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Posts Tagged ‘sacrement’

Une charogne (Charles Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018



    

Une charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

(Charles Baudelaire)

 

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Ce sera l’Été — tôt ou tard (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2018



Ce sera l’Été — tôt ou tard.
Des Dames — avec ombrelles —
Des Messieurs flânant — avec Cannes —
Des Fillettes — avec Poupées —

Coloreront le paysage blême —
Comme un éclatant Bouquet –
Bien que le Bourg, sous du Paros –
En ce jour — soit enseveli —

Les Lilas — ployant depuis mainte année —
Balanceront leur fardeau pourpre –
Les Abeilles — ne bouderont pas le chant –
Qu’ont bourdonné — leurs Ancêtres —

L’Églantine — rougira au Marais —
L’Aster — sur la Colline
Lancera — sa mode éternelle —
La Gentiane — ses plissés —

Puis l’Été repliera son miracle —
Comme les Femmes — plient — leur Robe –
Ou les Prêtres — rangent les Symboles —
Le Sacrement — administré —

***

It will be Summer — eventually.
Ladies —- with parasols —
Sauntering Gentlemen — with Canes —
And little Girls — with Dolls —

Will tint the pallid landscape –
As ’twere a bright Boquet —
Th0’ drifted deep, in Parian —
The Village lies — today —

The Lilacs — bending many a year —
Will sway with purple load —
The Bees — will not despise the tune —
Their Forefathers — have hummed —

The Wild Rose — redden in the Bog —
The Aster — on the Hill
Her everlasting fashion — set —
And Covenant Gentians — frill —

Till Summer folds her miracle —
As Women — do — their Gown —
Or Priests — adjust the Symhols —
When Sacrement — is done —

(Emily Dickinson)


Illustration: Claude Monet

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La nuit (Anna de Noailles)

Posted by arbrealettres sur 13 octobre 2017



Illustration
    
La nuit

Nuit sainte, les amants ne vous ont pas connue
Autant que les époux. C’est le mystique espoir
De ceux qui tristement s’aiment de l’aube au soir,
D’être ensemble enlacés sous votre sombre nue.

Comme un plus ténébreux et profond sacrement,
Ils convoitent cette heure interdite et secrète
Où l’animale ardeur s’avive et puis s’arrête
Dans un universel et long apaisement.

C’est le vœu le plus pur de ces pauvres complices
Dont la tendre unité ne doit pas s’avouer,
De surprendre parfois votre austère justice,
Et d’endormir parmi votre ombre protectrice
Leur amour somptueux, humble et désapprouvé…

(Anna de Noailles)

 

Recueil: Les forces éternelles

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Je serais peut-être plus seule sans la Solitude (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 2 août 2017



Je serais peut-être plus seule
Sans la Solitude —
Tant je me suis faite à mon Sort —
L’Autre — la Quiétude —

Pourrait rompre la Ténèbre —
Encombrer la petite Chambre —
Trop étriquée — de loin — pour contenir
Le Sacrement — de Sa Personne —

L’Espoir m’est étranger —
Il pourrait déranger —
Son doux cortège — profaner le lieu –
A la Souffrance consacré —

Il est peut-être plus facile
De faillir — la Terre en Vue —
Que de gagner — ma Bleue Péninsule —
Pour y périr — de Volupté —

***

It might be lonelier
Without the Loneliness —
I’m so accustomed to my Fate —
Perhaps the Other — Peace —

Would interrupt the Dark —
And crowd the little Room —
Too scant — by Cubits — to contain
The Sacrament — of Him —

I am not used to Hope —
It might intrude opon —
It’s sweet parade — blaspheme the place —
Ordained to Suffering —

It might be easier
To fail — with Land in Sight —
Than gain — my Blue Peninsula —
To perish — of Delight —

(Emily Dickinson)


Illustration retirée sur demande de l’artiste

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JE VOIS (André Pieyre de Mandiargues)

Posted by arbrealettres sur 22 novembre 2015




JE VOIS

Je vois un feu nourri d’ordures
Par des prisonniers aux mains dures,

J’ouvre encore les yeux je vois
L’ombre d’un grand os et d’un dieu
Qui allonge un dessin hideux
Derrière un sacrement affreux,

Je vois bouger les lèvres d’un idiot
Qui croit parler en maître,

Des troupeaux vont vers des tueries
Menés par de faux hommes qui
Portent des masques paternels,

Je vois les sables doucereux
Tracés d’une piste certaine
Par les pas des victimes d’hier,

J’ai honte de voir et pourtant
Je garderai les yeux ouverts.

(André Pieyre de Mandiargues)

Illustration: Nick Ut

 

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MERIDIENS DE L’ABSENCE (Robert Goffin)

Posted by arbrealettres sur 8 août 2015



Steve Cieslawskis (7)

MERIDIENS DE L’ABSENCE

Ce long mois a passé comme la chair se fane
De fleur en flétrissure aux bruyères du temps
Et de nos jours filtrés au fil des tramontanes
Il ne subsistera que des noms dans le vent

Et nous voici rendus au gel des ombres seules
Comme si tout ne s’était pas rejoint en nous
De hanche à paume au bord du couchant où les meules
Engrangent des moissons grisantes de grisou

Quel est l’apaisement que le sang distribue
Pour les archets du soir aux ruptures des mains
En soudant et puis dénouant les lèvres bues
Jusqu’au descellement sombre des lendemains

Puis il ne reste à la lisière de l’absence
A l’heure proche de l’ultime sacrement
Que des blés de blessure et l’oubli du silence
Pour réconcilier l’homme avec son néant.

(Robert Goffin)

Illustration: Steve Cieslawskis

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