Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘railler’

CE CORPS DE MORT (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 2 juin 2018




CE CORPS DE MORT

Pardonné, purifié, de tout ce
Moi, que peut-il demeurer ?
De cet être formé
Pour et par le péché ?
Comment ces mains pourraient-elles être miennes,
Façonnées par tout le mal que j’ai fait,
La vie prise à des créatures,
Les coups donnés, les choses délicates brisées,
Frappées avec violence, les tissus végétaux déchirés,
Un autre être vivant touché avec rudesse —
Façonnées par la cruauté sans trêve de toute vie,
Pardonnées, ces mains devront mourir.

Pardonné, comment ce visage
Que la peur et la froideur,
L’aveuglement sans amour, la fatigue inquiète
Ont marqué, ont ridé,
Ces traits formés et composés
Par la futile indifférence,
La mesquinerie changeante et la violence cachée,
Comment ce visage pourrait-il être béni,
Qui porte témoignage d’une vie mal vécue ?

Chaque créature est la signature de ses actes.
La mouette pique de haut, façonnée par le vent et la faim,
Les yeux, le bec fouailleur et les fortes ailes blanches
Avivés, affilés, rendus beaux et puissants par le vent et par l’eau,
Les cris et les battements d’ailes murmurent la vérité
sacrée de son être.
L’homme agit mal : seul pur le chant
Issu des lèvres de l’amour, et le cri muet
Quand la douleur raille l’humain qui est en nous.

***

THIS BODY OF DEATH

Forgiven and made pure, what of all this
Self could remain?
This person formed
For sin, by sin?
How could these hands be mine,
Shaped as they are by all the ill I have done,
Life of creatures taken,
Blows given, delicate things broken,
Struck violently, green textures torn,
Another living being touched ungently-
Shaped as they are by all life’s restless cruelty,
Forgiven, these hands must die.

Forgiven, how could this face
That fear and coldness,
Unloving blindness, anxious weariness
Have marked and lined,
These features formed and framed
By trivial indifference,
Unstable pettiness and latent violence,
How could this face be blessed,
Bearing its record of a life lived amiss?

Each creature is the signature of its action.
The gull swoops, shaped by wind and hunger,
Eyes and scavenging beak, and strong white wings
Turned to a fine edge of beauty and power by wind and
water.
Scream and wing-beat utter the holy truth of its being.
Man acts amiss: pure only the song
That breaks from the lips of love, or the wordless cry
When grief or pain makes mock of all that is human in us.

(Kathleen Raine)

 

 

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

A Laure (Alfred de Musset)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2018



A Laure

Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée,
Que balbutiais-tu dans ces fatales nuits ?
Exerçais-tu ta langue à railler ta pensée ?
Que voulaient donc ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots et ces cris ?

Ah ! si le plaisir seul t’arrachait ces tendresses,
Si ce n’était que lui qu’en ce triste moment
Sur mes lèvres en feu tu couvrais de caresses
Comme un unique amant ;

Si l’esprit et les sens, les baisers et les larmes,
Se tiennent par la main de ta bouche à ton coeur,
Et s’il te faut ainsi, pour y trouver des charmes,
Sur l’autel du plaisir profaner le bonheur :

Ah ! Laurette ! ah ! Laurette, idole de ma vie,
Si le sombre démon de tes nuits d’insomnie
Sans ce masque de feu ne saurait faire un pas,
Pourquoi l’évoquais-tu, si tu ne m’aimais pas ?

(Alfred de Musset)


Illustration: Alina Maksimenko

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

BIENHEUREUX DÉSIR (Johann Wolfgang Von Goethe)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2018



    

BIENHEUREUX DÉSIR

Ne le dites à personne, sinon au sage,
Car la foule est prompte à railler :
Je veux louer le Vivant
Qui aspire à la mort dans la flamme.

Dans la fraîcheur des nuits d’amour
Où tu reçus la vie, où tu la donnas,
Tе saisit un sentiment étrange
Quand luit le flambeau silencieux.

Tu ne restes plus enfermé
Dans l’ombre ténébreuse
Et un désir nouveau t’entraîne
Vers un plus haut hyménée.

Nulle distance ne te rebute,
Tu accours en volant, fasciné,
Et enfin, amant de la lumière,
Tе voilà, ô papillon, consumé.

Et tant que tu n’as pas compris
Ce : Meurs et deviens !
Tu n’es qu’un hôte obscur
Sur la terre ténébreuse.

(Johann Wolfgang Von Goethe)

 

Recueil: Goethe Le Divan
Traduction: Henri Lichtenberger
Editions: Gallimard

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

SOLITUDE (John Clare)

Posted by arbrealettres sur 17 janvier 2018



Illustration: Károly Ferenczy
    
SOLITUDE

Il y a dans la solitude un charme heureux
Un sentiment dont le monde ne connaît rien
Un vert délice que chérit l’esprit blessé
Une fois retranché de ce monde brutal
Dont la joie criminelle est de railler le bien
Sa verte geôle lui procure du plaisir
La renarde ne le fuit pas les oiseaux rient
Il vit en Crusoë de son champ dont les chênes
Abritent vert foncé son méridien loisir

***

SOLITUDE

There is a charm in solitude that cheers
A feeling that the world knows nothing of
A green delight the wounded mind endears
After the hustling world is broken off
Whose whole delight was crime — at good to scoff
Green solitude his prison pleasure yields
The bitch fox heeds him not birds seem to laugh
He lives the Crusoe of his lovely field
Whose dark green oaks his noontide leisure shield

(John Clare)

 

Recueil: Poèmes et Proses de la Folie de John Clare
Traduction: Pierre Leyris
Editions: Mercure de France

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

A la muse (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 12 décembre 2017



 

A la muse

Tes chants les plus secrets révèlent,
Le présage fatal de la mort,
L’anathème des lois sacrées,
Et l’outrage fait au bonheur.
Et ta force est irrésistible,
Je l’affirme avec la rumeur :
Tu as fait déchoir des anges
Pris au piège de ta beauté…
Et lorsque tu railles la foi
Au-dessus de ta tête, soudain,
Luit, blême, le cercle gris-pourpre
Que j’ai vu luire autrefois.
Méchante ? Bonne ? Tu es autre.
On te dit avec des mots savants :
Pour d’aucuns, tu es Muse et miracle.
Et pour moi tourment et enfer.

(Alexandre Blok)

Illustration: Evelyn De Morgan

 

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

BOIS, POURQUOI ME FAIRE GRISE MINE? (Emily Brontë)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2017




    
BOIS, POURQUOI ME FAIRE GRISE MINE?

Bois, pourquoi me faire grise mine?
Spectres branchus qui, dolemment,
Branlez du chef dans le ciel morne,
Pourquoi me railler méchamment?

***

WOODS, YOU NEED NOT FROWN ON ME

Woods, you need not frown on me;
Spectral trees, that so dolefully
Shake your heads in the dreary sky,
You need not mock so bitterly.

(Emily Brontë)

 

Recueil: Poèmes
Traduction: Pierre Leyris
Editions: Gallimard

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

LE RAT ET L’ELÉPHANT (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

LE RAT ET L’ELÉPHANT

Se croire un personnage est fort commun en France.
On y fait l’homme d’importance,
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois :
C’est proprement le mal François.
La sotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière.
Leur orgueil me semble en un mot
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre
Qui sans doute en vaut bien un autre.

Un Rat des plus petits voyait un Eléphant
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
De la bête de haut parage,
Qui marchait à gros équipage.
Sur l’animal à triple étage
Une Sultane de renom,
Son Chien, son Chat et sa Guenon,
Son Perroquet, sa vieille, et toute sa maison,
S’en allait en pèlerinage.
Le Rat s’étonnait que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse :
Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants.
Mais qu’admirez-vous tant en lui vous autres hommes ?
Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
D’un grain moins que les Eléphants.
Il en aurait dit davantage ;
Mais le Chat sortant de sa cage,
Lui fit voir en moins d’un instant
Qu’un Rat n’est pas un Eléphant.

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Dans le crépuscule fané (Guillaume Apollinaire)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2016



Dans le crépuscule fané
Où plusieurs amours se bousculent
Ton souvenir gît enchaîné
Loin de nos ombres qui reculent

O mains qu’enchaîne la mémoire
Et brûlantes comme un bûcher
Où le dernier des phénix noire
Perfection vient se jucher

La chaîne s’use maille à maille
Ton souvenir riant de nous
S’enfuit l’entends-tu qui nous raille
Et je retombe à tes genoux

(Guillaume Apollinaire)

Illustration: Fabienne Contat

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

SOMNAMBULE DU RÊVE (Georg Trakl)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2016




SOMNAMBULE DU RÊVE

Où es-tu, toi qui m’accompagnais ?
Où es-tu, face céleste ?
Un vent rauque raille à mon oreille : Insensé !
Un rêve ! Ûn rêve ! Fou que tu es !
Pourtant, pourtant ! Comment était-ce avant
Que j’entre dans la nuit et la désolation ?
T’en souviens-tu, fou, insensé !
Écho de mon âme, vent rauque :
Ô fou ! O insensé !
N’était-elle pas là, mains implorantes,
Bouche cernée d’un sourire triste,
Appelant dans la nuit et la désolation !
Qu’appelait-elle donc ? L’ignores-tu ?
On eût dit de l’amour. Nul écho
Ne lui revint ni ne lui renvoya ce mot.
Était-ce de l’amour ? Malheur, j’ai oublié !
Seul dans la nuit et la désolation
Et l’écho de mon âme — le vent !
Qui raille et raille : O fou ! O insensé !

***

TRAUMWANDLER

Wo bist du, die mir zur Seite ging,
Wo bist du, Himmelsangesicht ?
Ein rauher Wind höhnt mir ins Ohr : du Narr !
Ein Traum ! Ein Traum ! Du Tor !
Und doch, und doch ! Wie war es einst,
Bevor ich in Nacht und Verlassenheit schritt ?
Weißt du es noch, du Narr, du Tor !
Meiner Seele Echo, der rauhe Wind :
O Narr !O Tor !
Stand sie mit bittenden Händen nicht,
Ein trauriges Lächeln urn den Mund,
Und rief in Nacht und Verlassenheit !
Was rief sie nur ! Weißt du es nicht ?
Wie Liebe klang’s. Kein Echo trug
Zu ihr zurück, zu ihr dies Wort.
War’s Liebe ? Weh, daß ich’s vergaß !
Nur Nacht um mich und Verlassenheit,
Und meiner Seele Echo — der Wind !
Der hönt und hönt : O Narr ! O Tor !

(Georg Trakl)

Illustration: Alex Alemany

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Mères, nonnes, toutes adorent des images (William Butler Yeats)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2016



 

Mères, nonnes, toutes adorent des images,
Mais l’image qu’un cierge éclaire, ce n’est pas
Ce qui émeut le rêve d’une mère,
Elle a trop de la paix du marbre, du bronze,
Bien qu’elle aussi brise des coeurs. — Présences
Que savent la passion, la piété, l’amour
Et qui disent du ciel toute la gloire,
Pérennités qui raillent le temps terrestre;

***

Both nuns and mothers worship images,
But those the candles light are not as those
That animate a mother’s reveries,
But keep a marble or a bronze repose.
And yet they too break hearts— O Presences
That passion, piety or affection knows,
And that all heavenly glory symbolise—
O self-born mockers of man’s enterprise ;

(William Butler Yeats)

Illustration: Akseli Gallén-Kallela

 

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

 
%d blogueurs aiment cette page :