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Poésie

Posts Tagged ‘railleur’

Création (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 23 mars 2019



 

Création

Voilà ce que c’est: une lassitude,
L’horloge ne veut pas se taire;
Un tonnerre s’apaise au loin.
Voix inconnues, voix prisonnières,
Je les entends gémir et se plaindre.
Un cercle mystérieux se resserre,
Mais dans cet abîme de bruits et de murmures
Se dresse un son, un seul, qui domine tout.
Autour de lui tout se tait si strictement
Qu’on entend pousser l’herbe dans la forêt,
Et passer le Mal avec sa besace sur la terre.
Mais voici que soudain on distingue des mots
Et les signaux des rimes légères, —
Alors je commence à comprendre,
Et ces strophes simplement dictées
Se rangent dans le cahier blanc comme neige.

*

Je n’ai que faire des odes et de leurs bataillons,
Des subtiles élégies et de leurs séductions;
Pour moi, il faut dans les vers que tout soit à côté,
Pas comme chez les gens.

Si vous saviez avec quelles ordures
On fait pousser les vers, sans la moindre honte,
Comme un pissenlit jaune près de la clôture,
Comme les bardanes et l’arroche.

Un appel irrité, l’odeur du goudron frais,
Une mystérieuse moisissure sur le mur…
Et le vers chante déjà, railleur, tendre,
Pour votre joie et la mienne.

(Anna Akhmatova)

 

 

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Hier soir (Alexandre Pouchkine)

Posted by arbrealettres sur 28 novembre 2018




    
Hier soir, comme Léila
me quittait très froidement,
je lui dis : « Ah ! reste encore ! »
Elle de me répliquer
que ma tête est grisonnante.
A l’indiscrète railleuse
je dis : « Chaque heure a ses goûts
et le noir parfum du musc
en camphre s’est vu changé. »
Le propos fut malheureux,
Léila ne fit qu’en rire
et dit : « Si le musc éveille
l’ardeur des jeunes époux,
laissons le camphre aux cercueils. »

(Alexandre Pouchkine)

 

Recueil: Poésies
Traduction: Louis Martinez
Editions: Gallimard

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Que ta maîtresse (Jean Richepin)

Posted by arbrealettres sur 13 juillet 2018



Illustration: Gerda Wegener
    
Que ta maîtresse soit ou blonde, ou rousse, ou brune,
Qu’elle vienne d’en haut, ou d’en bas, ou d’ailleurs,
Grains l’abandon certain promis par les railleurs.
La femme et ses désirs sont réglés par la lune.

Tous les amours du monde ont une fin commune.
Ta maîtresse prendra de tes ans les meilleurs
Et les effeuillera sous ses doigts gaspilleurs.
La femme est un danger quand on n’en aime qu’une.

Aime-les toutes, c’est le parti le plus sûr :
La brune aux yeux de nuit, la blonde aux yeux d’azur,
La rousse aux yeux de mer, et bien d’autres encore.
Ne fixe pas ton cœur à leurs cœurs décevants,
Mais change! L’homme heureux est celui que décore
Un chapeau d’amoureux qui tourne à tous les vents.

(Jean Richepin)

 

 

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Jeune homme irrité (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2018



 

Agim Sulaj 55 [1280x768]

Jeune homme irrité

Jeune homme irrité sur un banc d’école,
Dont le coeur encor n’a chaud qu’au soleil,
Vous refusez donc l’encre et la parole
À celles qui font le foyer vermeil ?
Savant, mais aigri par vos lassitudes,
Un peu furieux de nos chants d’oiseaux,
Vous nous couronnez de railleurs roseaux !
Vous serez plus jeune après vos études :
Quand vous sourirez,
Vous nous comprendrez.

Vous portez si haut la férule altière,
Qu’un géant ploierait sous son docte poids.
Vous faites baisser notre humble paupière,
Et nous flagellez à briser nos doigts.
Où prenez-vous donc de si dures armes ?
Qu’ils étaient méchants vos maîtres latins !
Mais l’amour viendra : roi de vos destins,
Il vous changera par beaucoup de larmes :
Quand vous pleurerez,
Vous nous comprendrez !

Ce beau rêve à deux, vous voudrez l’écrire.
On est éloquent dès qu’on aime bien ;
Mais si vous aimez qui ne sait pas lire,
L’amante à l’amant ne répondra rien.
Laissez donc grandir quelque jeune flamme
Allumant pour vous ses vagues rayons ;
Laissez-lui toucher plumes et crayons ;
L’esprit, vous verrez, fait du jour à l’âme :
Quand vous aimerez,
Vous nous comprendrez !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Agim Sulaj

 

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VERS AMOUREUX (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 14 février 2018



 

Irene Belknap_003

VERS AMOUREUX

Comme en un préau d’hôpital de fous
Le monde anxieux s’empresse et s’agite
Autour de mes yeux, poursuivant au gîte
Le rêve que j’ai quand je pense à vous.

Mais n’en pouvant plus, pourtant, je m’isole
En mes souvenirs. Je ferme les yeux ;
Je vous vois passer dans les lointains bleus,
Et j’entends le son de votre parole.

*

Pour moi, je m’ennuie en ces temps railleurs.
Je sais que la terre aussi vous obsède.
Voulez-vous tenter (étant deux on s’aide)
Une évasion vers des cieux meilleurs ?

(Charles Cros)

Illustration: Irene Belknap

 

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L’ami d’enfance (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 21 août 2017



 

Chantal Dufour  r-Portrait [1280x768]

L’ami d’enfance

Un ami me parlait et me regardait vivre :
Alors, c’était mourir… mon jeune âge était ivre
De l’orage enfermé dont la foudre est au coeur ;
Et cet ami riait, car il était moqueur.
Il n’avait pas d’aimer la funeste science.
Son seul orage à lui, c’était l’impatience.
Léger comme l’oiseau qui siffle avant d’aimer,
Disant :  » Tout feu s’éteint, puisqu’il peut s’allumer ;  »
Plein de chants, plein d’audace et d’orgueil sans alarme,
Il eût mis tout un jour à comprendre une larme.

De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs ;
J’étais déjà l’aînée, hélas ! Par bien des pleurs.
Décorant sa pitié d’une grâce insolente,
Il disputait, joyeux, avec ma voix tremblante.
À ses doutes railleurs, je répondais trop bas…
Prouve-t-on que l’on souffre à qui ne souffre pas ?
Soudain, presque en colère, il m’appela méchante
De tromper la saison où l’on joue, où l’on chante :
 » Venez, sortez, courez où sonne le plaisir !
Pourquoi restez-vous là navrant votre loisir ?
Pourquoi défier vos immobiles peines ?
Venez, la vie est belle, et ses coupes sont pleines ! …
Non ? Vous voulez pleurer ? Soit ! J’ai fait mon devoir :
Adieu ! – quand vous rirez, je reviendrai vous voir.  »
Et je le vis s’enfuir comme l’oiseau s’envole ;
Et je pleurai longtemps au bruit de sa parole.

Mais quoi ? La fête en lui chantait si haut alors
Qu’il n’entendait que ceux qui dansent au dehors.
Tout change. Un an s’écoule, il revient… qu’il est pâle !
Sur son front quelle flamme a soufflé tant de hâle ?
Comme il accourt tremblant ! Comme il serre ma main !
Comme ses yeux sont noirs ! Quel démon en chemin
L’a saisi ? – c’est qu’il aime ! Il a trouvé son âme.
Il ne me dira plus :  » Que c’est lâche ! Une femme.  »
Triste, il m’a demandé :  » C’est donc là votre enfer ?
Et je riais… grand dieu ! Vous avez bien souffert !  »

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Chantal Dufour

 

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Petit Bonhomme vit encore (Goethe)

Posted by arbrealettres sur 21 août 2017


Après midi, dans l’ombre fraîche,
Nous étions entre jeunes gens;
L’Amour vint et voulut jouer
Au Petit Bonhomme avec nous.

Joyeux, chacun de mes amis
Avait près de lui son « cher coeur »;
L’Amour souffla sur son flambeau
Et dit: « Prenez cette chandelle! »

Et l’on fit circuler en hâte
Le flambeau qui brûlait sans flamme;
Chacun le glissa prestement
Entre les doigts de son voisin.

Et Dorilis me le tendit
De son air moqueur et railleur.
Ma main l’ayant touchée à peine,
La chandelle flambe à feu vif,

Me brûle les yeux, le visage,
Me met en flammes la poitrine,
Et ce brasier eût pour un peu
Jailli au-dessus de ma tête.

Je crus l’éteindre d’une tape,
Pourtant son feu dure toujours.
Au lieu de mourir, le bonhomme
Etait chez moi en pleine vie.

***

Stirbt der Fuchs, so gilt der Balg

Nach Mittage sassen wir
Junges Volk im Kühlen;
Amor kam, und stirbt der Fuchs
Wollt er mit uns spielen.

Jeder meiner Freunde sass
Froh bey seinem Herzchen;
Amor blies die Fackel aus,
Sprach: Hier ist das Kerzchen!

Und die Fackel, wie sie glomm,
Liess man eilig wandern,
Jeder drückte sie geschwind
In die Hand des andern.

Und mir reichte Dorilis
Sie mit Spott und Scherze;
Kaum berührt mein Finger sie,
Hell entflammt die Kerze,

Sengt mir Augen und Gesicht,
Setzt die Brust in Flammen,
Über meinem Haupte schlug
Fast die Gluth zusammen.

Löschen wollt ich, patschte zu,
Doch es brennt beständig;
Statt zu sterben ward der Fuchs
Recht bey mir lebendig.

(Goethe)

Illustration

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AUTRUCHE (César Vallejo)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2016



AUTRUCHE

Mélancolie, ôte maintenant ton doux bec ;
ne gave plus tes jeûnes en mes blés de lumière.
Mélancolie, assez! Comme tes poignards savent boire
le sang sucé par ma sangsue d’azur !

N’achève pas la manne femelle tombée;
que naisse d’elle, demain, une croix,
demain quand je ne saurai plus vers qui tourner les yeux,
quand le cercueil ouvrira son grand Ô railleur.

Mon coeur est un vase arrosé d’amertume ;
d’autres oiseaux paissent lui…
Mélancolie. ne tarit plus ma vie,
déshabille tes lèvres femelles… !

***

AVESTRUZ

Melancolía, saca tu dulce pico ya;
no cebes tus ayunos en mis trigos de luz.
Melancolía, basta! Cuál beben tus puñales
la sangre que extrajera mi sanguijuela azul!

No acabes el maná de mujer que ha bajado;
yo quiero que de él nazca mañana alguna cruz,
mañana que no tenga yo a quién volver los ojos,
cuando abra su gran O de burla el ataúd.

Mi corazón es tiesto regado de amargura;
hay otros viejos pájaros que pastan dentro de él…
Melancolía, deja de secarme la vida,
y desnuda tu labio de mujer…!

(César Vallejo)


Illustration: Jeannie Lynn Paske

 

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