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Celui qui veut (Frédéric Nietzsche)

Posted by arbrealettres sur 28 janvier 2018



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Celui qui veut seulement, dans une certaine mesure, arriver à la liberté de la raison n’a pas le droit pendant longtemps de se sentir sur terre autrement qu’en voyageur; et non même pas pour un voyage vers un but dernier: car il n’y en a point.
Mais il se proposera de bien observer et d’avoir les yeux ouverts à tout ce qui se passe réellement dans le monde; c’est pourquoi il ne peut attacher trop fortement son coeur à rien de particulier;
il faut qu’il y ait toujours en lui quelque chose du voyageur, qui trouve son plaisir au changement et au passage.

Sans doute un pareil homme aura des nuits mauvaises, où il sera las et trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir un repos;
peut être qu’en outre, comme en Orient, le désert s’étendra jusqu’à cette porte, que les bêtes de proie hurleront tantôt loin, tantôt près, qu’un vent violent se lèvera, que des brigands lui raviront ses bêtes de somme.
Alors peut être l’épouvantable nuit descendra pour lui comme un second désert sur le désert, et son coeur sera-t-il las de voyager.

Qu’alors l’aube se lève pour lui, brûlante comme une divinité de colère, que la ville s’ouvre, il y verra peut être sur les visages des habitants plus encore de désert, de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes; et le jour sera pire presque que la nuit.
Ainsi peut-il en arriver parfois au voyageur;

mais ensuite viennent, en compensation, les matins délicieux d’autres régions et d’autres journées, où dès le point du jour il voit dans le brouillard des monts les choeurs des Muses s’avancer en dansant à sa rencontre, où plus tard, lorsque paisible, dans l’équilibre de l’âme des matinées, il se promène sous des arbres, verra-t-il de leurs cimes et de leurs frondaisons tomber à ses pieds une foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt et la solitude, et qui, tout comme lui, à leur manière tantôt joyeuse et tantôt réfléchie, sont voyageurs et philosophes.

Nés des mystères du matin, ils songent à ce qui peut donner au jour, entre le dixième et le douzième coup de cloche,
un visage si pur, si pénétré de lumière, si joyeux de clarté; ils cherchent la philosophie d’avant-midi.

(Frédéric Nietzsche)

Illustration: Euan Macleod

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DANS LE DELTA DU NIL (Tomas Tranströmer)

Posted by arbrealettres sur 17 mai 2016



DANS LE DELTA DU NIL

La jeune épouse pleurait droit dans son assiette
à l’hôtel, après une journée passée dans cette ville
où elle avait vu des malades ramper et s’affaler
et des enfants qui allaient mourir à force de misère.

Elle monta avec l’homme dans la chambre
qu’on avait aspergée d’eau pour lier la saleté.
Ils se couchèrent chacun dans leur lit et sans dire grand-chose.
Elle sombra dans un profond sommeil. Il resta éveillé.

Dehors, dans l’obscurité, courait un immense vacarme.
Rumeurs, bruits de pas, cris, carrioles, chansons.
Cela se faisait dans la détresse. Cela ne s’arrêtait jamais.
Puis il s’assoupit, replié sur une négation.

Vint un rêve. Il voyageait en mer.
L’eau grise s’anima
et une voix lui dit: «Il y a quelqu’un qui est bon.
Quelqu’un qui sait tout voir sans jamais nous haïr.»

(Tomas Tranströmer)

Illustration: Marc Chagall

 

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LA STELE (Daniel Birnbaum)

Posted by arbrealettres sur 6 août 2015



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LA STELE

Une liste de noms
gravés dans le granite
sur le monument
au carrefour des petites routes

un peu de mousse dans le creux des voyelles
un peu de saleté dans le creux des consonnes

le temps apprend à lire
les souvenirs qui luttent contre lui.

(Daniel Birnbaum)

Illustration

 

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