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Il n’y a pas d’explication pour l’ombre (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 18 mars 2019




    
Il n’y a pas d’explication pour l’ombre.
Il n’y en a pas non plus pour la lumière.

Seules certaines choses intermédiaires s’expliquent :
les poisons déversés ou avalés,
l’entre-deux avec lequel nous lions les choses,
la panne soudaine d’un visage,
le pouls sec du passé,
l’asymétrie de se penser.

La vitesse ne donne pas un sens,
la lenteur non plus.

Chaque monde est une image,
bloqué par son idée.

***

No hay explicacion para la sombra.
Tampoco la hay para la luz.

Solo se explican algunas cosas intermedias,
los venenos, derramados o bebidos,
el entredós con que unimos las cosas,
el apagón repentino de un rostro,
el pulso seco del pasado,
la asimetria de pensarse.

La rapidez no da sentido,
la lentitud tampoco.

Todo mundo es una imagen,
bloqueado por su idea.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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LE SPECTRE INVISIBLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2018



Illustration: Marc Chagall
    
LE SPECTRE INVISIBLE

Que j’apprenne, si je l’ose, l’ordre du vent,
Du feu, de la tempête, et de la mer.
Que j’apprenne si je l’ose dans quel mode de l’être
Tombe la feuille de l’arbre.

Partout
Il y a des brèches dans l’air,
Des tombes ouvertes pour nous recevoir,

Après la septième couleur
Et avant la première
C’est l’obscurité.

Au-delà du son, le silence
Qu’entendent les chauves-souris
Et le poisson des profondeurs qui perçoit le pouls des vagues,

Au-delà des sens, les sphères qui tournent, ces fileuses,
Atomes et étoiles
Qui tissent nos vies.

Les amants cherchent un refuge
Dans l’abîme
D’où ils s’élancent,

Car dans les profondeurs de l’amour nous sondons
Le vide
Derrière la vie mortelle,

Et à travers notre sommeil
Se meuvent des puissances cachées
Étranges comme des nébuleuses,
Les rêves qui ne sont pas les nôtres.

***

THE INVISIBLE SPECTRUM

Learn, if I dare, the order of the wind,
Fire, tempest and the sea.
Learn if I dare into what mode of being
The leaf falls from the tree.

Everywhere
There are bolet in the air,
Graves open to receive us,

After the seventh colour
And before the first
Lies darkness.

Beyond sound, silence
Audible to bats
And deep-sea fish that feel the throb of waves,

Beyond senne, the spinning spheres,
Atoms and stars
That weave our dives

Loyers seek sanctuary
In the abyss
From which they fly,

For in love’s depths we sound
The void
Beyond mortality

And through our sleep
Move latent powers
Strange as nebulae,
Dreams not ours.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: Sur un rivage désert
Traduction: Marie-Béatrice Mesnet et Jean Mambrino
Editions: Granit

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VU DANS UN MIROIR (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2018




    
VU DANS UN MIROIR

Derrière l’arbre, la maison, les étoiles,
Il y a la présence que je ne peux voir
Autrement que maison, arbre ou étoiles.

Arbre, maison, étoiles
S’étendent à l’infini à l’intérieur d’eux-mêmes
Dans le mystère du monde

Où tournent les roues de la Puissance dont bat le pouls
Issu de rien, issu de la nuit,
Feuilles, pierres et feux,

L’arbre de fête vivant autour duquel la danse
— Chromosomes, noyaux d’atomes —
Trace un dédale de branches et de feuilles,

La maison de pierre, dressée, qui s’est désagrégée
Dans le torrent en fusion quand fut précipité
Hors du chaos ce vaste monde,

Et les soleils dont l’embrasement fait renaître
Ou s’achever la course que l’arbre, la maison et le monde traversent,

Maintenus par l’Être que je ne peux connaître
Sous une autre forme que les „toiles, les pierres et les arbres
Dans le miroir de la nature, dans les yeux de la nature.

***

SEEN IN A GLASS

Behind the tree, behind the bouse, behind the stars
Is the presence that I cannot see
Otherwise than as bouse and stars and tree.

Tree, bouse and stars
Extend to infinie within themselves
Into the mystery of the world

Where whirl the wheels of power whose pulses beat
Out of nothing, out of night,
Leaves, Stones and fares,

The living tree whose maypole dance
Of chromosome and nucleus
Traces the ma

The standing bouse of Stone that poured
In malien torrent when was hurled
Out of chaos this great world,

And suns whose kindling begins anew
Or ends the course that tree, bouse, world nove through,

Upheld by being that I cannot know
In other foret than stars and stones and trees
Assume in nature’ s glass in nature’s eyes.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: Sur un rivage désert
Traduction: Marie-Béatrice Mesnet et Jean Mambrino
Editions: Granit

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LE LANGAGE DES OISEAUX (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 12 décembre 2018




    
LE LANGAGE DES OISEAUX
pour Helen Sutherland

Ce ne sont pas les oiseaux qui parlent, mais les hommes qui apprennent le silence.
Eux, ils ne savent et n’utilisent aucun langage.
D’une sagesse de feuilles
Dans un vol d’ombres qui se faufilent entre les frondaisons des arbres,
N’exprimant que les longues pensées du monde,
Leur chant s’élève, absolu, ce chant qui n’a qu’une seule phrase
Et ne vient pas d’un coeur divisé, douloureux.

Les bêtes aux yeux indifférents et doux,
Éveillées ou endormies, ont la grâce naturelle.
Ordre innocent des étoiles et des marées,
Un élan circule dans le cours du sang.
Obéissant à un seul pouls vivant,
Avec eux, les saints conversent en secret.

Nous, ignorants et bannis, nous restons
A nous émerveiller du vol de l’hirondelle,
A contempler la main ouverte,
A interroger les lignes de la chance :
Chaque destinée tourmente
L’esprit exilé.

Nos paroles et nos idées ne nomment
Qu’un univers d’ombres; car la vérité est claire
Qui a visité Jacob en rêve,
Que Moïse entendit dans le désert brûlant,
Et que livrent les anges dans l’annonciation.

***

THE SPEECH OF BIRDS
For Helen Sutherland

It is not birds that speak, but men learn silence;
They know and need no language; leaf-wise
In shadowy flight, threading the leafy trees,
Expressive only of the world’s long thoughts,
Absolute rises their one-pointed sons,
Not from a heart divided, and in pain.

The sweet-eyed, unregarding beasts
Waking and sleeping Wear the natural grace.
The innocent order of the stars and tides
An impulse in the blood-stream circulates.
Obedient to one living pulse,
With them, at heart, converse the saints.

We, ignorant and outcast, stand
Wondering at the swallow’s flight
Gazing at the open band,
Questioning the lins of fate —
Bach individual destin »,
Preying on an exiled mind.

Our words, our concepts, only Harle
A world of shadows; for the truth is plain
That visited Jacob in a dream,
And Moses, from the burning desert heard,
Or angels in annunciation bring.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: ISIS errante Poèmes
Traduction: François Xavier Jaujard
Editions: Granit

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Ne descend ni ne monte le temps (Robert Mallet)

Posted by arbrealettres sur 28 août 2018



Illustration: Andrey Kartashov
    
Ne descend ni ne monte le temps
faîte du toit aux deux versants
vertigineusement ruisselants
de futur et passé dévorant
le présent qui les fait par l’instant
et qu’ils font et défont dès l’instant
éternellement inexistant
n’étant que le passage du temps

Ô ce temps impossible à saisir
malgré les battements si forts, si présents
de la chair qui respire et soupire
malgré le pouls pointillé qui défend
la ligne sûre des désirs
malgré les voluptés et cruautés
de l’attente et du souvenir
malgré le halètement cadencé
des instants existants

Ô ce temps sans devenir
où survient notre temps!

(Robert Mallet)

 

Recueil: Presqu’îles presqu’amours
Traduction:
Editions: Gallimard

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Les feuilles tournoyaient dans l’absente forêt (Ossip Mandelstam)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2018



Schubert sur l’eau, Mozart avec l’oiseau s’égosillant,
Et Goethe sifflant sur le sinueux sentier,
Hamlet, ses pas craintifs tenant lieu de pensée,
Avaient pris le pouls de la foule, à la foule s’étaient confiés —
Qui sait — avant les lèvres le murmure a pris naissance,
Les feuilles tournoyaient dans l’absente forêt,
Et ceux à qui nous dédions l’expérience
Avant l’expérience avaient acquis leurs traits.

(Ossip Mandelstam)


Illustration: Isabelle Aubry

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LE POULS (Nikiforos Vrettakos)

Posted by arbrealettres sur 4 mai 2018




    
LE POULS

Le matin, avant que le soleil n’arrive jusqu’ici
tandis qu’il dépose encore sa bénédiction
d’or sur les cimes des montagnes,
je descends au jardin. Je me penche sur
mon rosier blanc
et le jaune, je me penche sur
mon rouge et mon blanc
géranium.
Et quelque soit
la tige que je prenne (comme si
Dieu m’avait tendu sa main)
j’entends son pouls.

(Nikiforos Vrettakos)

 

Recueil: LA MYTHOLOGIE DES FLEURS
Traduction: N. Lygeros
Editions:

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Ne parlez pas (Charles Dobzynski)

Posted by arbrealettres sur 8 mars 2018



Illustration: Josephine Wall
    
Ne parlez pas

Ne parlez pas Ne parlez pas Vous êtes
Un cercle du silence qui gravite
Jusqu’au coeur de la terre et jusqu’au bord du temps
Le silence vous vêt de son surpassement
Hors de soi hors du sang Écoutez battre
Métronome le pouls du monde époumoné
Ne parlez pas Toute parole est carnassière
Fourrure d’un renard qui cache ses rapines.

Ne parlez qu’avec les racines
que la langue en vous enterra
ce que votre bouche taira
reviendra nourrir l’origine.

Lorsque vous plongerez sans masque au fond des choses
Au fond des mots frôlant des monstres albinos
Peut-être glisserez-vous vers nos points de rencontre
Entre deux nuits Entre deux langues naufragées
Là où l’éveil survit en sa gangue émeraude
Là où gît l’épave camouflée des désirs
Ne parlez pas Ne parlez pas Votre silence
Est le silo où l’on engrangea tous les grains
Ceux de l’assomption et ceux de la pensée
Et ceux qui germent dans nos songes sous-marins.

(Charles Dobzynski)

 

Recueil: La scène primitive
Traduction:
Editions: De la Différence

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Alluvion des cris (Michel Deguy)

Posted by arbrealettres sur 26 février 2018




Illustration: ArbreaPhotos
    
Alluvion des cris Minerai d’hirondelles
Dans le delta du vent les plissements du vent
La trembleraie bleuit
Le pouls de l’étang bat
Toutes les trois heures un poème
Devient nouveau puis se ternit
Sous la lecture Recroît dans le silence

(Michel Deguy)

 

Recueil: Donnant Donnant
Traduction:
Editions: Gallimard

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Chanson de la conspiration de minuit (Bernard Lorraine)

Posted by arbrealettres sur 13 février 2018



Chanson de la conspiration de minuit

Ce cri de victime saignée?
Rien qu’une mouche et l’araignée.
Quel est ce pas dans l’escalier?
C’est le chat qu’on a oublié.

Et ce brouhaha dans la cave ?
Trois crapauds tiennent un conclave.
Ces craquements dans le cellier?
Travail des fûts de châtaignier.

Coup de canon, coup de tonnerre?
Pétard mouillé? Ça m’exaspère.
Rien qu’un ressort dans le sommier
Ou des braises sous le foyer.

Qui donc ferraille à la cuisine?
Quelle émeute dans ma poitrine!
C’est l’horloge et son balancier,
C’est mon coeur, mon coeur tracassier.

Mais ce tam-tam dans l’oreiller?
C’est le battement de mon pouls.
Tout s’acharne à me réveiller
Sous l’oeil froid du soleil des loups.

(Bernard Lorraine)


Illustration: Richard Hess

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