un banc ;
Le boucher ronfle à pleine gorge,
Les bras rouges encor de sang.

La guêpe rôde au bord des jattes ;
Les ramiers couvrent les pignons ;
Et, la gueule entre les deux pattes,
Le dogue a des rêves grognons.

Les lavandières babillardes
Se taisent. Non loin du lavoir,
En plein azur, sèchent les hardes
D’une blancheur blessante à voir.

La férule à peine surveille
Les écoliers inattentifs ;
Le murmure épars d’une abeille
Se mêle aux alphabets plaintifs…

Un vent chaud traîne ses écharpes
Sur les grands blés lourds de sommeil,
Et les mouches se font des harpes
Avec des rayons de soleil.

Immobiles devant les portes
Sur la pierre des seuils étroits,
Les aïeules semblent des mortes
Avec leurs quenouilles aux doigts.

C’est alors que de la fenêtre
S’entendent, tout en parlant bas,
Plus libres qu’à minuit peut-être,
Les amants, qui ne dorment pas.

(René-François Sully Prudhomme)

Illustration: Julien Girard

 

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HYMNE À LA MORT (Giuseppe Ungaretti)

Posted by arbrealettres sur 11 octobre 2019




    
HYMNE À LA MORT

Amour, mon juvénile emblème,
Revenu dorer la terre,
Épars dans le jour rocheux,
C’est la dernière fois que je regarde
(Au pied du ravin, d’eaux
Brusques somptueux, endeuillé
D’antres) la traînée de lumière
Qui pareille à la plaintive tourterelle
Sur l’herbe distraite se trouble.

Amour, santé lumineuse,
Les années à venir me pèsent.

Lâchée ma canne fidèle,
Je glisserai dans l’eau sombre
Sans regret.

Mort, aride rivière…

Soeur sans mémoire, mort,
D’un seul baiser
Tu me feras l’égal du songe.
J’aurai ton même pas,
J’irai sans laisser de traces.

Tu me feras le coeur immobile
D’un dieu, je serai innocent,
Je n’aurai plus ni pensers, ni bonté.

L’esprit muré,
Les yeux tombés en oubli,
Je servirai de guide au bonheur.

(Giuseppe Ungaretti)

 

Recueil: Vie d’un homme Poésie 1914-1970
Traduction:
Editions: Gallimard

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Les nuages (Rabindranath Tagore)

Posted by arbrealettres sur 22 avril 2019




    
Les nuages s’entassent sur les nuages; il fait sombre.
Amour! ah pourquoi me laisses-tu dehors attendre tout seul à la porte?
Dans l’affairement du travail de midi, je suis avec la foule;
mais par ce sombre jour solitaire je n’espère seulement que toi.
Si tu ne me montres point ta face, si tu me laisses complètement de côté,
je ne sais pas comment je traverserai ces longues, ces pluvieuses heures.
Je reste à contempler le large obscurcissement du ciel
et mon coeur plaintif rôde avec le vent sans repos.

(Rabindranath Tagore)

 

Recueil: L’offrande lyrique
Traduction: André Gide
Editions: Gallimard

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Pensée d’une nuit fraîche (Wang Pou)

Posted by arbrealettres sur 28 février 2019



Pensée d’une nuit fraîche

Ton absence trop longue me déchire le coeur.
Au pays lointain, ton visage a-t-il changé de couleur?
Sous la lune, cette nuit, je cherche l’accord sur mon luth plaintif.
Vers toi, toujours, s’en iront mes pensées.

(Wang Pou)

 

 

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Si mes mains pouvaient effeuiller (Federico Garcia Lorca)

Posted by arbrealettres sur 1 janvier 2019



Si mes mains pouvaient effeuiller

Je prononce ton nom
Au cœur des nuits obscures,
Lorsque viennent les astres
Boire à l’eau de la lune
Et que dorment les feuilles
Des secrètes ramures.
Je me sens tout sonore
De passion, de musique,
Folle horloge qui chante
Les heures de jadis.
Je prononce ton nom
En cette nuit obscure
Et je l’entends sonner
Plus lointain que jamais,
Plus lointain que toutes les étoiles,
Et plus plaintif que le bruit de la pluie.
Pourrai-je un jour t’aimer
Comme je fis naguère?
Mon cœur, où est la faute?
Si le brouillard s’éclaire,
Aurai-je une nouvelle
Passion, tranquille et pure?
Ah, si mes doigts pouvaient
vous effeuiller, ô lune

(Federico Garcia Lorca)

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MOESTA ET ERRABUNDA (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018



MOESTA ET ERRABUNDA,

Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe!

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

Emporte-moi, wagon! enlève-moi, frégate!
Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs!
– Est-il vrai que parfois le triste coeur d’Agathe
Dise : « Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate? »

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie!
Comme vous êtes loin, paradis parfumé!

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant, derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
– Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs?

(Charles Baudelaire)

Illustration: Carolus-Duran 

 

 

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Sur le coeur du Berger (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 8 septembre 2018




    
Il m’a pris dans ses mains et j’ai posé la tête
Sur le coeur du Berger ainsi qu’un agneau las.
Et j’y suis bien, sa folle et plaintive conquête,
J’y suis bien et, s’il veut, je ne bougerai pas

(Marie Noël)

 

Recueil: Les Chansons et les Heures / Le Rosaire des joies
Traduction:
Editions: Gallimard

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Que dit ton souffle, vent de nuit? (Fiodor Tiouttchev)

Posted by arbrealettres sur 14 août 2018



Illustration: Oskar Kokoschka  
    
Que dit ton souffle, vent de nuit?
Que veut ta rage intempestive?
Ta voix étrange me poursuit,
Sonore ou sourdement plaintive.
Tu parles, dans ta langue à toi,
D’une souffrance sans paroles
Qui creuse et fait jaillir parfois
De l’âme des tempêtes folles.

Ne chante pas les chants enfouis
Du vieux chaos, de l’origine !
L’être de l’âme dans la nuit
Les sent si proches, les devine!
Il brûle, il cherche à fuir le corps,
Il veut se fondre au sans-limite…
Laisse étouffer ce feu qui dort,
C’est le chaos qu’il ressuscite!…

(Fiodor Tiouttchev)

 

Recueil: Le soleil d’Alexandre Le Cercle de Pouchkine
Traduction: André Markowicz
Editions: Actes Sud

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LE CHRYSANTHÈME TARDIF (Thomas Hardy)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2018



 

chrysanthème

LE CHRYSANTHÈME TARDIF

O pourquoi cette fleur tarde-t-elle
A montrer ses boucles frisées ?
Voici déjà le temps du plaintif rouge-gorge
Où les fleurs sont dans leurs tombes.

Au long du lourd été, quand le soleil
Convie frondaisons et ramures,
Et fait passer toute sa force dans les fleurs,
Pourquoi ne s’être pas éclose ?

Elle a bien dû sentir cet appel enflammé,
Malgré son indifférence,
Réservant son éveil au temps des feuilles mortes,
Lorsque la sève redescend.

Trop tard vient sa beauté, donc singulière ;
Le vif de la saison n’est plus.
Il ne lui reste qu’à frémir
Dans la bourrasque.

A-t-elle une raison d’attendre,
Rêve-t-elle, insensée,
Que pour une fleur d’un éclat si tendre
L’hiver relâcherait sa prise ?

Mais je parle comme si elle était née
Avec le don de la pensée
Alors qu’elle n’est qu’un des masques
Du Souverain Visage.

***

THE LAST CHRYSANTHEMUM

Why should this flower delay so long
To show its tremulous plumes ?
Now is the time of plaintive robin-song,
When flowers are in their tombs.

Through the slow summer, when the sun
Called to each frond and whorl
That all he could for flowers was being done,
Why did it not uncurl ?

It must have felt that fervid call
Although it took no heed,
Waking but now, when leaves like corpses fall,
And saps all retrocede.

Too late its beauty, lonely thing,
The season’s shine is spent,
Nothing remains for it but shivering
In tempests turbulent.

Had it a reason for delay,
Dreaming in witlessness
That for a bloom so delicately gay
Winter would stay its stress ?

— I talk as if the thing were born
With sense to work its mind ;
Yet it is but one mask of many worn
By the Great Face behind.

(Thomas Hardy)

Illustration

 

 

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