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Poésie

Posts Tagged ‘s’abîmer’

Le jour était gris tendre (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Illustration: Claude Monet
    
Le jour était gris tendre, gris comme l’angoisse.
Et le soir était pâle comme une main de femme.

Dans les chambres, le soir, les coeurs se cachaient,
Lassés d’une tendre angoisse infinie.

On se pressait les mains, on fuyait les rencontres,
Les rires s’étouffaient dans les épaules blanches.

La robe échancrée bas, la robe comme un serpent,
L’écaille de la robe plus blanche au crépuscule.

Penchées sur les nappes de la salle à manger,
Les coiffures frôlaient les visages enflammés.

Le coeur bat plus vite, le regard est intense.
Dans les pensées — un jardin, doux, profond, étouffant.

Comme sur un signe, ils s’ébranlent, descendent.
Les robes blanches bruissent en effleurant les marches.

Sans un mot, ils s’abîment à jamais dans le jardin.
La honte doucement éclabousse le ciel.

Peut-être, une étoile rouge a-t-elle roulé bas.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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ÉLIS (Georg Trakl)

Posted by arbrealettres sur 15 octobre 2017



Illustration: Charles-Paul Chaigneau

    

ÉLIS
I
Le silence est parfait de ce jour d’or.
Sous les vieux chênes
Tu apparais, Élis, un enfant qui repose, yeux grands ouverts.

Le sommeil des amants se mire en leur azur.
A tes lèvres
Leurs roses soupirs se sont tus.

Vers le soir le pêcheur releva les lourds filets.
Un bon berger mène
Son troupeau paître au long de la forêt.
O que tout est juste, Élis, en chacun de tes jours !

Aux murailles nues
Choit doucement le bleu silence de l’olivier.
Le chant obscur d’un vieillard expire.

Une barque d’or
Berce ton coeur, Élis, au ciel solitaire.

2
Dans la poitrine d’Élis un tendre carillon tinte
Le soir venu,
Quand sa tête retombe au coussin noir.
Une bête bleue
Saigne doucement dans le fourré de ronces.
Là se dresse à l’écart un arbre brun;
Ses fruits bleus sont tombés des branches.

Des étoiles et des signes
S’abîment doucement dans l’étang du soir.

Derrière la colline il y a l’hiver.

Des ramiers bleus
Boivent la nuit la sueur glacée
Qui coule du front de cristal d’Élis.

Solitaire, sans trêve
Résonne au long des murs noirs le vent de Dieu.

(Georg Trakl)

 

Recueil: Ving-quatre poèmes
Traduction: Gustav Roud
Editions: La Délirante

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Némée (José-Maria de Hérédia)

Posted by arbrealettres sur 25 septembre 2017



Depuis que le Dompteur entra dans la forêt
En suivant sur le sol la formidable empreinte,
Seul, un rugissement a trahi leur étreinte.
Tout s’est tu. Le soleil s’abîme et disparaît.

A travers le hallier, la ronce et le guéret,
Le pâtre épouvanté qui s’enfuit vers Tirynthe
Se tourne, et voit d’un oeil élargi par la crainte
Surgir au bord des bois le grand fauve en arrêt.

Il s’écrie. Il a vu la terreur de Némée
Qui sur le ciel sanglant ouvre sa gueule armée,
Et la crinière éparse et les sinistres crocs ;

Car l’ombre grandissante avec le crépuscule
Fait, sous l’horrible peau qui flotte autour d’Hercule,
Mêlant l’homme à la bête, un monstrueux héros.

(José-Maria de Hérédia)

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Le Miroir (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 20 août 2017



Illustration: Francoise de Felice
    
Le Miroir

Je t’admire, et ne suis que ton miroir fidèle
Car je m’abîme en toi pour t’aimer un peu mieux ;
Je rêve ta beauté, je me confonds en elle,
Et j’ai fait de mes yeux le miroir de tes yeux.

Je t’adore, et mon coeur est le profond miroir
Où ton humeur d’avril se reflète sans cesse.
Tout entier, il s’éclaire à tes moments d’espoir
Et se meurt lentement à ta moindre tristesse.

O toujours la plus douce, ô blonde entre les blondes,
Je t’adore, et mon corps est l’amoureux miroir
Où tu verras tes seins et tes hanches profondes,
Tes seins pâles qui font si lumineux le soir !

Penche-toi, tu verras ton miroir tour à tour
Pâlir ou te sourire avec tes mêmes lèvres
Où trembleront encor tes mêmes mots d’amour ;
Tu le verras frémir des mêmes longues fièvres.

Contemple ton miroir de chair tendre et nacrée
Car il s’est fait très pur afin de recevoir
Le reflet immortel de la Beauté sacrée…
Penche-toi longuement sur l’amoureux Miroir !

(Renée Vivien)

 

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La Sirène (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 18 août 2017



Illustration: Victor Nizovtsev
    
La Sirène

Sirène au corps d’argent, dont le regard fascine,
Tu glisses comme un rets sur l’immense océan,
Attirant par ta voix, ô néfaste androgyne,
Le crédule pêcheur vers le gouffre béant.

Tes chants mélodieux, dans la nuit étoilée,
Dans le calme divin, font tressaillir d’émoi,
Et de loin on entend cette harmonie ailée
Qui glace l’homme plein de désir et d’effroi.

Tu t’approches de lui, les lèvres souriantes ;
De ta chair parfumée émane le péril ;
Tu l’appelles encor de tes mains suppliantes ;
Il est sous le pouvoir de ton charme subtil.

Inconscient, il suit la forme enchanteresse,
Oubliant son foyer, le bonheur du retour,
Et les serments qu’il fit à sa jeune maîtresse :
Tu le tiens désormais dans tes filets d’amour ;

Mais il s’abîme au fond de l’onde impitoyable,
Il voit confusément l’épouvante des mers,
Des cadavres meurtris sur leur couche de sable,
Les crabes jaillissant de crânes entrouverts.

Il veut se libérer de sa prison mouvante,
Il tend ses bras vaincus vers l’horizon d’airain,
Puis meurt dans un sanglot. Et la douce voix chante,
Car une autre victime éclaire le lointain.

(Renée Vivien)

 

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Depuis la nuit des temps… (Attila Jozsef)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2017



Depuis la nuit des temps, les minutes s’écoulent.
Depuis la nuit des temps, toutes les larmes roulent.
Et par malheur, d’autres suivront. Il en est tant!
Et les flots de la mer débordent en hurlant.

Cent sources en tous lieux se lamentent sans cesse.
La pauvre mère, pour l’enfant, n’a que tendresse,
Et les flots de la mer débordent en hurlant.
Lasse, mon âme étreint l’éclatant mouvement.
Mais où vont-elles donc, les minutes qui coulent?
Nous dira-t-on pourquoi toutes ces larmes roulent?
Et les flots de la mer débordent en hurlant.
La mer, un jour, s’abîmera dans le Néant.

(Attila Jozsef)


Illustration: Lina Davidov

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A une Amie (Paule Riversdale)

Posted by arbrealettres sur 19 juillet 2017



Illustration: Roger Limouse
    
A une Amie

JE m’abîmerai dans tes yeux
Où la tristesse s’extasie,
Où s’attarde un reflet d’adieux,
O fleur d’ombre et de poésie !

Tu fais gémir, en tes accords,
Les divines inquiétudes ;
La flamme blanche de ton corps
Brûle au fond de mes solitudes.

Un rêve d’automne et d’hiver
Filtre sous tes paupières closes,
Tandis qu’émane de ta chair
L’exaspération des roses.

(Paule Riversdale)

 

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S’abîmer en toi (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 2 juillet 2017




Illustration: Joséphine Wall
    
S’abîmer en toi au plus secret
De soi, au creux de ce qu’on n’avait
Osé dire et espéré. Le monde est là,
Tel qu’il était dans l’enfance, jailli
Du dedans, clair et rond, rond le ciel,
Ronde la terre. Plain-chant le fruit.

À l’unisson mésange et cascade.

(François Cheng)

 

Recueil: A l’orient de tout
Editions: Gallimard

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La Fourrure (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 10 mai 2017



La Fourrure

JE hume en frémissant la tiédeur animale
D’une fourrure aux bleus d’argent, aux bleus d’opale ;
J’en goûte le parfum plus fort qu’une saveur,
Plus large qu’une voix de rut et de blasphème,
Et je respire avec une égale ferveur
La Femme que je crains et les Fauves que j’aime.

Mes mains de volupté glissent, en un frisson,
Sur la douceur de la Fourrure, et le soupçon
De la bête traquée aiguise ma prunelle.
Mon rêve septentrional cherche les cieux
Dont la frigidité m’attire et me rappelle,
Et la forêt où dort la neige des adieux.

Car je suis de ceux-là que la froideur enivre.
Mon enfance riait aux lumières du givre.
Je triomphe dans l’air, j’exulte dans le vent,
Et j’aime à contempler l’ouragan face à face.
Je suis fille du Nord et des Neiges, — souvent
J’ai rêvé de dormir sous un linceul de glace.

Ah ! la Fourrure où se complaît ta nudité,
Où s’exaspérera mon désir irrité ! —
De ta chair qui détend ses impudeurs meurtries
Montent obscurément les chaudes trahisons,
Et mon âme d’hiver aux graves rêveries
S’abîme dans l’odeur perfide des Toisons.

(Renée Vivien)

Illustration: Jean Jacques Henner

 

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Épris d’un pays (Max Alhau)

Posted by arbrealettres sur 4 mai 2017



 Illustration: Robert Cattan

    

Épris d’un pays que nous avons bâti
à la mesure de nos erreurs,
de nos détresses, de nos dénis,
nous avançons, endettés par une vie
qui ne nous restituera jamais les espoirs
que nous lui avions concédés.

Quel chemin s’accordera à notre marche,
à nos exigences ?

Jusqu’où l’horizon nous mènera-t-il,
quand il serait vrai que notre image
s’est abîmée en nous ?

(Max Alhau)

 

Recueil: Présence de la Poésie
Editions: Editions des Vanneaux

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