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Poésie

Posts Tagged ‘réelle’

Le réveil (Robert Desnos)

Posted by arbrealettres sur 20 février 2018



Le réveil

Entendez-vous le bruit des roues sur le pavé ?
Il est tard. Levez-vous. Midi à son de trompe
Réclame le passage à l’écluse et, rêvé,
Le monde enfin s’incarne et déroule ses pompes.

Il est tard. Levez-vous. L’eau coule en la baignoire.
Il faut laver ce corps que la nuit a souillé.
Il faut nourrir ce corps affamé de victoire.
Il faut vêtir ce corps après l’avoir mouillé.

Après avoir frotté les mains que tachait l’encre,
Après avoir brossé les dents où pourrissaient
Tant de mots retenus comme bateaux à l’ancre,
Tant de chansons, de vérités et de secrets.

Il est tard. Levez-vous. Dans la rue un refrain
Vous appelle et vous dit  » Voici la vie réelle « .
On a mis le couvert. Mangez à votre faim
Puis remettez le mors au cheval qu’on attelle.

Pourtant pensez à ceux qui sont muets et sourds
Car ils sont morts, assassinés, au petit jour.

(Robert Desnos)


Illustration: Gilbert Garcin

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J’ÉCRIS POUR QUE LE JOUR (Anna De Noailles)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



 

J’ÉCRIS POUR QUE LE JOUR

J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j’aimais la vie et l’heureuse Nature.

Attentive aux travaux des champs et des maisons,
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre et la montagne flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être, après la mort, parfois encore aimée,

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son coeur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

(Anna De Noailles)

Illustration: Ignacio Zuloaga

 

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Merci (Louis Calaferte)

Posted by arbrealettres sur 8 mars 2017



 

Eugène Begarat dans le jatdin 65x50cm-600 [1280x768]

Merci

Etaient-elles mortelles
Aussi
Ô! si
Fraîches délicates et belles
Les Clara et les Isabelle
De ces dimanches sans souci
Du temps vieux de mes jouvencelles

Etaient-elles réelles
Aussi
Ô! si
Timidement amoureux d’elles
Qu’il se peut que je ne rappelle
Qu’un de ces rêves réussis
Qui laissent au coeur leurs séquelles

Troublantes sentinelles
Ainsi
Voici
Je vous reviens mes demoiselles
Par les étranges raccourcis
Que l’âge après lui amoncelle

Soyez clémentes Isabelle
Et vous belles Clara aussi

Ma vie a brûlé ses chandelles
Mais si vraiment vous fûtes telles
Merci

(Louis Calaferte)

Illustration: Eugène Begarat

 

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OÙ L’ON PARLE SEULEMENT D’AMOUR (Juan Bañuelos)

Posted by arbrealettres sur 1 mars 2017



 

OÙ L’ON PARLE SEULEMENT D’AMOUR

Aux hommes, aux femmes,
Qui désirent vivre sans solitude,
À l’épais caméléon se taisant comme l’eau,
À l’air sauvage (c’est un oiseau attrapé),
À ceux qui dorment pendant que je veille,
À la femme assise sur la Place vendant son silence,
Enfin, je dis certaines choses réelles
Dans la langue de tous, amoureuse ;
Aux enfants qui rêvent de fruits
Et à ceux qui chantent des chansons sans parole dans les nuits
Je partage la mort avec la mort,
Les invite à la vie
Comme un garçon qui offre une pomme,
Je m’enflamme
Pour que se passent bien ces jours d’hiver
Pour qu’une femme se couche à mon côté
Et j’aime le monde

(Juan Bañuelos)

Illustration

 

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DIRE : FAIRE (Octavio Paz)

Posted by arbrealettres sur 3 février 2017



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DIRE : FAIRE

1
Parmi ce que je vois et dis,
parmi ce que je dis et tais,
parmi ce que je tais et rêve,
parmi ce que je rêve et oublie,
la poésie.
Se glisse
parmi le oui et le non :
dit
ce que je tais,
tait
ce que je dis,
rêve
ce que j’oublie.
Ce n’est pas un dire :
c’est un faire.
C’est un faire
qui est un dire.
La poésie
se dit et s’entend :
est réelle.
Et à peine dis-je
est réelle
se dissipe.
Est-elle plus réelle ainsi ?

2
Idée palpable,
mot
impalpable :
la poésie
va et vient
parmi ce qui est
et ce qui n’est pas.
Tisse des reflets
et les défisse.
La poésie
semailles yeux sur la page,
semailles mots dans les yeux.
Les yeux parlent,
les mots regardent,
les regards pensent.
Entendre
les pensées,
voir
Ce que nous disons,
toucher
le corps de l’idée.
Les yeux
se ferment,
Les mots s’ouvrent.

(Octavio Paz)

 
Illustration: ArbreaPhotos

 

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Un son maigre et pluvieux sonne en fausset mes heures (Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Posted by arbrealettres sur 11 janvier 2017



Un son maigre et pluvieux sonne en fausset mes heures,
Coassement — croassement — requiem des portes
Aux grands châteaux venteux dont le regard fait peur
Tandis que le grand vent glapit des noms de mortes,

Ou bruit de vieille pluie aigre sur quelque route
Qui n’invite qu’afin que le Destin s’égare
Vers le clocher aveugle à girouette bizarre ?
Ecoute — plus rien — Seul, le grand silence écoute…

Tu peux partir, ou t’endormir, ou bien mourir
Dans le sang ou la boue, ou même encore, belle,
Mendier ton pain de vieille aux pays inconnus ;

Car nulle autre aujourd’hui ne veut m’être réelle
Que cette mort des demains et du souvenir,
Que cette cloche du moment aux lointains nus.

(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

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SCHUBERTIANA (Tomas Tranströmer)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2016



SCHUBERTIANA

À la nuit tombante, sur une place en dehors de New
York, un point de vue d’où l’on peut, d’un seul
coup d’oeil, embrasser les foyers de huit millions d’hommes.
L’immense ville, là-bas, est une longue congère
scintillante, une nébuleuse spirale vue de côté.
Dans cette galaxie, on fait glisser des tasses de café sur
les comptoirs, les vitrines demandent l’aumône aux
passants, un grouillement de chaussures qui ne laissent aucune trace.
Les échelles d’incendie grimpent aux façades, les
portes des ascenseurs se rejoignent, un perpétuel
flot de paroles derrière les portes verrouillées.
Des corps affaissés somnolent dans les wagons du
métro, ces catacombes qui filent droit devant.
Je sais aussi – sans aucune statistique – qu’à cet
instant précis, dans une de ces chambres là-bas, on
joue du Schubert et que ces notes pour quelqu’un
sont plus réelles que tout le reste.

(Tomas Tranströmer)

Illustration: Gustav Klimt

 

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Mémoires (José Ángel Valente)

Posted by arbrealettres sur 8 décembre 2015



 

Mémoires

LA SEULE RENCONTRE où jamais
rien ne pourrait s’être enfin passé.

La possibilité de tout.

Et cette obscure absence
de faits, de jours
effaçait, plus réelle,
la trame fictive
de ta biographie.

***

Memorias

EL SOLO ENCUENTRO en el que nunca
nada podría al fin haber pasado.

La posibilidad de todo.

Y esa oscura carencia
de hechos y de días
borraba, más real,
la ficticia hilazón
de tu biografía.

(José Ángel Valente)

Illustration: Eli Levin

 

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DIRE : FAIRE (Octavio Paz)

Posted by arbrealettres sur 11 septembre 2015




DIRE : FAIRE

Entre ce que je vois et dis,
entre ce que je dis et tais,
entre ce que je tais et rêve,
entre ce que je rêve et oublie,
la poésie.
Elle glisse
entre le oui et le non :
elle dit
ce que je tais,
elle tait
ce que je dis,
elle rêve
ce que j’oublie.
Elle n’est pas un dire :
elle est un faire.
Elle est un faire
qui est un dire.
La poésie
se dit et s’entend :

elle est réelle.
Et à peine je dis
« elle est réelle »,
elle se dissipe.
Est-elle ainsi plus réelle ?

Idée palpable,
mot
impalpable :
la poésie
va et vient
entre ce qui est
et ce qui n’est pas.
Elle tisse des reflets
et les défisse.
La poésie
sème des yeux sur la page,
sème des mots dans les yeux.
Les yeux parlent,
les mots regardent,
les regards pensent.
Entendre
les pensées,
voir
ce que nous disons,
toucher
le corps de l’idée.
Les yeux
se ferment,
les mots s’ouvrent.

(Octavio Paz)

 

 

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Certitude (Octavio Paz)

Posted by arbrealettres sur 24 août 2015




Certitude

Si réelle est la blanche lumière
de cette lampe, réelle
la main qui écrit, sont-ils réels
les yeux qui regardent ce qui est écrit?

D’un mot à l’autre
ce que je dis s’évanouit.
Je sais que je suis vivant
entre deux parenthèses.

***

Cerceza

Si es real la luz blanca
de esta lámpara, real
la mano que escribe, ¿son reales
los ojos que miran lo escrito?

De une palabra a la otra
to que digo se desvanece.
Yo sé que estoy vivo
entre dos paréntesis.

(Octavio Paz)

Illustration

 

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