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Poésie

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AUX MUETS (Georg Trakl)

Posted by arbrealettres sur 6 février 2018



 

AUX MUETS

O la folie de la grande ville quand le soir
Des arbres rabougris sont là, figés contre un mur noir,
A travers le masque d’argent l’esprit du mal regarde ;
La lumière, de son fouet magnétique, repousse la nuit de pierre.
O, le son englouti des cloches du soir.

Prostituée qui, avec des frissons glacés, accouche d’un enfant mort.
Furieusement la colère de Dieu fouette le front du possédé,
Epidémie pourpre, faim qui brise des yeux verts.
O, l’atroce rire de l’or.

Mais saigne en silence dans l’ombre d’une caverne
Une humanité plus muette
Qui, assemblant de durs métaux, forme la tête salvatrice.
Voyait la neige tomber dans le branchage nu
Et l’ombre de l’assassin dans la pénombre du vestibule.

Argentée la tête de celui qui n’était pas né tomba.

***

AN DIE VERSTUMMTEN

O, der Wahnsinn der grossen Stadt, da am Abend
An schwarzer Mauer verkrüppelte Bäume starren,
Aus silberner Maske der Geist des Bösen schaut ;
Licht mit magnetischer Geissel die steinerne Nacht verdrängt.
O, das versunkene Läuten der Abendglocken.

Hure, die in eisigen Schauern ein totes Kindlein gebärt.
Rasend peitscht Gottes Zorn die Stirne des Besessenen,
Purpurne Seuche, Hunger, der grüne Augen zerbricht.
O, das grässliche Lachen des Golds.

Aber stille blutet in dunkler Höhle stummere Menschheit,
Fügt aus harten Metallen das erlösende Haupt.
Sah, dans Schnee fiel in kahles Gezweig
Und im dämmernden Hausflur den Schatten des Mórders.

Silbern sank des Ungebornen Haupt hin.

(Georg Trakl)

Illustration: Zdzislaw Beksinski

 

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La neige, la neige, la neige (André de Richaud)

Posted by arbrealettres sur 7 novembre 2017



 

Bêtes de mon sommeil, regardez-moi qui tombe
Fontaines habitées
Fontaines de mes mains où les dix sources grondent
O collier des forêts
Colliers d’arbres en fleurs par qui le monde espère
Vous m’étranglez chaque matin
Et chaque soir les bleus de vos ongles mystères
Etouffent l’avenir dont je suis possédé.

Ne pas pouvoir sortir de ce lacis de veines
Et cet étrange piétinement à gauche de ma poitrine
Contre lequel je ne peux rien…
O mort regarde fixement cette ligne rouge à mon cou
Chaque nuit des cordes tendues m’entraînent au ciel.

Seules mes mains me guident parmi les planètes
muettes d’étonnement.
Aigles de cristal brûlant sur les cimes
Torches de plumes qui jalonnent ma vie
Sources fumantes dans l’amour qui tombe
Lorsque s’est levé le vent de l’au-delà
Vous êtes ce masque qui riez quand je saigne
De toutes mes plaies cachées.

Quand je ferme les yeux un monde invisible étincelle
Quand j’ouvre mon coeur une fumée chargée d’oiseaux
Se lève à gauche derrière mon coeur.
O corps aimé qui me cherche sans jamais m’atteindre
et dont le regard d’argent m’étouffe
lacet de songe
et me tirera jusqu’aux abîmes miroitants de la mort.

La neige, la neige, la neige
Tuez-moi de la neige et que ce soit fini.

(André de Richaud)
Illustration: ArbreaPhotos
 

 

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Levez-vous vite, orages désirés (René de Chateaubriand)

Posted by arbrealettres sur 25 juin 2017



Le jour je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts.
Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie:
un feuille séchée que le vent chassait devant moi,
une cabane dont la fumée s’élevait de la cime dépouillée des arbres,
la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne,
une roche écartée, un étang désert ou le jonc flétri murmurait!
Le clocher du hameau, s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards;
souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête.
Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent;
j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait;
je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur;
mais une voix du ciel semblait me dire:

« Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue;
attends que le vent de la mort se lève,
alors tu déploieras ton vol
vers ces régions inconnues que ton coeur demande. »

Levez-vous vite,
orages désirés
qui devez emporter René
dans les espaces d’une autre vie!

Ainsi disant, je marchais à grands pas,
le visage enflammé,
le vent sifflant dans ma chevelure,
ne sentant ni pluie ni frimas,
enchanté, tourmenté, et comme possédé
par le démon de mon coeur.

(René de Chateaubriand)

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Elégie (Guillevic)

Posted by arbrealettres sur 4 janvier 2017



Je t’ai cherchée

Dans tous les regards
Et dans l’absence de regards,

Dans toutes les robes dans le vent,
Dans toutes les eaux qui se sont gardées,
Dans le frôlement des mains,

Dans les couleurs des couchants,
Dans les mêmes violettes,
Dans les ombres sous tous les hêtres,

Dans mes moments qui ne servaient à rien,
Dans le temps possédé,
Dans l’horreur d’être là,

Dans l’espoir toujours
Que rien n’est sans toi,

Dans la terre qui monte
Pour le baiser définitif,

Dans un tremblement
Où ce n’est pas vrai
Que tu n’y es pas.

Je t’ai cherchée
Dans la rosée abandonnée.

Dans le noisetier qui garde un secret
Prêt à s’échapper,

Dans le ruisseau,
Il se souvient.

Dans le bêlement des chevreaux de lait,
Dans les feuilles des haies,
Presque pareilles aux nôtres,

Dans les cris du lointain coucou,
Dans les sous-bois qui vont
Où nous voulions aller.

Je t’ai cherchée dans les endroits
Où la verticale
Voudrait s’allonger.

Je t’ai cherchée là
Où rien n’interroge.
J’ai cherché ces lieux.

Je t’ai cherchée
Dans le chant du merle
Qui dit le passé parmi l’avenir,
Dans l’espace qu’il veut bâtir.

Dans la lumière et les roseaux
Près des étangs où rien ne s’oublie.

C’est dans mes joies
Que je t’ai trouvée.

Ensemble nous avons
Fait s’épaissir le soir

Et dorloté des corps
Impatients de servir.

*

J’ai appris qu’une morte
Soustraite, évanouie,
Peut devenir soleil.

(Guillevic)

Illustration: Georges Jeanclos

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Je suis sortie de la vase des marais (Lorine Niedecker)

Posted by arbrealettres sur 29 novembre 2016



vassili-poukirev-mariee

je suis sortie de la vase des marais
algue, prêle, saules,
vert chéri, grenouilles
et oiseaux criards

pour la voir mariée dans le riche
riche silence de l’église,
la petite esclave blanche
sous ses frondes de diamants.

Sous la voûte et dans la nef
s’amasse le secret du satin.
Unis pour la vie au service
de l’argent. Possédée.

***

I rose from marsh mud,
algae, equisetum, willows,
sweet green, noisy
birds and frogs

to see her wed in the rich
rich silence of the church,
the little white slave-girl
in her diamond fronds.

In aisle and arch
the satin secret collects.
United for life to serve
silver. Possessed.

(Lorine Niedecker)

 Illustration: Vassili Poukirev

 

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Le métro (Hannah Arendt)

Posted by arbrealettres sur 21 novembre 2016



metro-jaune

Le métro

Débouchant des ténèbres,
Ondulant il entre dans la clarté,
Rapide et téméraire,
Grêle et possédé
De forces humaines.
Tissant attentivement
Des chemins établis,
Flottant indifférent
Au-dessus de l’affairement,
Rapide, grêle et possédé
De forces humaines
Dont il n’a que faire,
Se coulant dans les ténèbres,
Au courant de l’au-dessus,
Un animal jaune
En vol se tortille.

***

Die Untergrundbahn

Aus Dunkel kommend,
Ins Helle sich schängelnd,
Schnell und vermessen,
Schmal und besessen
Von menschlichen Kräften,
Aufmerksam webend
Gezeichnete Wege,
Gleichgültig schwebend
Über dem Hasten,
Schnell, schmal und besessen
Von menschlichen Kräften,
Die es nicht achtet.
Ins Dunkle fliessend,
Urn Oberes wissend
Fliegt es sich windend
Ein gelbes Tier.

(Hannah Arendt)

 

 

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Devant la dévastation (Dominique Fourcade)

Posted by arbrealettres sur 9 juin 2016



devant la dévastation l’horreur l’urgence les mots tous les mots se réunirent et élurent l’un d’entre eux
le mot myosotis fut instantanément choisi pour survivre
et monter dans l’arche
parce qu’il fallait un mot printanier
un mot extrême
un mot qui signifiât ne m’oubliez mie
qui est mie ? qui est mienne ?
l’espèce humaine bien sûr
les mots sont l’espèce humaine
(tout cela est arrivé alors que je m’étais baissé pour photographier tes chevilles
toi mon amour qui es l’espèce humaine
moi qui t’appartiens n’appartenant qu’aux mots)
et maintenant ce mot est seul dans l’arche
les mots ne sont pas des possédants
les mots de l’espèce sont des possédés
mais ce n’est pas l’espèce qui les possède

le mot myosotis n’est pas sur une orbite de bonheur
il a à voir avec l’absence l’éloignement l’interruption
il est lié à du très vivant à du très impossible à de l’arraché à de l’extrême impossible
ainsi qu’à l’angoisse de l’oubli
mots du souffleur
ô mots qui ne se possèdent pas
qui ne possèdent même pas le mot oubli
mots qui êtes tous des myosotis

ce n’est aucun homme qui est le souffleur

c’est le souffle

c’est un mot qui joue de dos
et ne me dit rien sur lui-même ni sur toi
ni sur moi
il est seulement le dernier mot dans l’angoisse de l’amour
avant l’abandon de tout mot
les mots sont des possédés de réel des possédés d’amour d’angoisse
et celui-là plus qu’aucun autre
possédé d’oubli

mot bleu
sûreté dramatique
ouvrant au temps sans mot
temps tout autre

posant la question d’un temps autre
celle d’un autre mot
à temps sans sol
comment le vivre

monde à temps sans temps

espèce
désastre
ô mienne

les hommes doivent des excuses à la poésie (ce ne sont pas les hommes qui sont l’espèce humaine)

(Dominique Fourcade)

Découvert ici: http://www.ipernity.com/blog/lara-alpha

 

 

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