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Poésie

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Je suis arrivé le matin c’était trop tard (Raymond Queneau)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2017




Je suis arrivé le matin c’était trop tard
il y avait de la rouille autour de l’évier
le poids du poêle pesait sur le parquet
ça se gondolait même les tuiles il était trop tard
je n’aurais pu redresser tout ça même avec
des cabestans des poulies des objets dont je ne connais
pas le mot qui les désigne et que je ne saurais
utiliser efficacement
les champignons poussaient sur la faïence de la vaisselle
la vaisselle croupissait dans la paille des fauteuils
les fauteuils s’endormaient sur le poil des ténèbres
les ténèbres mâchaient le chouigne gueumme des morts
je suis arrivé trop tard c’était le lendemain

(Raymond Queneau)

Illustration: Geneviève Borschneck

 

 

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FLORENCE (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 12 décembre 2017



Florence 1

FLORENCE

I
Meurs, Florence, ô Judas,
Disparais dans les ténèbres séculaires !
A l’heure de l’amour, je t’oublierai,
A l’heure de la mort, je ne serai pas avec toi !

O belle, moque-toi de toi-même,
Car tu as perdu ta beauté !
Un rictus putride, un rictus de mort
A défiguré tes traits !

S’égosillent tes automobiles,
Sont hideuses tes maisons,
A la jaune poussière européenne
Pourquoi donc t’es-tu livrée !

Dans la poussière, tintent les vélocipèdes,
Là, où le saint moine fut brûlé,
Là, où Léonard a su percer les ténèbres,
Où Fra Beato un rêve bleu a rêvé !

Tu réveilles les Médicis somptueux,
Tu piétines tes propres lis,
Mais tu ne sais pas te faire renaitre,
De la poussière, de la cohue des boutiques !

Le long gémissement nasillard de la messe
Et l’odeur de cadavre des roses dans tes églises,
Tout le poids de la tristesse séculaire,
Disparais donc dans les siècles purificateurs !

IV
Les pierres surchauffées brûlent
Mon regard enfiévré.
Les iris brumeux, dans la fournaise
Semblent vouloir s’envoler.

O tristesse sans issue,
Je te connais par coeur !
Dans le ciel noir de l’Italie
Je mire mon âme noire.

(Alexandre Blok)

 

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LES SECRETS DE L’ÉCRITURE (René Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017




    
LES SECRETS DE L’ÉCRITURE

Je n’écris pas pour quelques-uns retirés sous la lampe
Ni pour les habitués d’une cité lacustre
Pour l’écolier attentif à son coeur
Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
Entre mes bras depuis cent ans
Mais pour cet homme qui dépassé par l’orage
N’entend pas la rumeur terrestre de son sang
Ni l’herbe le flatter doucement au visage
J’écris pour divulguer ce qui vient des saisons
La neige pure ainsi qu’une main féminine
Et le pollen éparpillé sur les gazons
Aussi l’agneau qui fait le calme des montagnes
J’écris pour dépasser la crue noire du temps
Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
À cette auberge au bord du ciel où les passants
Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
Pleines de fruits et des soleils encourageants
Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
Qui ne supporte pas le poids de la parole
Ces mots d’amour qui ne seront jamais écrits
Et la lumière de mon coeur toujours plus haute
Aveuglante comme une poignée de sel gris.

(René Guy Cadou)

 

Recueil: Comme un oiseau dans la tête
Traduction:
Editions: Points

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Je n’ai pas oublié (René Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Je n’ai pas oublié cette maison d’école
Où je naquis en février dix-neuf cent vingt
Les vieux murs à la chaux ni l’odeur du pétrole
Dans la classe étouffée par le poids du jardin

(René Guy Cadou)

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Les chevaux de l’amour (René Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 9 décembre 2017



Illustration: Jeanne Saint Chéron
    
Les chevaux de l’amour me parlent de rencontres
Qu’ils font en revenant par des chemins déserts
Une femme inconnue les arrête et les baigne
D’un regard douloureux tout chargé de forêts

Méfie-toi disent-ils sa tristesse est la nôtre
Et pour avoir aimé une telle douleur
Tu ne marcheras plus tête nue sous les branches
Sans savoir que le poids de la vie est sur toi

Mais je marche et je sais que tes mains me répondent
Ô femme dans le clair prétexte des bourgeons
Et que tu n’attends pas que les fibres se soudent
Pour amoureusement y graver nos prénoms

Tu roules sous tes doigts comme des pommes vertes
De soleil en soleil les joues grises du temps
Et poses sur les yeux fatigués des villages
La bonne taie d’un long sommeil de bois dormant

Montre tes seins que je voie vivre en pleine neige
La bête des glaciers qui porte sur le front
Le double anneau du jour et la douceur de n’être
Qu’une bête aux yeux doux dont on touche le fond

Telle tu m’apparais que mon amour figure
Un arbre descendu dans le chaud de l’été
Comme une tentation adorable qui dure
Le temps d’une seconde et d’une éternité.

(René Guy Cadou)

 

Recueil: Comme un oiseau dans la tête
Traduction:
Editions: Points

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LA ROSE (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 7 décembre 2017



 Illustration: Salvador Dali
    
LA ROSE

La rose,
la rose immarcescible et non chantée,
ce poids et ce parfum, la rose,
celle du noir jardin aux hautes nuits,
celle de tout jardin et de tout soir,
la rose qui par œuvre d’alchimie
ressuscita de la cendre ténue,
la rose des Persans, de l’Arioste,
la toujours solitaire,
la rose qui toujours est la rose des roses,
la jeune rose platonique,
l’ardente, aveugle rose et non chantée,
la rose inaccessible.

(Jorge Luis Borges)

 

Recueil: L’or des tigres
Traduction: Ibarra
Editions: Gallimard

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Retour (Alain Borne)

Posted by arbrealettres sur 5 décembre 2017




    
Retour

C’est l’amour que je n’aime plus
dormez en paix mes pâles mortes
le sang de mai recloue ma porte
c’est l’amour qui ne m’aime plus.

Je prends le poids d’avoir vécu
en pèlerine à mes épaules
où vais-je ? j’ai perdu mon rôle
hélas, trouvée, ma vie n’est plus.

Mon enfance monte jusqu’ici
comme les fleurs, beau toit des prés
embaument, mortes, le fenil
dormeuses pour combien d’années ?

(Alain Borne)

 

Recueil: Oeuvres poétiques complètes
Traduction:
Editions: Curandera

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Présence (Alain Borne)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2017




    

Présence

Ta main est là sans beauté, sans finesse
ta main est là sans chaleur
miracle ta main près de moi
palpitante d’un coeur,
en silence pareille aux cent millions de mains
levées sur mes yeux pour les gestes
dérisoires qu’usent les rondes de la terre.

Lumière ta main brûlée, plus rare, d’ancien enfant
parmi les cils retrouvée
chère comme la vie d’un ciel éteint que nous savons
unique ainsi que ma douleur en cet instant
car tout mystère glisse d’elle pour mon coeur
ô ta main ! d’être tienne transfuge de la race
bandeau d’éternité si tu l’offres à mon front
fermant ces yeux déçus pour l’oubli par toi-même
des blessures des ombres qu’un cauchemar impose.

Je n’ai rien reconnu sur cette terre
aucun poids pour souffrir aucun envol
je n’ai rien reconnu que ton visage
image sans mensonge de ton âme.
Je n’ai rien reconnu sur cette terre
que sa pâleur de neige frêle encore à neiger.

(Alain Borne)

 

Recueil: Oeuvres poétiques complètes
Traduction:
Editions: Curandera

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Un plaisir simple (Francis Combes)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2017




Illustration: ArbreaPhotos
    
Un plaisir simple

Il faudrait que sur la Terre
toutes les choses soient comme ça
et que même les tâches quotidiennes
au lieu d’être des corvées
se changent en plaisirs simples.
Par exemple :
éplucher les pommes de terre
pour préparer le repas
de ceux qu’on aime
et avec qui on vit.
Leur ôter délicatement la peau
avec un économe,
les couper en morceaux,
ne pas les laver,
apprécier la pomme de terre pour elle-même
pour sa présence, sa rondeur,
son poids de réalité,
sa finesse,
la fermeté de sa chair,
sa couleur jaune pâle
(sans métaphore et sans allégorie)
et ne pas penser, surtout,
à la chair des filles.

(Francis Combes)

 

 

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Retouche au suicide (Daniel Boulanger)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2017




    
retouche au suicide

Défaut de balance:
elle a donné plus de poids au reste du monde
et le monde s’efface.

(Daniel Boulanger)

 

Recueil: Les dessous du ciel
Editions: Gallimard

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