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L’aveugle (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration: Pablo Picasso
    
L’aveugle

J’ai vu tes filles,
Dieu des armées
Et tout de suite j’ai aimé leurs yeux de brume
J’ai aimé leur chevelure de fougère nocturne
Et l’odeur de la menthe des ruisseaux à leurs tempes

J’ai respiré tes filles, ô Éternel
J’ai bu les gouttes de sueur à leur aisselle
La poussière de l’été à leur cou
J’ai bu leurs larmes à leurs paupières

J’ai mangé tes filles, Dieu jaloux
J’ai tenu la pointe de leurs seins entre mes lèvres
J’ai tenu leur pulpe entre mes dents
J’ai pressé ma bouche sur leur bouche noire et sur leur bouche blanche
J’ai happé le serpent charnu de leur langue avec ma langue

Maintenant je suis vieux et je suis aveugle, Dieu vainqueur
Je n’ai plus ma force d’arbre et mes mains tremblent
Que me reste-t-il de tes filles innombrables ?
Que me reste-t-il de leur rire sous mes doigts morts?

Le calviniste

(Jacques Chessex)

 

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Sur maigre touffe d’herbe (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration
    
Sur maigre touffe d’herbe

Un jour j’étais couché sur maigre touffe d’herbe
Naturellement j’imaginais ma mort dans cette posture
Un autre jour j’étais à l’écoute du ciel
Et je riais de ses hôtes et de leurs trompettes pour rien

Sur maigre touffe d’herbe

Parle un fantôme

Tu m’avais dit que je verrais les anges

Au fond du ciel !

Je n’aperçois que d’autres touffes de buée

Puis plus rien

Que peut faire un mortel de sa voix mortelle

Si le gouffre est plein d’ailes que je ne vois pas

O sainte guerre!

Dormir sur l’herbe comme un mort

Voyager dans chaque heure avec l’idée de mon

fantôme
Braver le concert des témoins d’en haut
Manger de l’os sous la pulpe
De la cendre humide sous l’herbe humide de la seule
Rosée!

(Jacques Chessex)

 

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SONNET (Federico Garcia Lorca)

Posted by arbrealettres sur 23 septembre 2018



 

Andrey Remnev _ Andrej Remnjov_ Remnev (50)

SONNET

J’ai peur de perdre la merveille
de tes yeux de statue et l’accent
que de nuit me pose sur la joue
la solitaire rose de ton haleine.

J’ai peur d’être sur ce versant
un tronc sans rameaux et désespère
de n’avoir fleur, pulpe, ni terre
polir le ver de mon tourment.

Si tu es mon trésor caché,
si tu es ma croix, mon chagrin mouillé,
si je suis le chien de ta seigneurie,

ne me laisse perdre ce que j’ai gagné
et vois ta rivière embellie
des  feuilles de mon automne dévoué.

(Federico Garcia Lorca)

Illustration: Andrey Remnev

 

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FRUITS ET LEGUMES (Umberto Saba)

Posted by arbrealettres sur 25 août 2018



 

épicerie

FRUITS ET LEGUMES

Légumes, fruits, couleurs de la belle
saison. Quelques corbeilles où pour la soif
se laissent voir de douces pulpes crues.

Entre un enfant aux jambes nues,
impérieux, il s’enfuit.

L’humble échoppe
s’assombrit, elle vieillit comme
une mère.

Dehors, lui, au soleil
il s’éloigne, suivi de son ombre, léger.

(Umberto Saba)

Illustration: Alain Gaudin

 

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Éclaircie en hiver (Francis Ponge)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2018


 


 

Éclaircie en hiver

Le bleu renaît du gris, comme la pulpe éjectée d’un raisin noir.
Toute l’atmosphère est comme un œil trop humide,
où raisons et envie de pleuvoir ont momentanément disparu.
Mais l’averse a laissé partout des souvenirs qui servent au beau temps de miroirs.

Il y a quelque chose d’attendrissant dans cette liaison entre deux états d’humeur différente.
Quelque chose de désarmant dans cet épanchement terminé.

Chaque flaque est alors comme une aile de papillon placée sous vitre,
Mais il suffira d’une roue de passage pour en faire jaillir la boue.

(Francis Ponge)

Illustration

 

 

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Cette chair (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 6 janvier 2018



 

Illustration: Viviane-Josée Restieau

    
Cette chair

En cette chair
Florissante ou putride
Carnassière ou paisible

En ce tissu de fange
En cette substance qui croît
Pour un jour s’abolir

En ces fibres
Où le verbe s’incarne
Où fermente le réel

En cette matière
Où se greffe le coeur
En cet éphémère perpétué

En cette trame obscure
S’implante la poésie
Réside toute pensée

En cette chair
De clémence ou de turpitudes
Liée à l’astre indélébile

En cette chair
Au précaire équilibre
Entre espoir et affliction

En cette pulpe savoureuse
Sillonnée par le rêve
Ravagée par le temps

Hors des gouffres de cette chair
Jusqu’aux épaules de l’espace
S’élèveront toujours les ailes

D’un infini improbable
D’un chant indéfini
D’un vol incandescent.

(Andrée Chedid)

 

Recueil: Rythmes
Traduction:
Editions: Gallimard

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L’avenir suspendu (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 6 janvier 2018




Illustration: Carrie Vielle
    
L’avenir suspendu

Enclos
Dans le fruit délectable
De nos corps
Dans la pulpe savoureuse
De notre chair
Nous oublions le temps
Son harpon impitoyable
Qui peu à peu nous dégrade
Et nous entraîne
Dans les filets de la mort

Comment se soumettre
Au détissage de nos peaux
Aux flux de nos rides
Aux piétinements de l’âme
Au pourrissement des os.

Comment ignorer
La morosité de l’aube
Les pâleurs de la nuit
Les brisures de la flamme
Ou le chant appauvri

Comment redresser
La fourbe courbure
Comment se détourner
De l’avenir suspendu ?

(Andrée Chedid)

 

Recueil: Rythmes
Traduction:
Editions: Gallimard

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Les pommes respirent (Jean Cayrol)

Posted by arbrealettres sur 19 décembre 2017




    
Les pommes respirent

Ne laissez pas l’amour s’échapper de ses pommes.
Ce sont des fruits mordus, sucrés, puis oubliés.
On trouve dans l’herbage ce qui reste d’un homme ;
pulpes mortes et fraîches, chair qui perdit son nacré.

Le pommier a fleuri dans le gel d’hiver ;
ses pétales ont été emportés au loin par un vent sec.
L’écorce s’est fendue, la mousse est sa misère ;
une roue a écrasé ses pépins, la neige les enterre.

L’amour charnu bouge dans le vent froid,
pomme jaunie par les soucis :
c’est un nomade abandonné sans être en vie,
quel amant a choisi d’être un dieu sans carquois ?

Amour rouge et rond telle une pomme douce,
on retrouve des traces de dents sur la peau neuve.
Est-ce un baiser perdu dont la sève s’abreuve ?
On oublie le pas discret d’une saison trop rousse.

Amour, quoi de plus secret, perdu, abandonné,
la guêpe a mordu son cœur qui fut le tien.
Tu roules sur le chemin avec les chiens,
tu te laisses enfermer dans un blanc compotier.

Amour comestible dont le jus fait du bien.

(Jean Cayrol)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Recueil: Chacun vient avec son silence
Traduction:
Editions: Points

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LE NEZ FIN (Raymond Queneau)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2017




    
LE NEZ FIN

Prends un brin d’herbe et froisse-le
entre la pulpe de tes doigts
et tu sentiras parfois une odeur amère
et parfois celle du printemps
c’est peut-être de l’anis c’est peut-être de la menthe
c’est peut-être la plante
qui fait rêver à tous les parfums de l’Arabie
à la cannelle au gingembre à l’ilang-ilang
au poil de l’âne qui fait hihan hihan
à la roche rôtie à la pierre panée
à la route rouillée à la boue piétinée
à l’eau
à rien

(Raymond Queneau)

 

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Aimée (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 24 novembre 2017




Illustration: Josephine Wall
    
aimée

moissonne la coulée en toi

aimée d’un plus-que-souffle
la veine bat sur l’aurore

c’est toi-même à fleur de soi

à l’envers dans le temps
à l’envers dans le blanc

aimée d’un toujours-ciel

disparue sitôt surgie
disparue

ouvre le visage
qui meurt de vie
qui meurt de nuit

stations du lointain souffert
tes mains s’offrent

pour trouver
les pierres de monde

aimée
projette l’ombre
du paradis

où finit le ciel
c’est ta prière qui voit
c’est ton bleu
qui se noie

aimée
tu pleus toute parole
en gouttes de nuit

quelque chose
on ne sait où
sans répit sans repos
dans la pulpe du je t’aime

aimée de pur désert noir
ta nuit vient
plus vive que neige

meurs l’oubli
tiens la foudre
en haleine

laisse le temps
s’effondrer
dans ta blessure

aimée
moissonne le monde en nous

éveille les noms
qui s’agrippent aux étoiles
au feu qui forge la joie

l’ébloui n’est pas oubli
la chute tremble de vie

enroulée
dans la signature du vide
en attente pure

nul fond nulle fin
quand saigne la présence

(Zéno Bianu)

Recueil: Infiniment proche
Editions: Gallimard

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