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Posts Tagged ‘prendre garde’

L’ours Martin et le Diable (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 25 août 2022



Illustration: Frédéric Rébéna
    
L’ours Martin et le Diable

« Diable ! Diable ! »
avait dit Martin
en se mettant à table
un beau matin.

Il avait dit ça
sans faire attention
machinalement.

Le Diable apparut
voulut le mordre
faillit le manju
le manju tout cru.

Martin éperdu
s’encourut, s’en fut.

Il prend garde depuis
à ce qu’il dit.

(Claude Roy)

 

Recueil: Poèmes de Claude Roy
Traduction:
Editions : Bayard Jeunesse

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Jean-Daniel (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2022



Illustration: Marfa Indoukaeva
    
Jean-Daniel

I

Ce jour-là, quand je t’ai vue,
j’étais comme quand on regarde le soleil;
j’avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j’allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J’avais peur de te voir, j’avais peur de t’entendre,
j’avais peur du bruit de tes pieds dans l’herbe,
j’avais peur de ton rire dans les branches;
Et je me disais: «Tu es fou,
ah! si on te voyait, comme on se moquerait de toi! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c’était minuit passé,
mais je n’ai pas pu m’endormir.
Et le lendemain, en soignant mes bêtes,
je répétais ton nom, je disais: « Marianne… »
Les bêtes tournaient la tête pour entendre;
je me fâchais, je leur criais: « Ça vous regarde?
allons, tranquilles, eh! Comtesse, eh! la Rousse… »
et je les prenais par les cornes.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n’ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n’a pas pris garde à moi.

II

Les amoureux, c’est pour les filles
comme un écureuil dans un arbre;
elles s’amusent à le voir grimper:
sitôt qu’il est loin, il est oublié.
Elles ne pensent qu’à des bagues,
à des chapeaux, à des colliers;
qu’est-ce que çа leur fait qu’on souffre?
sitôt qu’on est loin, on est oublié.

C’est des miroirs à alouettes,
ça brille à distance, mais, quand on est près,
ça n’est plus rien que des morceaux de verre.
Il faut être bien fou pour leur courir après.

Ces filles, c’est comme des poupées
faites avec des ficelles et du carton;
ça a des joues en porcelaine,
ça a le ventre plein de son.

Mais on a beau dire et beau faire,
on n’y peut rien:
quand on est pris, c’est qu’on l’est bien.

III

Je lui demandé pardon dans mes pensées
de l’avoir ainsi méprisée.
Je sais qu’elle est douce et qu’elle a bon coeur.

Je sais qu’elle ne me connaît pas
et qu’il serait bien étonnant
qu’elle eût fait attention à moi
puisqu’elle ne me connaît pas.

Seulement il est dur d’être seul quand on aime.
On est comme fou, on se met en colère,
on pleure, on rit, sans savoir pourquoi.
On n’est pas juste quelquefois,
tant on a mal au coeur qui aime.

Mon coeur a mal, et moi je suis
comme un oiseau qui s’est envolé
et qui ne peut plus se poser,
et qui se sent bien fatigué
loin de son nid.

IV

Elle vit avec sa mère qui est vieille.
Elle l’aide à tenir le ménage.
Elle lave la vaisselle,
elle fait le dîner et les savonnages,
elle travaille du matin au soir:
il n’y a pas beaucoup de filles
qui font comme elle leur devoir.

Quand elle coud, ses doigts vont vite
comme au jeu de pigeon vole,
sa tête se penche sous la lampe,
sous la lampe sa tête se penche,
elle est appliquée et vaillante.

Elle laisse passer les jours
sans regret du temps qui s’en va,
ayant bien employé ses heures.
Le temps s’en va, elle demeure;
et sa vie est comme un ruisseau
qui coule d’un cours bien régulier,
sous les frênes et les noisetiers,
avec les oiseaux qui viennent y boire
et l’ombre errante vers le soir
des arbres noirs sur le ciel rose.

Et les mois et les mois viendront:
quand sera-t-elle comme elle est,
bonne et gaie, à coudre et à faire la cuisine,
dans une maison qui serait à nous,
dans une maison qui serait notre maison?

V

Car, moi, je suis pauvre et sa mère est riche.
Elle a une ferme et des champs,
elle a de l’argent
tout plein son armoire.

Elle a des chevaux, des boeufs et des vaches,
deux domestiques toute l’année,
des ouvriers quand l’ouvrage est pressant;
sa grange est pleine, ses étames de même;
et elle veut un gendre qui soit riche comme elle.

Il faudrait sans doute qu’on vienne
et qu’on lui dise: «Donnez-moi
votre fille, j’ai du bien
autant que vous;
j’ai comme vous des prés, des vaches et des bois,
alors c’est à égalité, n’est-ce pas ? »
Mais qu’on aime sa fille, elle n’y pense même pas.

Elle aura pour gendre un coureur d’auberges,
une espèce de beau parleur
qui fait briller ses écus
pour qu’on sache qu’il a de quoi…
Et je n’ai que mon amour, moi.

Seulement aussi amenez-m’en un
qui travaille davantage,
qui boude moins à l’ouvrage,
qui se lève de plus grand matin.

Je dis que des bons bras, c’est de l’argent comptant;
et je porterais des montagnes,
si on me disait: C’est pour Marianne.

VI

Quand le jour est mort, une lampe brille.
C’est la lampe, la petite lampe
que tu as à ta fenêtre,
Marianne, par les temps noirs,
pour les pauvres gens qui sont sur les routes.

On n’a plus peur; on voit de loin la lampe, on dit:
« C’est la lampe de Marianne,
elle est à coudre dans sa chambre avec sa mère »;
et on va vers la lumière,
parce qu’on sait que la porte s’ouvrira.

C’est comme une étoile, celle
qui guidait les bergers dans la nuit de Noël
et ils ont été amenés par elle
dans l’étable chaude où était la crèche
entre le boeuf et l’âne.

Là où la lampe brille, là aussi il fait chaud.
Celui qui vient pousse la porte et dit bonsoir.
On ne voit pas ses yeux sous son grand chapeau.
Sa moustache est givrée, il se fait déjà tard,
et il tient à la main un gros bâton d’épine.

Moi, je suis comme un papillon de nuit
qui tourne autour de la lumière.
Je me glisse le long des murs comme un voleur
pour te voir par la fenêtre.

Je n’ose pas entrer; je n’ose pas heurter;
je regarde de loin
le linge que tu tiens.
Je reste ainsi longtemps sans bouger de mon coin,
les yeux tendus vers toi,
mais c’est mon coeur qui va pour moi.

Il va vers toi, il se tient bien tranquille;
il est dans l’ombre de tes rideaux
il est dans l’aiguille qui brille,
il est dans le fil que tu casses
de temps en temps entre tes dents.

A quoi songes-tu? Sais-tu que je suis là?
Quand je te vois rêver, je pense que c’est à moi;
je ris ensuite de ma sottise.
Mais j’attends quand même
et sans savoir quoi,
jusqu’à ce que ta lampe s’éteigne.

VII

Le dimanche matin, elle va à l’église.
Le clocher a l’air d’un peu se pencher
pour mieux voir les fleurs dans les prés
comme ferait une petite fille
qui cueille un bouquet en chantant;
et la cloche dans le clocher
sonne d’abord un long moment.

Les femmes passent deux par deux;
elles sont en noir par respect pour le bon Dieu,
elles ont leur psautier dans la main.

Les hommes attendent qu’elles soient entrées
devant le porche en causant du beau temps,
du prix du bétail, des travaux des champs;
et il y a tant d’oiseaux dans les haies
que les branches se balancent
comme quand il fait du vent.

Alors, elle aussi, elle vient, elle a des gants blancs,
une robe bleue, un chapeau de paille;
elle traverse la place,
elle entre, je ne la vois plus.

La cloche se tait, le sonneur descend,
ses gros souliers dans l’escalier
font un bruit comme quand on bat en grange;
les gens dans l’église attendent en silence;
le pasteur, avec sa robe noire,
son chapeau de soie et son rabat blanc,
approche d’un air grave dans l’ombre des arbres.
Et je me sens si seul que je voudrais pleurer…

Je serais sur le banc, assis à côté d’elle;
quand elle chanterait, j’écouterais sa voix
et elle pencherait la tête pour prier.

VIII

Comme tu es jolie sur le petit sentier,
où tu vas, portant ton panier
avec le pain et le café
pour les quatre-heures.
L’ombre des cerisiers glisse sur tes épaules,
il fait chaud, les gens se reposent,
assis dans l’herbe, tout en causant,
et, te voyant venir, ils disent:

« Voilà Marianne avec son panier. »
Ils sont contents, parce qu’ils ont faim,
ayant travaillé qu’ils n’en peuvent plus
et le foin qui sèche sent fort au soleil.

Ils te disent: «Vous avez fait
la paresseuse! »
Tu dis: « Mais non, il n’est pas quatre heures. »
Un des ouvriers regarde à sa montre,
il dit: « Que si! il est quatre heures et cinq! »
Et tout le monde
éclate de rire sans savoir pourquoi.

C’est peut-être que le café
est meilleur quand tu le verses.
Tu fais plaisir à regarder
avec ton gros jupon d’indienne;
tu fais plaisir avec cette façon que tu as
de sourire en tendant la miche
et d’avoir soin qu’on soit toujours servi.

IX

Elle est venue un soir pour la première fois.
Il faisait nuit, elle est venue sans bruit.
Je regardais partout, je ne voyais personne
et j’entendais mon coeur battre dans le silence.
Mais, quand je l’ai vue, j’ai eu presque peur
et j’aurais voulu me sauver.

Elle venait entre les saules,
elle allait lentement, est-ce qu’elle avait peur aussi ?
Ou bien est-ce que c’était de l’ombre ?

Je suis allé vers elle, je lui ai dit bonjour.
« Alors, comme ça, ça va bien? »
« Oui, merci. » Nous n’avons plus su que dire.
Il y avait un arbre, l’étang était tout près,
le vent a passé dans les roseaux
et j’ai senti sa main trembler.
« Écoute, est-ce qu’on fait un petit tour? »
« On nous verrait, non, j’aime mieux… »
« On pourrait s’asseoir. » « Ce n’est pas la peine. »
J’ai voulu parler, mais je n’ai pas pu
et elle était déjà partie.

X

Elle m’a dit: «J’ai bien senti
tout de suite
que tu serais mon bon ami
N’est-ce pas? la première fois
qu’on se voit,
on ne s’aime pas,
pour bien dire, encore,
mais çа vient tout tranquillement
avec le temps.
Parce que, tu sais, ma mère est bien bonne
et je l’aime bien aussi,
mais ce n’est pas tout dans la vie.
On peut travailler du matin au soir
et être bien sage, çа n’empêche pas
qu’on pense parfois à des choses.

On se dit: «Il y en a qui ont des enfants,
il y en a qui se sont fait
des trousseaux d’une beauté
qu’on ne peut pas s’imaginer,
et on rêve à se marier
quand même. »

Elle m’a dit: «Je t’aime tellement
qu’il me faudrait bien venir à cent ans
pour t’aimer jusqu’au bout
et que je ne sais pas si j’y arriverais. »
Elle m’a dit: «Et toi, est-ce que tu m’aimes autant? »
« Ah! lui ai-je dit, qu’est-ce que tu penses? »
Et je lui ai serré la main
tellement fort qu’elle a crié.

XI

J’ai été au soleil et je pensais à toi.
Tu es toujours avec moi,
comme avant, mais avec un sourire,
à présent que je sais que, moi aussi, je vais
à tes côtés dans ta pensée.

Des oiseaux tombaient des branches,
l’herbe était fleurie, les foins mûrissaient;
j’avais ma faux, j’ai fauché,
ma faux allait toute seule.

Je suis revenu chercher la charrette,
j’ai chargé mon herbe; la roue grinçait
comme quand tu chantes pour le plaisir
ou pour te tenir compagnie.

Et puis le soir venu, j’ai pensé : « Que fait-elle? »
Je m’étais assis sur un banc,
j’avais mis mes mains dans mes poches;
je fumais ma pipe, je te voyais venir;
et tu étais dans la fumée
comme un de ces anges avec des ailes bleues
qui sont dans les livres.

XII

Je ne sais pas pourquoi
d’autres fois je suis triste
et je n’ai de coeur à rien faire.
Il faudrait faucher, il faudrait semer,
mais je dis: «Tant pis!» qu’il pleuve ou qu’il grêle,
ça m’est bien égal.
C’est ainsi quelquefois sans raison,
à cause d’une manière qu’elle a eue de me parler,
à cause d’un air qu’elle a eu de me regarder,
à cause de son rire,
à cause de sa voix qui était changée et de ses yeux
qui se sont baissés devant les miens,
comme si elle me cachait quelque chose.

Et pourtant je suis heureux quand même.
Je l’accuse à tort parce que je l’aime.
C’est pour me faire mal, et puis je me repens.
J’ai honte de moi, je me dis: «Tout va bien»;
et le bonheur me revient
comme quand la lune sort
de derrière un gros nuage.

XIII

Si ta mère savait pourtant que nous nous aimons,
et que le soir je viens t’accompagner
jusque tout près de la maison,
si elle savait que nous nous fréquentons
et que, cette fois, c’est pour de bon,
que dirait-elle ?

Elle qui a un front ridé,
des mains noires toutes tremblantes,
elle qui ne se souvient plus
de sa jeunesse;
elle qui a oublié le temps où elle allait danser,
et qui ne sait plus ce que c’est
tout le bonheur qu’on a d’aimer,
ta mère, qu’est-ce qu’elle penserait?

Nous ne parlons pas de ces choses
pour ne pas gâter notre bonheur;
nous nous regardons seulement
pour nous redonner du courage.
Car nous ne faisons rien de mal,
n’est-ce pas? il est naturel
d’être amoureux comme nous sommes;
ils ont tous été comme nous.
Et je dis: «Vois-tu, il faudra s’aimer d’autant plus,
d’autant plus fort, d’autant plus doux;
alors peut-être que ta mère aura pitié,
et elle nous laissera nous aimer. »

XIV

Marianne a pleuré, il faisait du soleil,
la cuisine était rose.
Ses larmes coulaient sur ses joues.
Elle a pris son mouchoir, elle a pleuré dedans,
elle s’est assise, n’ayant plus de force.

«Est-ce que c’est vrai que tu l’aimes tant? »
Marianne n’a rien répondu.
«J’aurais voulu pour toi quelqu’un d’autre. »

Marianne a secoué la tête.
«J’ai la raison que tu n’as pas,
j’ai connu la vie, je suis vieille.
Il n’y a pas que l’amour,
l’amour est beau, mais l’amour passe,
tandis que l’argent, ça dure une vie
et qu’on en laisse à ses enfants.»

Marianne a pleuré si fort
qu’on l’entendait depuis dehors.

« Mais maintenant que je t’ai dit ce que je pensais,
je ne voudrais pas te faire de la peine.
Prends ton amoureux si tu l’aimes… »

Marianne a levé la tête
et elle a cessé de pleurer.
« Je crois que c’est un bon garçon,
il aura soin de la maison,
il ne boit pas, il est sérieux,
eh bien, puisque tu le veux,
mariez-vous et soyez heureux. »

Elle a embrassé sa mère sur le front,
elle l’a prise par le cou:
«Tu permettras que je te l’amène?…
Tu verras que j’avais raison. »

XV

Le jour de notre noce, j’y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n’a jamais vu;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu’on claque du fouet pour qu’elle aille plus fort.
On lui donnera de l’avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l’étrillera bien qu’elle ait l’air d’un cheval
comme ceux de la ville;
et trotte! et tu auras ton voile qui s’envole,

et tu souriras au travers
parce qu’il aura l’air
de faire signe aux arbres
comme quand on agite un mouchoir au départ.

On se regardera, on dira: « On s’en va,
on commence le grand voyage;
heureusement qu’il n’y a pas
des océans à traverser. »
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s’ouvrira,
l’orgue se mettra à jouer;
tu diras oui, je dirai oui;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu’on n’aime à se dire ces choses
que tout doucement à l’oreille.

XVI

Notre maison est blanche, elle est sous les noyers,
ta mère tricote près de la fenêtre;
iI fait chaud, on va moissonner,
mais, comme les foins sont rentrés,
on a un moment pour se reposer.

Tu mets les verres sur la table pour le dîner.
Du rucher, je te vois passer dans la cuisine,
et ta chanson me vient parmi
le bourdonnement des abeilles.

Ta mère s’est levée, elle a mis son tricot
et ses aiguilles dans la corbeille;
elle a l’air heureux de vivre avec nous,
nous sommes heureux de vivre avec elle.

Ne sommes-nous pas heureux de nous aimer,
d’être ensemble, de travailler,
de voir mûrir les foins, les moissons se dorer,
et, plus tard, vers l’automne,
les arbres plus lourds du poids de leurs fruits
jusqu’à terre se pencher?

Tu vas dans la maison, faisant un petit bruit,
et, du matin au soir, c’est toi qui veilles à tout;
pendant que, moi, je vais faucher
et que les chars rentrent grinçants,
hauts et carrés,
comme des petites maisons roulantes.

VII

Un jour je te verrai venir un peu plus lasse
et lourde d’un fardeau que tu n’as pas connu,
tandis que s’épaissit ta taille,
marchant dans le jardin où les roses fleurissent
et je t’aimerai encore un peu plus.

Je songe que tu portes deux vies
et qu’il me faut donc t’aimer doublement
pour toi-même et puis pour celui
qui va naître de tes souffrances.

Je sens que j’ai grandi vers de nouveaux aspects
d’où le monde paraît avec des tristesses,
mais missi avec des joies accrues en nombre;

et, quand je sens ta main s’appuyer sur mon bras,
et l’ombre de ton front se poser sur ma joue,
il me semble avancer sûrement avec toi
vers la réalisation d’une promesse.

XVIII

L’enfant que nous aurons ne nous quittera pas.
Il grandira dans la campagne.
Il sera paysan comme nous.
Il portera la blouse comme son père a fait,
et, comme son père, il traira les vaches;
il fera les moissons, il fera les regains,
il fauchera les foins;
il étendra peu à peu son domaine;
et, lorsque nous serons trop vieux,
quand l’heure du repos sera pour nous venue,
il nous remplacera, maître de la maison.

Il aimera comme nous avons aimé;
les jeux de nos petits-enfants
entoureront notre vieillesse.

Ce sera une après-midi de beau temps;
je serai assis au soleil,
j’aurai joint les mains sur ma canne,
il fera clair sur la campagne;
et toi, utile encore avec tes vieilles mains,
tu iras et viendras, tout près, dans le jardin,
nous acheminant ainsi ensemble
vers l’autre repos, qui est sans fin.

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Nous nous parlerons du passé:
te souviens-tu du jour où tu avais pleuré,
te souviens-tu du jour de nos noces?
on avait sonné les deux cloches
qu’on voyait bouger en haut du clocher.

Te souviens-tu du temps des cerises
et on se faisait avec des boucles d’oreilles,
et du vieux prunier qu’on secouait
pour en faire tomber les prunes?

Le cadet des garçons arrive alors et dit:
«Grand’mère, la poule chante,
elle a fait l’oeuf. »
«Va voir dans la paille, mon ami.»
Et nous sourions de le voir qui court
tant qu’il peut, à travers la cour,
sur ses grosses jambes trop courtes.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Le bon moment (Hâfez Shirâzi)(Hafiz)

Posted by arbrealettres sur 21 décembre 2020



    
Le bon moment

Rien de meilleur que le plaisir :
printemps, verdure et amis tendres.
Où est l’échanson ? Dis-le-moi !
Pourquoi donc me fait-il attendre ?
Sache apprécier chaque occasion
que la fortune te propose,
Car personne ne peut savoir
quelle sera la fin des choses.
Sois vigilant, car notre vie
est suspendue à un cheveu.
Ne prends garde qu’à tes ennuis :
le monde tournera sans eux.
Que signifie : Eau de Jouvence ?
Qu’est-ce qu’un Paradis terrestre ?
L’une n’est qu’un petit ruisseau ;
l’autre, un bon petit vin champêtre.
Pudique ou buveur, ce ne sont
que deux facettes du réel.
Les deux aspects sont attirants,
mais nous allons choisir lequel ?
Le secret derrière l’écran,
qu’en connaît le Ciel ? Maintenant,
Tais-toi, prétentieux ! A quoi bon
traiter avec le chambellan ?
Si je n’étais pas responsable
de mes erreurs, de mes offenses,
Que signifierait Ton pardon,
ô mon Dieu miséricordieux ?
Le dévot boit l’eau de l’Eden ;
Hâfez, le vin. Auquel des deux
Le Créateur, en fin de compte,
donnera-t-il la préférence ?

***

(Hâfez Shirâzi)(Hafiz)

 

Recueil: L’amour, l’amant, l’aimé
Traduction: Vincent-Masour Monteil
Editions: Actes Sud

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La carpe et les carpillons (Jean-Pierre Claris de Florian)

Posted by arbrealettres sur 18 décembre 2020




    
La carpe et les carpillons

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
Suivez le fond de la rivière ;
Craignez la ligne meurtrière,
Ou l’épervier, plus dangereux encor.
C’est ainsi que parlait une carpe de Seine
À de jeunes poissons qui l’écoutaient à peine.
C’était au mois d’avril ; les neiges, les glaçons,
Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes ;
Le fleuve enflé par eux s’élève à gros bouillons,
Et déborde dans les campagnes.
Ah ! Ah ! Criaient les carpillons,
Qu’en dis-tu, carpe radoteuse ?
Crains-tu pour nous les hameçons ?
Nous voilà citoyens de la mer orageuse ;
Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel,
Les arbres sont cachés sous l’onde,
Nous sommes les maîtres du monde,
C’est le déluge universel.
Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ;
Pour que l’eau se retire il ne faut qu’un instant.
Ne vous éloignez point, et, de peur d’accident,
Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
Bah ! Disent les poissons, tu répètes toujours
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
Parlant ainsi, nos étourdis
Sortent tous du lit de la Seine,
Et s’en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
Qu’arriva-t-il ? Les eaux se retirèrent,
Et les carpillons demeurèrent ;
Bientôt ils furent pris,
Et frits.
Pourquoi quittaient-ils la rivière ?
Pourquoi ? Je le sais trop, hélas !
C’est qu’on se croit toujours plus sage que sa mère,
C’est qu’on veut sortir de sa sphère,
C’est que… c’est que… je ne finirais pas.

(Jean-Pierre Claris de Florian)

 

Recueil: Fables
Traduction:
Editions:

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Avec un nénuphar (Henrik Ibsen)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2020



Avec un nénuphar

Vois, ma bien-aimée, ce que j’apporte ;
cette fleur aux blanches ailes.
Portée par des courants tranquilles elle
a nagé ce printemps, lourde de rêves.

Si tu veux la fixer en ton foyer,
fixe-la sur ton sein, ma bien-aimée ;
derrière ses pétales se cachera
une profonde et quiète vague.

Prends garde, enfant, aux courants de l’étang.
Dangereux, dangereux de rêver là !
Le nøkken* fait mine de dormir ;
des nénuphars jouent au-dessus.

Enfant, ton sein est le courant de l’étang.
Dangereux, dangereux de rêver là ;
des nénuphars jouent au-dessus ;
le nøkken* fait mine de dormir.

* Ainsi s’appelle une créature surnaturelle qui vit dans l’eau
et qui demeure bien vivante dans les croyances populaires :
c’est un homme qui joue du violon (en général)
et attire les jeunes filles imprudentes.

(Henrik Ibsen)

Recueil: Poèmes
Traduction: Régis Boyer
Editions: Les Belles Lettres

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L’amour est un oiseau rebelle (Sebastián Iradier repris par Georges Bizet)

Posted by arbrealettres sur 5 août 2020



Antoine Bourdelle   Isadora Duncan 00

L’amour est un oiseau rebelle

L’amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser
Et c’est bien en vain qu’on l’appelle
S’il lui convient de refuser

Rien n’y fait, menace ou prière
L’un parle bien, l’autre se tait
Et c’est l’autre que je préfère
Il n’a rien dit, mais il me plaît

L’oiseau que tu croyais surprendre
Battit de l’aile et s’envola
L’amour est loin, tu peux l’attendre
Tu ne l’attends plus, il est là

Tout autour de toi, vite, vite
Il vient, s’en va, puis il revient
Tu crois le tenir, il t’évite
Tu crois l’éviter, il te tient

L’amour est enfant de bohème
Il n’a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m’aimes pas, je t’aime
Et si je t’aime, prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m’aimes pas, si tu ne m’aimes pas, je t’aime
Prends garde à toi
Mais si je t’aime, si je t’aime, prends garde à toi

(Sebastián Iradier repris par Georges Bizet)

Illustration: Antoine Bourdelle

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PORTEURS DE CICATRICES (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 30 juillet 2020



Illustration: Akbar Behkalam
    
Poem in French, Dutch, Spanish, English, Italian, German, Portuguese, Sicilian, Romanian, Polish, Greek, Chinese, Arab, Hindi, Japanese, Farsi, Bulgarian, Icelandic, Russian, Malaya, Filipino, Hebrew, Tamil
Poem of the Week Ithaca 639
by Andrée Chedid, Egypte-France (1920-2011)

– All translations are made in collaboration with Germain Droogenbroodt –
PORTEURS DE CICATRICES

Les morts aux visages rompus se redressent
La langue des humiliés se gonfle
Orageuse se lève la marée des victimes

Mais prenez garde porteurs de cicatrices!

Éteignez dans vos chairs les volcans de la haine

Piétinez l’aiguillon et crachez le venin
qui vous apparenteraient un jour aux bourreaux

Étouffez ces clairons ces sonneries qui forcent la ressemblance qui commandent le talion

Questionnez vos viscères
Percez vos propres masques

Soyez autres!

***

DRAGERS VAN LITTEKENS

De doden met stukgeslagen gezichten staan weer op
De tong van de vernederden zwelt op
Stormachtig stijgt het getij van de slachtoffers

Maar wees op jullie hoede, dragers van littekens!

Doof in jullie vlees de vulkanen van de haat

Vertrap de angel, spuw het gif uit
dat jullie ooit op de beulen zou doen lijken

Demp het klaroengeschal dat tot gelijkenis dwingt, tot weerwraak leidt

Bevraag jullie ingewanden
Doorprik jullie eigen maskers

Wees anders!

Dutch translation Germain Droogenbroodt

***
LOS PORTADORES DE CICATRICES

Los muertos con rostros destrozados se levantan
La lengua de los humillados se inflama
Tormentosa se alza la marea de las víctimas

¡Pero cuidado con los portadores de cicatrices!

Apaguen en su carne los volcanes del odio

Pisoteen el aguijón y escupan el veneno
que un día les hiciera parecer verdugos

Sofoquen esos clarines, esos toques de llamada,
que con fuerza remiten a la orden de represalia

Cuestionen sus entrañas
Perforen sus propias máscaras

¡Sean otros!

Traducción Rafael Carcelén

***

BEARERS OF SCARS

The dead with broken faces rise up
The tongue of the humiliated swells
The stormy tide of victims rises

But beware bearers of scars

Extinguish in your flesh the volcanoes of hate

Stomp the sting and spit out the venom
that would one day make you look like the executioners

Silence those bugles, those bells forcing sameness commanding vengeance

Question your guts
Rip off your masks

Be different.
English translation Stanley Barkan

***

***

LATORI DI CICATRICI

I morti con i volti rotti si risollevano
la lingua degli umiliati si gonfia
Cresce la marea tempestosa delle vittime

Prestate attenzioneai latori di cicatrici

Nella tua carne spegni i vulcani dell’odio

Calpesta il pungiglionee sputa il veleno
che un giorno potrà farti apparire come uno dei boia

Silenzia le trombe,quelle campaneche impongono somiglianza
costringono alla vendetta

Interroga le tue viscere
esci fuori dalle tue stesse maschere

Sii diverso.

Traduzione di Luca Benassi

***

DIE NARBENTRÄGER

Die Toten mit gebrochenen Gesichtern erheben sich
Die Zunge der Erniedrigten schwillt
Stürmisch steigt die Flut der Opfer

Aber gebt acht, Träger der Narben!

Löscht in eurem Fleisch die Vulkane des Hasses

Zertretet den Stachel und spuckt aus das Gift
das euch eines Tages dem Henker gleich machen würde

Dämpft die Schalmeien, dieses Tönen,
das zur Ähnlichkeit zwingt, zur Vergeltung befiehlt

Befragt eure Eingeweide
zerreißt eure Masken

Seid anders!

Übersetzung Wolfgang Klink

***

OS PORTADORES DE CICATRIZES

Os mortos com rostos destroçados se levantam
A língua dos humilhados se inflama
Tormentosa se levanta a maré das vítimas

Mas cuidado com os portadores de cicatrizes!

Apaguem nas suas carnes os vulcões do ódio

Pisoteiem o aguilhão e cuspam o veneno
que um dia vos fez parecer verdugos

Sufoquem esses clarins, esses toques de chamada,
que com força remetem à ordem de represália

Questionem as suas entranhas
Perfurem suas próprias máscaras

Sejam outros!

Tradução ao Português: José Eduardo Degrazia

***

PUTTATURI DI CICATRICI

Li morti cu li facci rutti si iazzanu
Li lingui di li umiliati unchianu
La marea timpistusa nchiana

Ma stati attenti a chiddi chi hannu cicatrici

Astutati li vulcani di l’odiu supra la vostra peddi

Scalpisati lu bruciuri e sputati lu vilenu
Ca un jornu vi putissi mparintari cu li carnefici

Faciti zzittiri li trummi chi forzanu la summigghianza ca dumanna lu tagghiuni

Dumannati a li vostri visciri,
spunnati li maschiri

Canciativi in autri.

Traduzion i di Gaetano Cipolla

***

PURTĂTORI DE CICATRICI

Cu fețe strâmbemorții se ridică,
Se umflă limba umiliților,
Vijelios se înalță valul înfrânților.

Luați seama,purtători de cicatrici!

Stingeți în propria carnevulcanii vrăjmășiei,

Striviți sub talpă acul și apoi scuipați veninul
Care, într-o bună zi, vă va schimba-ncălăi.

Înăbușiți sunetul goarnelor, acel semnalde răzbunareîncolonată,

Lăsați-vă purtați de vocea interioară
Și, rupându-vă masca,

Fiți diferiți!

Traducere: Gabriela Căluțiu Sonnenberg

***

NOSICIELE BLIZN

Martwipowstają z rozdartymi twarzami
Język upokorzonych nabrzmiewa

Burza wzbierafalą ofiar
Lecz strzeżcie się nosicieli blizn!

Zgaście w swych ciałach wulkany nienawiści

Zdepczcie żądło i wyplujcie jad
który pewnego dnia upodobniłby was do katów

Stłumcie trąbki,dzwonyodbierające wam siebie pchające do odwetu

Wsłuchajcie się w swoje wnętrza
Rozkujcie własne maski

Bądźcie inni!

Przekład na polski: Mirosław Grudzień – Małgorzata Żurecka

***

ΣΗΜΑΔΕΜΕΝΟΙ

Σπασμένα πρόσωπα, οι νεκροί, σηκώνονται
γλώσσα ταπεινωμένων εξογκωμένη
φουσκώνει η παλλίρρια θυμάτων
προσοχή μόνο στους σημαδεμένους
το ηφαίστειο του μίσους
απέρριψε από μέσα σου
ποδοπάτησε το κεντρί και φτύσε το φαρμάκι
που μια μέρα σε κάνει ίδιο με τους εκτελεστές
αποσιώπησε τις ηχηρές καμπάνες
που την εκδίκηση αποζητούν

αναρωτήσου
απόρριψε τη μάσκα σου
γίνε ο άλλος

ΜετάφρασηΜανώληΑλυγιζάκη//translated by Manolis Aligizakis

***

伤痕累累的人

破脸的死人站了起来
受辱的舌头鼓了出来

受害者的风潮汹涌而起
但要当心伤痕累累的人
在你的肉体中熄灭仇恨的火山
踩毁毒刺而吐出毒液
总有一天毒液会使你变得像刽子手一样
让那些号角、那些强迫雷同号令复仇的钟声沉静下来
追问你的本心
撕开你自己的面具
独立群外。

Chinese translation William Zhou

***

الموتى ذوو الوجوه المشوهة ينهضون،
ألسنة المهانين تنتفض
عاصفا، يعلو مدُّ الضحايا.
لكن حذار يا أصحاب الجراح القديمة
أخمدوا في دواخلكم براكين الكراهية
اسحقوا العقرب
وابصقوا السم الذي قد يؤاخيكم بالجلادين.
اخرسوا هذه الأبواق
وهذه الأجراس التي تحيي هوس الثأر
سائلوا أحشاءكم
اثقبوا أقنعتكم
كونوا آخرين!
Arabic translation Amal Bouchareb

***

दाग़ के वाहक

टूटे हुए चेहरों वाले मुर्दे उठ जाते हैं
अपमानित की जीभ सूज जाती है l

पीड़ितों की तूफानी लहर उठती है
लेकिन दागों से सावधान रहें
अपने मांस में घृणा के ज्वालामुखी बुझाओ
डंक मारना और जहर बाहर थूकना
एक दिन तुम जल्लादों की तरह दिखते हो

उन बगलों को मौन कर दें, जो लोग सामर्थ्य को प्रतिशोध के लिए मजबूर करते हैं

अपनी हिम्मत पर सवाल उठाएं
अपने खुद के मुखौटे चीर
अलग बनो।

Hindi translation by Jyotirmaya Thakur

***

傷を持つ者

つぶれた顔の死体が浮かび上がる
屈辱を受けた者の舌は腫れ上がっている

嵐のような犠牲者の潮は満ちる
しかし傷を持った人のことに気づきなさい

あなたの身体の中の憎しみの火山を消すのだ
棘を踏みつけ毒を吐きだせ

その毒はいつかあなたを死刑執行人のような顔にするだろうから
自由を奪い、復讐を命じるそのラッパと鐘を止めるのだ

自らの腹に聞いてみるがいい
その仮面を脱ぎ捨て目を見開くのだ

自分自身であれ

Japanese translation Manabu Kitawaki

***

حاملین زخم ها
مردگان با صورتهای شکسته بپا می خیزند
زبان تحقیرشدگان متورم میشود
موج طوفان قربانیان برمیخیزد
اما مراقب باشید ای حاملین زخمها
آتشفشانهای نفرت را در خود خاموش کنید
نیش را بزنید و زهر را بیرون بکشید
که یک روز شما را شبیه اعدام کنندگان می کند

آن شیپورها را خاموش کنید، آن زنگ هایی که یکنواختی را تحمیل می کنند

فرمان انتقام بکشند ،
احساسات درونی خود را زیر سوال ببرید

نقابتان را بردارید
متفاوت باشید.

Farsi translation by Sepideh Zamani

***

НОСИТЕЛИ НА БЕЛЕЗИ

Мъртвите със счупени лица се надигат
Езикът на унизените се подува
Бурният прилив на жертвите расте
Но пазете се носители на белези

Загасете в своята плът вулканите на омразата
Стъпете върху жилото и изкарайте отровата
не правете така, че да изглеждате като палачи

Заглушете тези тръби, тези камбани на еднаквостта и отмъщението

Попитайте същността си
Разкъсайте маските си

Бъдете различни.

превод от английски: Иван Христов
Bulgarian translation Ivan Hristov

***

ÞIÐ SEM BEREIÐ ÖRIN

Lík með sundurtætt andlit rísa upp
Tunga undirokaðra þrútnar
Ofsafengin flóðbylgja fórnarlamba rís

En gætið ykkar þið sem berið örin!
Slökkvið hatursgígana í holdinu

Fótumtroðið broddinn og skyrpið eitrinu
sem einn daginn mundu gera ykkur að böðlum

Kæfið herlúðrana bjöllurnar
sem troða öllum í sama mót
og krefjast svara í sömu mynt

Leitið inn á við
Flettið sjálfa ykkur grímunum

Breytið ykkur!

Islandic translation Þór Stefánsson

***
ЛЮДИ СО ШРАМАМИ

Снова поднимутся мертвые с битыми лицами.

Западут языки у поверженных.

Поднимется бурно волна пострадавших людей.
Берегитесь, однако, вы, люди со шрамами!
Затушите вулканную ненависть в плоти.
Вырвите жало и выплюньте из себя яд,
или когда-нибудь сделает это из вас палачей.

Глушите звук колокола, что зовет к одинаковости и ведет к возмездию.

Загляните внутрь себя с вопросом.

Порвите маски.

Станьте другими!

Russian translation by Daria Mishueva

***

malayan

***

Tagadala ng mga pilat

Ang mga patay na durog ang mukha ay nagsibangon
Ang dila ng mga ipinahiya gustong sumigaw

Naghuhumulagpos ang galit sa mga biktima
Subalit mag-ingat sa mga tagapagdala ng pilat

Patayin mo sa iyong laman ang bulkan ng pagkamuhi

Yurakan ang mga nangangagat at ilura ang mga lason
Na isang araw magmukha ka ring kagaya ng mga taga-usig
Patahimikin ang mga nag-iingay, yaong mga kampanang nag-uudyok ng paghihiganti

Saan nanggagaling ang lakas ng iyong loob
Wasakin mo ang sarili mong maskara

Huwag mong tularan ang iba.

Filipino translation Eden Soriano Trinidad

***

נושאי הצלקות

הַמֵּתִים, בְּפָנִים שְׁבוּרוֹת, מִתְקוֹמְמִים
לְשׁוֹן הַמֻּשְׁפָּלִים מִתְנַפַּחַת

עוֹלָה הַגֵּאוֹת הַסּוֹעֶרֶת שֶׁל קָרְבָּנוֹת
אַךְ הִזָּהֲרוּ נוֹשְׂאֵי הַצַּלָּקוֹת
כַּבּוּ בִּבְשַׂרְכֶם אֶת הָרֵי הַגַּעַשׁ שֶׁל הַשִּׂנְאָה
רִמְסוּ בְּרַגְלֵיכֶם אֶת הָעֹקֶץ וְרִקְקוּ אֶת הָאֶרֶס
שֶׁיּוֹם אֶחָד יִגְרְמוּ לָכֶם לְהֵרָאוֹת כְּמוֹ הַתַּלְיָנִים

הַשְׁתִּיקוּ אֶת הַחֲצוֹצְרוֹת הָהֵן, אוֹתָם פַּעֲמוֹנִים שֶׁכּוֹפִים זֶהוּת מְצַוִּים

נְקָמָה
פַּקְפְּקוּ בִּתְחוּשׁוֹתֵיכֶם
פִּקְּחוּ עֵינֵיכֶם
הֱיוּ שׁוֹנִים.

Hebrew translation Dorit Weisman

***

தழும்புகளைச் சுமப்பவர்கள்!

உடைந்த முகங்களுடன் இறந்தவர்கள் எழுகின்றனர்
இழிவுபடுத்தப்பட்டவர்களின் நாக்குகள் பொங்கி எழுகின்றன
பாதிக்கப்பட்டவர்களின் புயல் அலைகள் எழுகின்றன
தழும்புகளைச் சுமப்பவர்களே எச்சரிக்கையாக இருங்கள்!
வெறுப்பு என்ற எரிமலைதனை உங்கள் தசைகளில் அணைத்துவிடுங்கள்

வன்மத்தை காலடியில் மிதித்துத், துப்பி விடுங்கள்!
ஒருநாள் உங்களைத் தூக்கிலிடுபவர்களெனக் காட்டும்!
அந்த காற்று இசைக்கருவியை மூடி வையுங்கள்
பழிதீர்ப்பதற்கு உதவும் மணிகளை முடக்கி வையுங்கள்
உங்களது தைரியத்தைச் சோதித்துப் பாருங்கள்!
உங்கள் முகத்திரையை மாற்றுங்கள்
மாறுபட்டவராக இருந்து பழகுங்கள்!

Tamil translation Subbaraman NV

(Andrée Chedid)

 

Recueil: ITHACA 639
Editions: POINT
Site: http://www.point-editions.com/en/

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LE COEUR DU VIEUX VESUVE (Mihai Beniuc)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2020




    
LE COEUR DU VIEUX VESUVE

De moi ne restera peut-être
Rien que l’amour pour mon pays.
Peut-être qu’à nos descendants
Le don semblera trop petit.

D’autres avec beaucoup d’éclat
Surgiront du volcan du temps.
Moi, légère et mince fumée,
Je me dissoudrai lentement.

La gloire ne fut pas mon lot.
Elément plus dur et plus grave,
Je n’ai déversé sur mon siècle
Cendre ou vapeur, mais de la lave.

Catastrophe sur Pompéi,
Je l’étouffai en éclatant,
A ma pâte en feu n’échappèrent
Sbires, pharisiens ni savants.

L’humanité sans empereur
Grandit pendant que je sommeille.
Prenez garde, ne bougez pas,
Car tout au fond le brasier veille.

Mon front lisse est couvert de neige,
M’entourent paix et quiétude,
Mais, au tréfonds de la montagne,
Il bat, le coeur du vieux Vésuve.

(Mihai Beniuc)

 

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QUE L’EAU TOMBE GOUTTE A GOUTTE… (Jean Rousselot)

Posted by arbrealettres sur 19 avril 2020



QUE L’EAU TOMBE GOUTTE A GOUTTE…

Que l’eau tombe goutte à goutte
Dans les paumes de la nuit,
Et nous disons : Solitude,
Remords, Enfance immolée,
Quand c’est en langage d’eau
Des choses d’eau qui se disent,
Des choses d’eau qui se font.

Que le vent froisse soudain
La ramée de nos épaules,
Et nous disons : Prophétie,
Imminence du verdict,
Quand c’est une gerbe d’air
Qui se défait dans la vasque
Desséchée de l’univers.

Pas de danger que les choses
De leur côté s’imaginent
De prendre pour alphabet
Nos piètres métamorphoses !
Elles nous diraient plutôt
De boire nos propres larmes
Pour retarder notre soif ;

Elles nous diraient plutôt
De prendre garde au langage,
Aux avances qu’il nous fait
D’un royaume ou d’un exil,
Comme on fera d’un miroir
A nos lèvres bleuissantes
A l’heure de notre mort ;

Elles nous diraient plutôt
De faire des choses d’homme,
De vin rouge et de pain blanc,
Et d’oser ce que nous sommes
Dans le chantier des vivants,
Pendant que Dieu s’abandonne
Aux délices du néant.

(Jean Rousselot)

Illustration: Corrie White (extraordinaires images de gouttes)

 

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Un cœur au frigo (Francis Combes)

Posted by arbrealettres sur 6 août 2018



 

Un cœur au frigo

Tu as déposé ton cœur
dans le compartiment congélateur
de ton frigo
pour le mettre à l’abri
des variations de la température,
des bactéries,
des maladies, des aventures
et des malheurs.
Ainsi, tu pourras le ressortir
et il sera comme neuf
le jour où, enfin
tu en auras besoin.
Prends garde
cependant
à ne pas dépasser
la date
de péremption.

(Francis Combes)


Illustration

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