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Tu mords dans le bras de la nuit (Albert Ayguesparse)

Posted by arbrealettres sur 12 juillet 2017



 

Tu mords dans le bras de la nuit
Et son ombre se défait au fond des pièges.
Une épaule remue dans l’air des montagnes
Au milieu des bulles de lumière
Dans la brume dorée des villes.

Les fleurs sauvages de l’aurore
Illuminent les petits jardins trempés de rosée.
Sur les murs couverts de cicatrices
Brillent les mains coupées des boucaniers.
Et quand le plaisir laisse pendre la langue
Les amoureux perdus sur les récifs du soir

Sentent bouger sous l’écorce de la vie
La lave amère des mensonges.
Tu te promènes dans un paysage millénaire
Où la mer se démène sans repos
Et ourle d’une écume légère et sautillante
Les lèvres des coquillages oubliés.

(Albert Ayguesparse)

Illustration: Christiane Vleugels

 

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Tu (Jean-Baptiste Besnard)

Posted by arbrealettres sur 14 mai 2017



Tu fus la flamme qui s’éteint
à force de brûler dans l’âtre
Tu fus l’oiseau du matin
dans un ciel d’une teinte bleuâtre
qui s’envole du toit de la maison
vers la ligne de l’horizon

Tu fus la fleur dans le parterre
qui fleurit pour un jour
et s’incline vers la terre
à la fin d’un amour

Tu fus la rivière
qui coulait vers la mer
passant sous un grand pont de fer
ou un petit pont de pierre

Tu fus cette larme
au coin de l’oeil
qui fascine et charme
même après un deuil

Tu es l’infime goutte de rosée
sur la corolle de la fleur posée
qui capte tout le soleil
et devient un bijou vermeil

Tu es la vague marine
qui vient enlacer le récif
dans un mouvement lascif
et embrasser l’île mutine

Tu es l’étoile unique
d’un ciel de nuit
qui brillamment luit
au col de sa tunique

Tu es le feuillage
d’une forêt d’outremer
sous le bruyant passage
d’un groupe d’oiseaux de mer

Tu es le bateau dans la brume
qui soulève l’écume

Tu es le corps de la déesse
que je découvre en rêvant
nue dans le souffle du vent
qui voluptueusement te caresse

Tu es ce regard de luxure
qui m’enivre et me torture

Tu es cet oiseau de volupté
venu nicher dans ton corsage
où se blottit un sein sage
qui veut prendre sa liberté

Tu es ce sable de la plage
sur laquelle je vagabondais
et qui de jolies filles abondait
mais je ne voyais que ton visage

Tu es la branche
à laquelle s’accroche le rameau
sur lequel se pose l’oiseau
quand tu tortilles de la hanche
dans les rues du hameau

Tu es cet épi de blé
qui donnera cette moisson fertile
dans un champ qui n’est qu’une île
au milieu de ce pays troublé
par ta présence voluptueuse
dans ta robe vaporeuse

(Jean-Baptiste Besnard)

son site ici: Jean-Baptiste Besnard

Illustration: Ekaterina Panikanova

 

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Marine (Verlaine)

Posted by arbrealettres sur 9 février 2017



L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame,
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.

(Verlaine)

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Voici le pain, le vin, la table, la demeure (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 31 janvier 2017



Voici le pain, le vin, la table, la demeure,
ce dont l’homme a besoin, et la femme et la vie,
en ce lieu accourait la paix vertigineuse,
la brûlure de tous brûle en cette lumière.
Honneur à tes deux mains, ces oiseaux qui préparent
les blanches créations cuisinées en chantant,
et salut ! à tes pieds légers, tes pieds intègres,
vivat ! danseuse qui danses avec ton balai.
Ces fleuves brusques avec des eaux et des menaces,
ce pavillon pris dans les tourments de l’écume,
ces rayons de miel et ces récifs incendiaires
Sont devenus la paix de ton sang dans le mien,
couche d’étoiles et bleue comme la nuit
et la simplicité sans fin de la tendresse.

***

Aquí está el pan, el vino, la mesa, la morada :
el menester del hombre, la mujer y la vida :
a este sitio corría la paz vertiginosa,
por esta luz ardió la común quemadura.
Honor a tus dos manos que vuelan preparando
los blancos resultados del canto y la cocina,
salve ! la integridad de tus pies corredores,
viva ! la bailarina que baila con la escoba.
Aquellos bruscos ríos con aguas y amenazas,
aquel atormentado pabellón de la espuma,
aquellos incendiarios panales y arrecifes
son hoy este reposo de tu sangre en la mía,
este cauce estrellado y azul como la noche,
esta simplicidad sinfinde la ternura.

(Pablo Neruda)

Illustration: Francisco Bajén

 

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Plongée dans le naufrage (Adrienne Rich)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2016



 

Plongée dans le naufrage

Après avoir lu le livre des mythes,
chargé l’appareil photo,
et vérifié le tranchant du couteau,
j’ai revêtu
l’armure de caoutchouc noir
les palmes absurdes
le masque grave et malcommode.
Je dois le faire,
non comme Cousteau et son

équipe zélée
à bord du schooner inondé de lumière
mais ici, seule.

Il y a une échelle.
L’échelle est toujours là
qui pend innocemment
contre le bord du schooner.
Nous savons à quoi elle sert,

nous qui l’avons utilisée.
Sinon c’est aussi
une pièce de floche marine
un article quelconque.

Je descends.
Barreau après barreau et l’oxygène
me submerge encore
la lumière bleue

les atomes limpides
de notre atmosphère.
Je descends.
Mes palmes m’handicapent,
je descends de l’échelle en rampant comme un insecte
et il n’y a personne
pour me dire quand l’océan
va commencer.

D’abord l’air est bleu et puis
devient plus bleu, puis vert et puis
noir je m’évanouis dans ce noir
mon masque est fort
il pompe mon sang avec force
la mer, c’est une autre histoire
la mer n’est pas une question de force
je dois apprendre seule

à faire pivoter mon corps sans violence
dans l’élément profond.

Et maintenant, il est facile d’oublier
pourquoi je suis venue
parmi tant d’êtres qui ont toujours
vécu ici
agitant leurs éventails crénelés
entre les récifs

d’ailleurs
on respire différemment ici-bas.

Je suis venue pour explorer l’épave.
Les mots sont des intentions.
Les mots sont des cartes.
Je suis venue pour constater les dommages
et les trésors qui prévalent.
Je caresse le rayon de ma lampe

lentement le long du flanc
d’une chose plus permanente
qu’un poisson ou qu’une algue

j’étais venue pour cela :
le naufrage et non l’histoire du naufrage
cela même et non le mythe
le visage noyé regardant toujours
vers le soleil

l’évidence des dommages
usé par le sel et le balancement pour
cette beauté râpée
les membrures du désastre
arrondissant leur témoignage
parmi ceux qui rôdent timidement.

C’est bien ici.
Et j’y suis, l’ondine dont la chevelure sombre
coule noire, l’ondain dans son corps en armure

nous tournons silencieusement
autour de l’épave,
nous plongeons dans la cale.
Je suis elle : je suis lui
dont le visage noyé dort les yeux ouverts
dont les seins portent encore la contrainte
dont la cargaison d’argent, de cuivre et
de vermeil repose
obscurément dans des tonneaux

à demi enfoncés et abandonnés à la rouille
nous sommes les instruments à demi détruits
qui autrefois indiquions une direction
les bûches mangées par l’eau
le compas faussé

Nous sommes, je suis, vous êtes
par lâcheté ou courage
celui qui trouve son chemin

de retour vers cette scène
muni d’un couteau, d’un appareil photo,
d’un livre de mythes

nos noms ne figurent pas.

(Adrienne Rich)

 

 

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Parole (Margarita Guarderas de Jijon)

Posted by arbrealettres sur 21 juillet 2016



Et déjà tout luit, bat,
s’enfile par la faille,
toujours grandissant,
explorant l’espace, le gîte.
Signes-mots,
récif fugace des sèves,
dans la séquence du souffle,
dans le rythme.
Codes, à l’infini les mêmes,
à l’infini du langage,
comme un chuchotement.

(Margarita Guarderas de Jijon)

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LE RÉCIF DE CORAIL (José-Maria de Heredia)

Posted by arbrealettres sur 9 juin 2016



 

LE RÉCIF DE CORAIL

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Eclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l’iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux.
Dans l’ombre transparente indolemment il rôde ;

Et, brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d’or, de nacre et d’émeraude.

(José-Maria de Heredia)

 

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Trois Étoiles (Robert Desnos)

Posted by arbrealettres sur 25 mai 2016



Trois Étoiles

J’ai perdu le regret du mal passé les ans.
J’ai gagné la sympathie des poissons.
Plein d’algues, le palais qui abrite mes rêves est un récif
et aussi un territoire du ciel d’orage
et non du ciel trop pâle de la mélancolique divinité.
J’ai perdu tout de même la gloire que je méprise.
J’ai tout perdu hormis l’amour, l’amour de l’amour,
l’amour des algues, l’amour de la reine des catastrophes.
Une étoile me parle à l’oreille :
Croyez-moi, c’est une belle dame
Les algues lui obéissent et la mer elle-même se transforme en robe de cristal
quand elle paraît sur la plage.
Belle robe de cristal tu résonnes à mon nom.
Les vibrations, ô cloche surnaturelle, se perpétuent dans sa chair
Les seins en frémissent.
La robe de cristal sait mon nom
La robe de cristal m’a dit :
« Fureur en toi, amour en toi
Enfant des étoiles sans nombre
Maître du seul vent et du seul sable
Maître des carillons de la destinée et de l’éternité
Maître de tout enfin hormis de l’amour de sa belle
Maître de tout ce qu’il a perdu et esclave de ce qu’il garde encore.
Tu seras le dernier convive à la table ronde de l’amour
Les convives, les autres larrons ont emporté les couverts d’argent.
Le bois se fend, la neige fond.
Maître de tout hormis de l’amour de sa dame.
Toi qui commandes aux dieux ridicules de l’humanité
et ne te sers pas de leur pouvoir qui t’es soumis.
Toi, maître, maître de tout hormis de l’amour de ta belle »
Voilà ce que m’a dit la robe de cristal.

(Robert Desnos)

 

 

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LA LORELEI (Heinrich Heine)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2016





LA LORELEI

Je ne sais pas d’où vient cette grande tristesse
En moi, ni ce qu’elle veut dire;
Un conte d’autrefois que je ne cesse
D’entendre dans mon souvenir.

L’air fraîchit, et c’est l’heure où descend l’ombre,
Et le Rhin court paisiblement,
Le couchant fait à la montagne sombre
Un sommet d’or étincelant.

Tout en haut du rocher la fille la plus belle
Est merveilleusement assise sur le bord,
Sa parure d’or étincelle,
Elle peigne ses cheveux d’or.

Les peigne avec un peigne d’or
Et chante, ses cheveux peignant,
Une chanson, un air étrange et fort,
Mélodieux et violent.

Le marinier sur son fragile esquif,
Ça lui fait mal sauvagement,
Ses yeux ne voient pas les récifs,
Ils sont là-haut éperdument.

L’onde, je crois, finalement
Engloutit l’homme et sa nacelle
Et c’est la Lorelei, c’est elle
Qui les a perdus par son chant.

***

DIE LORELEI

Ich weiss nicht, was soil es bedeuten,
Dass ich so traurig bin;
Ein Marchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fliesst der Rhein;
Der Gipfel des Berges funkelt
Im Abendsonnenschein.

Die schönste Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar;
Ihr goldnes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldenes Haar.

Sie kämmt es mit goldenem Kamme,
Und singt ein Lied dabei;
Das hat eine wundersame,
Gewaltige Melodei.

Den Schiffer im kleinen Schiffe
Ergreift es mit wildem Weh;
Er schaut nicht die Felsenriffe,
Er schaut nur hinauf in die Höh.

Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn;
Und das hat mit ihrem Singen
Die Lore-Ley getan.

(Heinrich Heine)

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Mer montante (José-Maria de Hérédia)

Posted by arbrealettres sur 12 février 2016



Mer montante

Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs.
Du Raz jusqu’à Penmarc’h la côte entière fume,
Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume,
A travers la tempête errent les goëlands.

L’une après l’autre, avec de furieux élans,
Les lames glauques sous leur crinière d’écume,
Dans un tonnerre sourd s’éparpillant en brume,
Empanachent au loin les récifs ruisselants.

Et j’ai laissé courir le flot de ma pensée,
Rêves, espoirs, regrets de force dépensée,
Sans qu’il en reste rien qu’un souvenir amer.

L’Océan m’a parlé d’une voix fraternelle,
Car la même clameur que pousse encor la mer
Monte de l’homme aux Dieux, vainement éternelle.

(José-Maria de Hérédia)

Illustration

 

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