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TERRE ET POÉSIE (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 29 mai 2018



 

TERRE ET POÉSIE

La poésie, comme l’amour, charge de tout son contenu,
force à tous ses espaces le visage, le geste, le mot.
Sans elle, à l’instant d’être, ils seraient déjà morts —
ou cernés à jamais en leur étroite forme,
ce qui est mourir d’une autre façon.

Le roman prend corps pour ensuite se vêtir.
Prenant âme, la poésie demeure nue.

L’heure aride : des clefs sur la table et pas de porte à ouvrir.

La poésie suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne pense
de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.

La poésie n’est pas la proie du poème.
Elle assiège et s’éclipse.
Nous laissant plus gravé dans l’argile, ou plus libre d’un anneau.

Lorsqu’on a pressenti, rien qu’une fois, l’immensité de l’aventure humaine,
on peut se demander quelle force nous retient dans l’étroit.
Quelle force est là, qui fait que nous poursuivons quand même la route
sans fomenter des bouleversements et sans abattre les murs ?
La poésie — si elle s’inscrit en nous — tout en admettant de nous regarder cheminer, nous délivre.

Parfois, se mirant dans l’un de nos destins,
elle nous découvre son envers terrestre qui est l’amour.
Alors, malgré les tiraillements, nous nous sentons sauvés ;
et en réalité nous le sommes, sauvés, ici et ailleurs.
Toujours un peu en amont du dernier poème vécu, la poésie ne saurait décevoir.
Je dis : un peu, car il faut apprivoiser l’impossible ;
vouloir qu’un passage existe, à portée de voix, à portée de regard.
Ce qui nous dépasse, et dont nous portons le grain aussi
certainement que nous portons notre corps, cela s’appelle : Poésie.

Le poème se nourrit de mouvements.
Son rythme est celui de la vague, son dessein est de traverser.

Hostile aux vérités à éclipses,
le poète n’est soucieux que de l’homme à la recherche de son visage enfoui.

La poésie est naturelle.
Elle est l’eau de notre seconde soif.

Il est vital pour le poète de lever des échos et de le savoir.
Nul mieux que lui ne s’accorde aux solitudes ;
mais aussi, nul n’a plus besoin que sa terre soit visitée.

Le poète séjourne hors des enceintes.
S’il ne rompait les digues,
comment joindrait-il ses terres à la terre, et la parole aux mots ?

Si l’appel du poème n’est pas contraignant, celui de la poésie est d’une haleine.
Fièvre perpétuelle qui brûle de devenir.

Pour en épeler les signes, la poésie endosse le monde dont elle est issue.
Mais à travers l’essaim des poèmes — intacte et pourtant remuée —
la poésie demeure au futur.

En sa terre labourée, le poète — pour un temps — s’apaise du cri qu’il pousse ;
poème dans sa nuit.

Le poète avance par saccades : coups d’aile et retombées.
L’expérience lui enseigne que la chute est le présage de l’essor ;
mais, au plus sombre d’une détresse, cette mémoire est de maigre secours.

Sauvegardons à ceux qui nous ont failli le mystère entier de leur visage.
Blessés et en cause, nous voici juges, les affublant du masque odieux.
Les faiblesses d’autrui, quand elles égratignent notre susceptible peau,
nous poussent à renier tout un passé d’entente.
Tourné vers la possession, nous sommes sans perspective et sans recours.

L’amour est toute la vie. Il est vain de prétendre qu’il y a d’autres équilibres.
Le dénué d’amour trace partout des cercles dont le centre n’est pas.

Le coeur se rit de l’absurde.
Sa vérité est au midi des contradictions.

L’amour comme la mort — qui naviguent hors du temps —
lissent nos fronts, affinent nos visages.
Au bord de ce qui est vaste, le regard n’erre plus.
Et le souffle, complice de l’angoisse et des jours, trouve enfin sa paix.

(Andrée Chedid)

 

 

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QU’ON EST BIEN (Guy Béart)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2018



QU’ON EST BIEN

Qu’on est bien
Dans les bras
D’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien
Dans les bras

Qu’on est bien
Dans les bras
D’une personne du genre qu’on n’a pas
Qu’on est bien
Dans ces bras

C’est la vraie prière
La prochaine aime le prochain
C’est la vraie grammaire
Le masculin s’accorde avec le féminin

Certains jouent quand même
Les atouts de même couleur
Libre à eux moi j’aime
Les valets sur les dames
les trèfles sur les cours

Les creux sur les bosses
Tout finit par se marier
Les bons sur les rosses
Et même les colombes avec les éperviers

Qu’on est bien
Dans les bras
D’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien
Dans ces bras

(Guy Béart)

 

 

 

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A quels bruissements (Anne Goyen)

Posted by arbrealettres sur 22 avril 2018



Illustration: Aron Wiesenfeld
    
A quels bruissements
Reconnais-tu
L’intime voix
D’un chant venu d’ailleurs
Abîme où se côtoient
La foudre et l’arc-en-ciel
S’y accordent les rêves
Nouveau-nés
Avant de hanter
L’antre des forêts
Ou de dormir
Dans le secret berceau
de nos coeurs.

(Anne Goyen)

 

Recueil: Arbres, soyez
Traduction:
Editions: Ad Solem

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AIR TRISTE ET CONNU (René Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 10 janvier 2018




    
AIR TRISTE ET CONNU

Un caillou lancé
Une vitre saute
Un homme qui tombe
Le coeur fracassé

Celui-ci chantait
Pour ne pas entendre
Le pas de la mort
Dans son escalier

Celui-là mourait
De ne pas comprendre
Les ordres brutaux
Dits en étranger

Celui-ci vivait
Mais de son mensonge
Celui-là est mort
Au lieu de parler

De tous les vivants
Pas deux ne s’accordent
Sur le nom secret
De la liberté

Un caillou lancé
Une vitre saute
Un autre homme tombe
Ah c’en est assez.

(René Guy Cadou)

 

Recueil: Poésie la vie entière
Traduction:
Editions: Seghers

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J’ai tout d’un coup conçu (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2017



    

seul
le silence de ton esprit
tout est si chaud
tu considères
chaque grain de lumière
à mesure
de son surgissement
ton coeur
ne cesse de danser
s’accorde
au tremblement d’amour
des nativités internes

J’ai tout d’un coup conçu un amour immense et inégalable

(Zéno Bianu)

 

Recueil: Satori Express
Editions: Le Castor Astral

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Il marche dans le sommeil de l’avalanche (Jacqueline Saint-Jean)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2017



Il marche dans le sommeil de l’avalanche
lourdes paupières de givre où les pentes chavirent
Il marche dans la blancheur ivre
de l’espace qui devient sourd
Polyphonie lointaine de l’exil
Pointillé des pistes sans retour
Il glisse aux micas du vertige
aveuglé de spirales d’ailes
Le corps fraîchit
Le vent l’a dépouillé de ses peaux d’images
il s’avance à voix basse
son ombre s’amenuise
et ses traces d’oiseau s’accordent dans la neige

(Jacqueline Saint-Jean)

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La chair, pleine d’avancées maritimes (Marie-Claire Bancquart)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2017



Illustration: Edward Hopper
    
La chair, pleine
D’avancées maritimes et de sursauts
elle regarde, la chair, dans la nuit aveugle
elle crie dans le silence des langues mortes
elle mangerait les pierres, étranglerait le baobab

mais ici
maintenant
chaude,
vent debout,
elle atteint, pénètre

de nouveau
elle s’accorde
avec tout.

(Marie-Claire Bancquart)

 

Recueil: Terre Energumène
Editions: Le Castor Astral

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HOMMAGE A FOLLAIN (Gérard Noiret)

Posted by arbrealettres sur 21 mai 2017




HOMMAGE A FOLLAIN

Mélangé au café, son petit suisse écoeurait.
Comme prévenus de sa fin prochaine,
sa femme, son fils, détournant les yeux,
s’accordaient au-dessus de sa tête.
Au bout du compte, il ne reste rien,
ni de lui, ni des autres ; à part
le grand bol à motifs sauvé des cartons
chargés un après-midi venteux
par les Compagnons d’Emmaüs.
Entre un broc de cuivre et des boîtes à épices fêlées,
il triomphe sur l’étagère.

(Gérard Noiret)

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Épris d’un pays (Max Alhau)

Posted by arbrealettres sur 4 mai 2017



 Illustration: Robert Cattan

    

Épris d’un pays que nous avons bâti
à la mesure de nos erreurs,
de nos détresses, de nos dénis,
nous avançons, endettés par une vie
qui ne nous restituera jamais les espoirs
que nous lui avions concédés.

Quel chemin s’accordera à notre marche,
à nos exigences ?

Jusqu’où l’horizon nous mènera-t-il,
quand il serait vrai que notre image
s’est abîmée en nous ?

(Max Alhau)

 

Recueil: Présence de la Poésie
Editions: Editions des Vanneaux

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Ils criaient parfois (Georges Bonnet)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2017



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Ils criaient parfois
comme un livre déchiré

Puis leurs mots s’accordaient
tels les îles mariées par la mer

Ils ouvraient leurs fenêtres
sur ce qu’ils étaient

(Georges Bonnet)

 

 

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