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Poésie

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La marche à l’amour (Gaston Miron)

Posted by arbrealettres sur 6 avril 2021



La marche à l’amour

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as

tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t’aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j’affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie

nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j’ai un coeur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses

tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers
ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
ouvre-moi tes bras que j’entre au port
et mon corps d’amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination

Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l’ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l’amour dénoué
j’allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d’être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi

la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d’aval
j’aime
que j’aime
que tu t’avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
par ce temps profus d’épilobes en beauté
sur ces grèves où l’été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d’eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d’outaouais
puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorge
terre meuble de l’amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses

mais que tu m’aimes et si tu m’aimes
s’exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu’importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d’éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes

puis les années m’emportent sens dessus dessous
je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d’or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie tends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

(Gaston Miron)

Illustration: Andrzej Malinowski

 

 

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ECRIRE UN POÈME (Germain Droogenbroodt)

Posted by arbrealettres sur 22 mars 2021



Poème pour la Journée Mondiale de la Poésie

    

Poem of the Week Ithaca 675 « WRITING POETRY », Germain, Droogenbroodt, Belgium/Spain

From ”The Unrest of the Word”

– All translations are made in collaboration with Germain Droogenbroodt –

***

ECRIRE UN POEME

Rendre l’inaudible
perceptible

remonter les mots perdus
des oubliettes du temps

pénétrer
au plus profond de l’être

(Germain Droogenbroodt)

Traduction de Elisabeth Gerlache

***

DICHTEN

Het onhoorbare
hoorbaar maken

verloren woorden lichten
uit de vergeetput van de tijd

binnendringen
in het diepste van het zijn.

Germain Droogenbroodt

***
ESCRIBIR POESÍA

Hacer audible
lo inaudible

extraer palabras perdidas
de la mazmorra del tiempo

penetrar
en lo más profundo del ser.

Traducción Germain Droogenbroodt – Rafael Carcelén

***

WRITING POETRY

Making audible
the inaudible

lifting lost words
from the dungeon of Time,

penetrating
into the deepest of being.

Translation Germain Droogenbroodt – Stanley Barkan

***

SCRIVERE POESIA

Rendere udibile
l’inaudibile

liberare parole perdute
dalle segrete del tempo,

penetrare
nella profondità dell’essere.

Traduzione di Luca Benassi

***

DICHTEN

Das Unhörbare
hörbar machen

verlorene Worte heben
aus dem Kerker der Zeit

eindringen
in das Tiefste des Seins.

Übersetzung Germain Droogenbroodt – Wolfgang Klinck

***

ESCREVER POESIA

Tornar audível
o inaudível

trazer para a luz as palavras perdidas
no esquecimento do tempo

penetrar
no mais profundo do ser.

Tradução portuguesa: Maria do Sameiro Barroso

***

SCRIVIRI PUISII

Fari sentiri
Zoccu non si pò sentiri

Libbirari palori pirduti
Dû carciri dû tempu,
pinitrari dintra
la parti chiù funnuta
di l’essiri.

Traduzioni in sicilianu di Gaetano Cipolla

***

A COMPUNE POEZIE

Să dai glas
celor neuazite

pierdute slove iluminând
din carcera vremelniciei

și să pătrunzi înțelesul
cel mai adânc al ființării.

Traducere : Gabriela Căluțiu Sonnenberg

***

PISANIE POEZJI

Czynić słyszalnym
niesłyszalne

Wydobywać utracone słowa
z czeluści Czasu,

wnikać
w największą głębię bytu.

Przekład na polski: Mirosław Grudzień — Małgorzata Żurecka

***

ΓΡΑΦΟΝΤΑΣ ΠΟΙΗΣΗ

Δίνω φωνή
στο άφωνο

μες στο μπουντρούμι του Χρόνου
ξεσκεπάζω ξεχασμένες λέξεις

που εισχωρούν
στα βάθη του είναι.

Μετάφραση Μανώλη Αλυγιζάκη
Translation into Greek by Manolis Aligizakis

***

写 诗

发出听得见的
听不见的声音

从时间地牢里
提升丢失的词语,

看穿
存在的最深奥秘。

原 作:比利时 杰曼·卓根布鲁特
汉 译:中国 周道模 2021-3-13
Translation into Chinese by William Zhou

***

كتابةُالشِّعر

تُصيِّرُغيرَالمسموعِمسموعًا
وتنتَشِلُالكلماتَالمَخبُوءَة

مِنزنزَانةالزَّمن،
لتَجعَلهاتخْتَرق

أعماقَالوُجود.
جيرماندروجنبرودت

Translation into Arab by Sarah Slim

***

कविता लेखन

श्रव्य बनाना
अश्रव्य

खोए हुए शब्दों को उठाना
काल के कालकोठरी से,

मर्मज्ञ
होने के गहरे में।
जर्मेन ड्रोजेनोब्रोड्ट

Hindi translation by Jyotirmaya Thakur

***

詩を書くということ

聞こえるものを
聞こえないものとすること
時の地下牢から
失われた言葉を引き上げること
存在の最も深いところの中を
貫くこと

ジャーマン・ドローゲンブロート
(詩集『言葉の不安』より)

Translation into Japanese by Manabu Kitawaki

***

نوشتن شعر

شنیدنی را
غیرقابل شنیدن میکند.

بالا کشیدن کلمات از دست رفته
از سیاهچال زمان

به اعماق وجود
نفوذ میکند.

ترجمه: سپیده زمانی
Translation into Farsi by Sepideh Zamani

***

ДА ПИШЕШ ПОЕЗИЯ

Да правиш доловимо
Недоловимото

да освобождаваш изгубени думи
от тъмницата на Времето,

да достигаш
най-дълбокото на битието.

превод от английски: Иван Христов
Translation into Bulgarian by Ivan Hristov

***

AÐ YRJA LJÓÐ

Að láta heyrast
það sem heyrist ekki

að tendra töpuð orð
úr gleymskubrunni tímans,

að smjúga inn í
innsta kjarna tilverunnar.

Translation into Icelandic Thór Stefánsson

***

Пишу стихи

Беззвучное
хочу озвучить,

слова-пропажи осветить
в глубинах времени,

проникнув
в пропасть бытия.

Перевод на русский язык Дарьи Мишуевой
Translation into Russian by Daria Mishueva

***

PAGSUSULAT NG TULA

Naririnig ang
hindi naririnig

sinasambit ang di mabigkas
mula sa piitan ng Panahon.

Tumatagos
sa kailaliman ng pagkatao.

Translation into Filipino by Eden Soriano Trinidad

***

כתיבת שירה

לַהֲפֹךְ לְנִשְׁמָע
אֶת מָה שֶׁאִי אֶפְשָׁר לִשְׁמֹעַ

לְהָרִים מִלִּים אֲבוּדוֹת
מִמַּרְתֵּף הַזְּמַן,

לַחֲדֹר
אֶל עֹמֶק הַהֲוָיָה.

Translation into Hebrew by Dorit Weisman

***

தமிழில்

கவிதை எழுதுதல்
கேட்கமுடியாததைக்

கேட்கும் வகையில்
மறைந்த சொற்களை

காலமெனும் இருட்டறையிலிருந்து
மேலெழுப்பி

வாழ்வின் ஆழத்திற்கு ஊடுருவி
உருவாக்குதல்!!!!

Translation into Tamil by NV Subbaraman

***

HELBESTIN

Bêdengiyê
didengîne

peyva hindabûyî
li jêrdemê ronîdike

dike kûrtirîn
cî li heyînê

Translation into Kurdish by Hussein Habasch

***

কবিতা লেখা

অশ্রবণযোগ্য কে
শ্রুতিমধুর করা

হারিয়ে যাওয়া শব্দমালা
উত্তোলন,

অন্ধকার সময়ের পাতাল থেকে
প্রবেশকারী
নিজস্ব গভীরতার মাঝে
সত্তার ৷

Bangla Translation: – Tabassum Tahmina Shagufta Hussein

***

AG CUMADH FILÍOCHTA

Go gcloistear
an tost

Go ndéantar an briathar a tharrtháil
ó dhíothú an Ama,

Go mbaintear ciall
as eisint na beatha.

Rua Breathnach a d’aistrigh go Gaeilge
Translation into Irish by Rua Breathnach

***

Darežljivost

Pada kiša
kapljice kucaju svuda
ali niko ne otvara

samo zemlja
koja je mesecima bila žedna
vode
oberučke prihvata rajski poklon

ne samo za sebe

Translation into Serbian by S. Piksiades

***

Пишување поезија

Да се направи чујно
тоа што е нечујно

да се воскреснат изгубените зборови
од занданата на времето

и да се навлезе
најдлабоко во сѐ што постои.

Превод од англиски: Даниела Андоновска-Трајковска
Translation into Macedonian by Daniela Andonovska-Trajkovska

***

Պոեզիա գրելը

Պոեզիա գրելը
Լսելի դարձնել

անլսելի
հառնող

կորսվող բառերը
ժամանակի զնդանից,

թափանցելով գոյության խորքերի մեջ:

Translation into Armenian by Armenuhi Sisyan

(Germain Droogenbroodt)

Recueil: Ithaca 675
Editions: POINT
Site: http://www.point-editions.com/en/

FRIENDS ITHACA
Holland: https://boekenplan.nl
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
France: https://arbrealettres.wordpress.com
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
Romania: http://www.logossiagape.ro; http://la-gamba.net/ro; http://climate.literare.ro; http://www.curteadelaarges.ro.; https://cetatealuibucur.wordpress.com
Spain: https://www.point-editions.com; https://www.luzcultural.com
India: https://nvsr.wordpress.com; https://ourpoetryarchive.blogspot.com>
USA-Romania: http://www.iwj-magazine.com/journal02

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Souvent quand il avançait (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 5 février 2021




    

souvent
quand il avançait
à tâtons dans sa nuit
il a douté s’est révolté
a voulu remonter
vers la vieille lumière

mais une force le tenait
qui lui enjoignait
de poursuivre
de s’aventurer
une fois de plus
une fois encore
au plus épais
de sa ténèbre

un jour
au comble de la détresse
vidé de toute force
acculé à reconnaître
que l’inaccessible se refusait
il admit qu’il lui fallait
renoncer

*

à sa vive surprise
sans qu’il eût
à progresser d’un seul pas
il franchit le seuil
déboucha dans la lumière

(Charles Juliet)

 

Recueil: Moisson
Traduction:
Editions: P.O.L.

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Chaque soir… (Charles Juliet)

Posted by arbrealettres sur 30 octobre 2020




    
Chaque soir…

Chaque soir revenait l’instant fatidique Il
traînait prenait le pot traînait encore Puis
bandant sa volonté dominant sa peur il se
jetait dans la nuit descendait des marches

ouvrait à tâtons la porte qui grinçait
Il descendait encore La lumière éclairait
à peine la cuve et les tonneaux
Du robinet ne coulait qu’un mince filet de vin

À tout instant pouvait surgir le voleur d’enfant
Dans sa main le pot tremblait
Plus tard il lui a fallu descendre dans une autre cave Il
n’en est remonté qu’après de longues années

(Charles Juliet)

S’il fut un premier jour, 2005.

Recueil: Courage Dix variations sur le courage et un chant de résistance
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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Je viens m’abriter sous tes cils (Michel-Ange)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2020



mon vif désir ne peut, pour mon malheur,
ne pas le revoir en ton être mortel.

Comme du feu la chaleur, mes pensées
ne peuvent être abstraites du beau éternel,
louant qui le créa et plus lui ressemble.

Puisqu’en tes yeux tient tout le paradis,
pour remonter où d’abord je t’aimai,
ardant, je viens m’abriter sous tes cils.

(Michel-Ange)


Illustration: Kees van Dongen

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CHANT DU DÉSESPÉRÉ (Charles Vildrac)

Posted by arbrealettres sur 16 octobre 2020



Charles Vildrac
    
CHANT DU DÉSESPÉRÉ

Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.
La chanson que je me chante
Elle est triste et gaie :
La vieille peine y sourit
Et la joie y pleure.
C’est la joie ivre et navrée
Des rameaux coupés,
Des rameaux en feuilles neuves
Qui ont chu dans l’eau ;
C’est la danse du flocon
Qui tournoie et tombe,
Remonte, rêve et s’abîme
Au désert de neige ;
C’est, dans un jardin d’été,
Le rire en pleurs d’un aveugle
Qui titube dans les fleurs ;
C’est une rumeur de fête
Ou des jeux d’enfants
Qu’on entend du cimetière.
C’est la chanson pour toujours,
Poignante et légère,
Qu’étreint mais n’étrangle pas
L’âpre loi du monde ;
C’est la détresse éternelle,
C’est la volupté
D’aller comme un pèlerin
Plein de mort et plein d’amour !
Plein de mort et plein d’amour,
Je chante, je chante !
C’est ma chance et ma richesse
D’avoir dans mon cœur
Toujours brûlant et fidèle
Et prêt à jaillir,
Ce blanc rayon qui poudroie
Sur toute souffrance ;
Ce cri de miséricorde
Sur chaque bonheur.

(Charles Vildrac)

 

Recueil: Chants du désespéré (1914-1920) –
Traduction:
Editions: Gallimard

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TOUJOURS L’AMOUR EST EN CRAINTE (Pierre Morhange)

Posted by arbrealettres sur 8 octobre 2020



TOUJOURS L’AMOUR EST EN CRAINTE

Ce vent avive la forêt
Avive d’autres vents qui portent nos nuées
Avive l’ombre que dans notre nuit tu fais
Où vont luire mes yeux comme des chats sauvages

Je vois que rien que toi ne compte
Tu as besoin de moi pour qu’il en soit ainsi
Et je suis ton Valet de crainte et de soucis
Son épée sur le temps qui lentement remonte.

(Pierre Morhange)

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Coeur de bois (René de Obaldia)

Posted by arbrealettres sur 9 juillet 2020



Illustration
    
Coeur de bois

Amandine si hautaine
Amandine au coeur de bois
Ce soir, je serai ton Roi.
Si tu veux, tu seras la Reine.

J’ai ôté mon tablier
J’ai mis mes plus beaux souliers
Dans ma poche des sous neufs
Pour les distribuer aux veufs

Comme trône j’ai le fauteuil
Du Grand Oncle Cancrelat
Qui fume dans son cercueil
Une pipe en chocolat.

Ma couronne vif argent
Vient tout droit du pâtissier.
Sur mes épaules flotte un drap
On se cachera dedans.

Le fauteuil est à roulettes
Quelle aubaine pour un Roi !
Je le déplace et les traîtres
Frappent au mauvais endroit.

Amandine, tes yeux verts
Illuminent toutes mes nuits.
Je voudrais t’écrire en vers
Quand je serai plus instruit

Amandine, tu m’as dit .
« Je viendrai sept heures sonnées.
Je viendrai dans ton grenier
Avec ma chemise à plis. »

L’heure passe et je suis là
Ma couronne pour les rats !
Ah ! ce bruit de patinette !
Mais non, ce n’est pas ici.

Le sang me monte à la tête
J’entends les cloches aussi.
Et pourtant, je suis le Roi !
Tu devrais, genou en terre,

Baiser le bout de mon drap
Et pleurer pour la manière !
« Madame, relevez-vous »
Te dirai-je noblement !

Et sur tes lèvres de houx
T’embrasserai jusqu’à cent.
L’heure fuit , mes oripeaux
Juste bons pour les corbeaux !

Amandine, tu te moques
Tu te ris toujours de moi.
Quand tu remontes tes socques
Je tremble et ne sais pourquoi…

Amandine, je vais mourir
Si vraiment tu ne viens pas.
Je t’ordonne de courir
De grandir entre mes bras !

Le silence, seul, répond
Aile blanche sur mon front.

Le grenier comme un navire
Se balance dans la nuit.
Le trône vide chavire
L’Oncle fume en son réduit.

Amandine sans foi ni loi
Amandine ne viendra pas.
Jamais elle ne sera Reine
D’Occident ou de Saba

Jamais elle ne régnera
Sur c’qu’il y a de plus sacré.
Peste noire ou choléra
Jamais ne pourra pleurer.

Et pourtant comme je l’aime
Amandine des chevaux d’bois
De Jean-Pierre et de Ghislaine
De tout le monde à la fois !

Et pourtant comme je l’aime
(À mes pieds tombe le drap)
Amandine si hautaine
Amandine au coeur de bois.

(René de Obaldia)

 

Recueil: Innocentines
Traduction:
Editions: Gracet & Fasquelle

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Jour nuit soleil et arbres (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 19 juin 2020



Jean Tardieu
    
(Recueil Jours pétrifiés)
Jour nuit soleil et arbres

Certains mots sont tellement élimés, distendus, que ‘l’on peut voir le jour au travers.
Immenses lieux communs, légers comme des nappes de brouillard – par cela même difficile à manœuvrer.
Mais ces hautes figures vidées, termes interchangeables, déjà près de passer dans le camp des signes algébriques,
ne prenant un sens que par leur place et leur fonction, semblent propres à des combinaisons précises
chaque fois que l’esprit touche au mystère de l’apparition et de l’évanouissement des objets.

I
Est-ce pour moi ce jour ces tremblantes prairies
ce soleil dans les yeux ce gravier encore chaud
ces volets agités par le vent, cette pluie
sur les feuilles, ce mur sans drame, cet oiseau ?

II
L’esprit porté vers le bruit de la mer
que je ne peux entendre
ou bien vers cet espace interdit aux étoiles
dont je garde le souvenir
je rencontre la voix la chaleur
l’odeur des arbres surprenants
j’embrasse un corps mystérieux
je serre les mains des amis

III
De quelle vie et de quel monde ont-ils parlé ?

– De jours pleins de soleil où nous nous avançons,
d’espace qui résiste à peine à nos mains et de nuits
que n’épaissira plus l’obscurité légère.

IV
Entre les murs un visage survint
qui se donnait le devoir de sourire
et m’entraîna vers une autre fenêtre
d’où le nuage à ce moment sortait.

Tout était lourd d’un orage secret
un homme en bleu sur le seuil s’avançait
le tonnerre éclata dans ma poitrine
un chien les oreilles basses
rentrait à reculons.

V
Mémoire
Et l’ombre encor tournait autour des arbres
et le soleil perdait ses larges feuilles
et l’étendue le temps engloutissait
et j’étais là je regardais.

VI
Je dissipe un bien que j’ignore
je me repais d’un inconnu
je ne sais pas quel est ce jour ni comment faire
pour être admis.

VII
Comme alors le soleil (il était dans la nuit
il roule il apparaît avec silence
avec amour, gardant pour lui l’horreur)
ainsi viendront les jours du tonnerre enchaîné
ainsi les monstres souriants ainsi les arbres
les bras ouverts, ainsi les derniers criminels
ainsi
la joie.

VIII
Quand la nuit de mon coeur descendra dans mes mains
et de mes mains dans l’eau qui baigne toutes choses
ayant plongé je remonterai nu
dans toutes les images :
un mot pour chaque feuille un geste pour chaque ombre
« c’est moi je vous entends c’est moi qui vous connais
et c’est moi qui vous change. »

IX
Je n’attends pas un dieu plus pur que le jour même
il monte je le vois ma vie est dans ses mains :
la terre qui s’étend sous les arbres que j’aime
prolonge dans le ciel les fleuves les chemins…
Je pars j’ai cent mille ans pour cet heureux voyage.

X
Epitaphe
Pour briser le lien du jour et des saisons
pour savoir quelle était cette voix inconnue
sur le pont du soleil à l’écart de ma vie
je me suis arrêté.
Et les fleuves ont fui, l’ombre s’est reconnue
espace les yeux blancs j’écoute et parle encore
je me souviens de tout même d’avoir été.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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Où lancer mes désirs (Federico Garcia Lorca)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2020



Onde, où t’en vas-tu?…

Onde, où t’en vas-tu?
Je m’écoule en riant
jusqu’au bord de la mer.

Nuit, où t’en vas-tu?
Remontant le cours d’eau, je cherche
la fontaine où me reposer.

Que fais-tu, toi, peuplier?

Je ne veux rien te dire.
Je ne puis que trembler!

Où lancer mes désirs
par le fleuve et la mer?

(Quatre oiseaux se sont posés
sans but sur le haut peuplier.)

(Federico Garcia Lorca)

Illustration: Henri Martin

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