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Que t’importe, mon coeur (Victor Hugo)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2019


 


 

Marcel Roux        Lazare ressuscité  3588

Que t’importe, mon coeur

Que t’importe, mon coeur, ces naissances des rois,
Ces victoires, qui font éclater à la fois
Cloches et canons en volées,
Et louer le Seigneur en pompeux appareil,
Et la nuit, dans le ciel des villes en éveil,
Monter des gerbes étoilées ?

Porte ailleurs ton regard sur Dieu seul arrêté !
Rien ici-bas qui n’ait en soi sa vanité.
La gloire fuit à tire-d’aile ;
Couronnes, mitres d’or, brillent, mais durent peu.
Elles ne valent pas le brin d’herbe que Dieu
Fait pour le nid de l’hirondelle !

Hélas ! plus de grandeur contient plus de néant !
La bombe atteint plutôt l’obélisque géant
Que la tourelle des colombes.
C’est toujours par la mort que Dieu s’unit aux rois.
Leur couronne dorée a pour faite sa croix,
Son temple est pavé de leurs tombes.

Quoi ! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais,
Napoléon, César, Mahomet, Périclès,
Rien qui ne tombe et ne s’efface !
Mystérieux abîme où l’esprit se confond !
A quelques pieds sous terre un silence profond,
Et tant de bruit à la surface !

(Victor Hugo)

Illustration: Marcel Roux

 

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Les figures que l’arbre abrite (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 5 mars 2019



    
Les figures que l’arbre abrite dans ses branches
deviennent soudain une rafale de figures
qui bloque ou paralyse un moment
la pression des figures de l’abîme.

Ainsi des figures en captent d’autres,
tandis que le vent du soir
semble courber des éternités
et les convertir en regards du temps.

Les figures entre-temps se confondent
et il se pourrait qu’ensuite apparaissent
dans l’arbre les traits de l’abîme
et dans l’abîme les gestes de l’arbre.

Il n’est pas de lieu sans une figure.
Il n’est pas de digues contre une rafale de figures.
Et il suffit d’une seule figure
pour coloniser ce qui n’existe pas.

Il est des choses qui ne viennent de nulle part
et il en est plus encore qui ne vont nulle part.
Mais il en est d’autres qui ne sont plus nulle part.

Plus que le lieu d’une chose,
ce sont ses non-lieux
qui permettent de la situer.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Nouvelle Poésie Verticale
Traduction: Roger Munier
Editions: Lettres Vives

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C’est le premier matin du monde (Charles Van Lerberghe)

Posted by arbrealettres sur 27 février 2019



 

C’est le premier matin du monde.
Comme une fleur confuse exhalée de la nuit,
Au souffle nouveau qui se lève des ondes,
Un jardin bleu s’épanouit.

Tout s’y confond encore et tout s’y mêle,
Frissons de feuilles, chants d’oiseaux,
Glissements d’ailes,
Sources qui sourdent, voix des airs, voix des eaux,
Murmure immense,
Et qui pourtant est du silence.

Ouvrant à la clarté ses doux et vagues yeux,
La jeune et divine Ève
S’est éveillée de Dieu.
Et le monde à ses pieds s’étend comme un beau rêve.

Or Dieu lui dit : Va, fille humaine,
Et donne à tous les êtres
Que j’ai créés, une parole de tes lèvres,
Un son pour les connaître.

(Charles Van Lerberghe)

Illustration: Lucien Levy Dhurmer

 

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TABLEAU D’HIVER (George Bacovia)

Posted by arbrealettres sur 22 janvier 2019



TABLEAU D’HIVER

Une charogne, un corbeau, moi, un champ…
C’est l’hiver, et la neige tout inonde…
Au loin, la neige et le ciel se confondent
Personne… Neige… il neige tout le temps.

— O corbeau !
A quoi bon une âme près du tombeau…
Isolée en le désert, tristement,
Quand les ans passent je ne sais comment.
O corbeau !
A quoi bon une âme près du tombeau…
— Tu dis vrai !

— O corbeau !
A quoi bon une âme près du tombeau…
Sombre caveau, retards, mensonges,
Est-ce là vie ou est-ce songe ?
O corbeau !
A quoi bon une âme près du tombeau…
— Tu dis vrai !

Il est tard, il neige et tombe la nuit…
Je suis seul, j’écoute…
La ville est là, personne sur la route
Silence, rien, chez moi me revoici !…

(George Bacovia)

Illustration: Jean François Millet

 

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Prière pour lui (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 8 octobre 2018



 

Christophe Gilbert  priere-damour-claude

Prière pour lui

Dieu ! créez à sa vie un objet plein de charmes,
Une voix qui réponde aux secrets de sa voix !
Donnez-lui du bonheur, Dieu ! donnez-lui des larmes ;
Du bonheur de le voir j’ai pleuré tant de fois !

J’ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne ;
Mais tout ce qu’il m’apprend, lui seul l’ignorera ;
Il ne dira jamais : « Soyons heureux, sois mienne ! »
L’aimera-t-elle assez celle qui l’entendra ?

Celle à qui sa présence ira porter la vie,
Qui sentira son coeur l’atteindre et la chercher ;
Qui ne fuira jamais, bien qu’à jamais suivie,
Et dont l’ombre à la sienne osera s’attacher ?

Ils ne feront qu’un seul, et ces ombres heureuses
Dans les clartés du soir se confondront toujours ;
Ils ne sentiront pas d’entraves douloureuses
Désenchaîner leurs nuits, désenchanter leurs jours !

Qu’il la trouve demain ! Qu’il m’oublie et l’adore !
Demain ; à mon courage il reste peu d’instants.
Pour une autre aujourd’hui je peux prier encore :
Mais… Dieu ! vous savez tout ; vous savez s’il est temps !

(Marceline Desbordes-Valmore)

Illustration: Christophe Gilbert 

 

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Erre tu rencontreras Toutes les femmes que tu voudras (Paul Eluard)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2018



Erre tu rencontreras
Toutes les femmes que tu voudras

La passante interdite et charnue dans le soleil
Dans les neiges des prairies creuse un bain de son
Où les miroirs volants viennent boire
Il faut voir s’ouvrir aussitôt
Les lèvres mouillées du printemps
Multitude candide

Les semelles du jour les toits sont négligeables
On les compte pour de l’ombre pour des tombes stériles
Mon paysage féminin a d’autres nids
Tremblants de rires enflammés et de délices douloureuses
D’autres fenêtres où le vent
Agite la chaleur rectangulaire dans ses draps frais
Mon paysage féminin a tous les charmes
Puisqu’il est notre paysage
Ses yeux ce sont nos yeux
Ses seins ce sont nos seins
Soigneusement dressés à se confondre
Un bas plus haut que l’autre nuage c’est le nôtre
Ta nudité lumière me dénude
Il n’y a pas un doigt de mon corps loin de toi
Je ne peux pas abattre la nature entière

Une palme convenue
Se débat sous les pieds de la passante involontaire
Pendant que le moulin des fruits piétine la fleur sa servante.

*

Puis le fruit défloré
Une femme qui se retourne lasse et lente
Nuit après nuit dans tous mes rêves
La vie imposée par la nuit
Une femme qui prend sa source dans mon sommeil
Mon vœu d’aimer
Mon désir de ne pas changer

Elle est le poids perdu des ailes
L’étoile qui ne s’efface qu’au point mort de la flèche.

(Paul Eluard)

Illustration: Jacques Dormont

 

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Un son d’aile invisible (Béatrice Douvre)

Posted by arbrealettres sur 23 juillet 2018



Illustration: Annie Predal
    
à Gérard Bocholier,
avec amitié

Un son d’aile invisible
Dans la splendeur des chairs
Indolente et montée comme une eau parmi nous

L’insaisissable est vrai pour notre monde

Or et bleu se confondent encore au petit jour
J’ai dormi, j’ai rêvé, j’étais le vent
Des caves

Contre moi se serrait l’épaule presque divine
D’un dieu mort parmi les troupeaux qui s’abreuvent

(Béatrice Douvre)

 

Recueil: Oeuvre poétique
Traduction:
Editions: Voix d’Encre

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LA LUNE AUX YEUX BLEUS (Pierre Louÿs)

Posted by arbrealettres sur 18 juillet 2018



Illustration
    
LA LUNE AUX YEUX BLEUS

La nuit, les chevelures des femmes et les branches des saules se confondent.
Je marchais au bord de l’eau.
Tout à coup, j’entendis chanter :
alors seulement je reconnus qu’il y avait là des jeunes filles.

Je leur dis : « Que chantez-vous ? »
Elles répondirent : « Ceux qui reviennent. »
L’une attendait son père et l’autre son frère;
mais celle qui attendait son fiancé était la plus impatiente.

Elles avaient tressé pour eux des couronnes et des guirlandes,
coupé des palmes aux palmiers et tiré des lotus de l’eau.
Elles se tenaient par le cou et chantaient l’une après l’autre.

Je m’en allai le long du fleuve, tristement, et toute seule,
mais en regardant autour de moi,
je vis que derrière les grands arbres la lune aux yeux bleus me reconduisait.

(Pierre Louÿs)

 

Recueil: Les chansons de Bilitis
Traduction:
Editions: Gallimard

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Maria – Albert Correspondance 1944-1959 (Albert Camus)(Maria Casarès)

Posted by arbrealettres sur 20 juin 2018




    
Si tu m’accueilles tout au fond de toi comme tu vas le faire,
je pourrai enfin être absolument transparente.

*

Je préfère n’importe quelle douleur
à la contrainte de ton coeur.

*

Je vais te dire ce qu’il faut faire:
1ère traite: m’aimer
2ème traite : me prendre dans tes bras
3ème traite: me serrer très fort.
Pour les autres, je te dirai au fur et à mesure à ton retour,
ce qu’il faut faire.

*

Ah! comment peut-on mourir tout à fait après avoir tant aimé.

*

Le bonheur que tu me donnes en existant par le seul fait que tu existes (près ou loin) est grand,
mais je dois l’avouer, un peu vague, un peu abstrait, et l’abstraction n’a jamais comblé une femme, ou du moins moi.
Que veux-tu ? J’ai besoin de ton corps long, de tes bras souples, de ton beau visage,
de ton regard clair qui me bouleverse, de ta voix, de ton sourire, de ton nez, de tes mains,
de tout.

*

Lorsque je pense à toi brun, j’oscille.
Il fait mauvais ici ; je suis encore café au lait, plutôt lait que café,
et je me coiffe avec chignons ou avec une natte derrière, comme les chinois.
Je m’habille le moins possible.
Et surtout je n’existe pas,
j’attends d’exister,
je ne suis que promesse.

*

Ah ! mon amour ! je voudrais être vierge de corps et d’âme pour toi !
Je voudrais connaître une langue jamais usée auparavant, pour te parler !
Je voudrais pouvoir t’exprimer par des mots le sens nouveau que tu m’as fait découvrir en eux !
Je voudrais surtout pouvoir mettre toute mon âme dans mes yeux et te regarder indéfiniment, jusqu’à ma mort !

*

La mer est devant toi.
Regarde comme elle est lourde, dense, riche, forte ;
regarde comme elle vit, effrayante de puissance et d’énergie,
et pense que, par toi, je suis un peu devenue comme elle.
Pense que quand je me sens sûre de ton amour,
je n’envie point la mer d’être si belle je l’aime en soeur.

*

S’il m’est arrivé de me sentir diminuée, misérable, stérile,
c’est uniquement parce que je me suis mise à douter ;
mais toi, m’aimant, toi, près de moi, ma vie est remplie, justifiée.
C’est moi, mon chéri, moi seule, qui doit, pendant ces deux longs mois,
revivifier mes forces pour qu’il ne m’arrive plus jamais de douter.
Toi, tu dois seulement m’aimer, m’aimer beaucoup ;
c’est tout ce qu’il me faut pour me sentir aussi grande,
aussi vaste, aussi peuplée que cet océan, que l’univers ;
c’est tout ce qu’il faut aussi pour que mon visage ait cet air de bonheur que tu aimes.
Notre triomphe, notre victoire est là et pas ailleurs.

*

Tu es confondu à mon coeur, à mon âme, à mon corps.
Dès que je me réveille, tu es là ;
dès que je ris, je pleure, tu es là,
dès que je regarde tu es là.
Oh mon amour.

*

L’ombre même m’est douce
si je te sais en plein soleil.

*

Plus rien ne peut changer de moi à toi,
et je serai toujours là toujours, jusqu’à la fin.
Tu es le seul être au monde qui m’ait appris la vraie douleur et la véritable joie ;
tu es le seul qui ait mis en moi l’angoisse de la mort
et la révolte contre la dernière séparation.
Je n’ai jamais aimé personne comme je t’aime, personne au monde,
et je n’aurais jamais connu le besoin de l’existence
et de la présence de quelqu’un si je ne t’avais pas rencontré.
Tout en toi est joie, plaisir, richesse et amour pour moi,
et je sens mon coeur fondre quand je pense à celui qui tremble un peu,
qui hésite, prie et frissonne au fond de toi, celui que je devine souvent
et qui de temps en temps se laisse aller devant moi.

*

Tu sais, et maintenant tu sais que je sais que tu sais
ce qu’il en est au fond, au fond de moi.
Mais gare ! Ceci n’empêche pas le printemps de fleurir ce qu’il touche,
et mon coeur, mon corps, mon âme de crier après toi,
de souffrir après toi, de courir, de hurler, de rire et de souffrir après toi.

Et il y a quelque chose qui ne peut décidément pas se résigner à ton absence,
c’est mon pauvre petit corps qui s’étire en vain vers toi, qui se tord, qui geint
et qui pleure après toi, mon petit corps triste qui se rabougrit de jour en jour
et qui demande sans cesse à s’épanouir, à se réchauffer, à battre, à frémir.

O mon beau, mon cher amour !
Ô brûlure ! Ô ma douce douleur !
O ma vie !

Me voici remplie de frissons,
d’ondulations mystérieuses,
de sons délicats et secrets.

Tu voulais que ma lettre t’apportât un peu de chaleur !
Elle a éveillé de nouveau, chez moi, toute cette zone obscure et intime
que j’aime tant à sentir naître juste dans mon centre, dans mon milieu,
cette zone vibrante qui m’émeut autant
que la présence d’un enfant dans mon ventre,
ou davantage même, la connaissant mieux.

Elle a touché ce point infime qui est en moi,
mais que toi seul connais et aimes
et j’en tremble tout entière.

*

Heureuse, Oh ! Oui !
Heureuse. Heureuse et débordante de désir et de tendresse.
Je t’attends. Je suis chaque jour dans l’attente de toi.
Je cours je cours sans cesse vers toi.
La côte tire à sa fin, mon chéri.
Bientôt la vue de la mer, et ensuite la plage et les vagues.

Maria

(Albert Camus)(Maria Casarès)

 

Recueil: Correspondance 1944-1959
Traduction:
Editions: Gallimard

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Un espace ne peut en effacer un autre (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2018




    
Un espace
ne peut en effacer un autre,
mais bien le mettre aux abois.
Car les espaces occupent aussi un lieu,
dans une autre dimension qui est plus que l’espace.

Il est des espaces à la voix unique,
d’autres aux voix nombreuses
et même des espaces sans voix,
mais tout espace est seul,
plus seul que ce qu’il recèle.

Même si tout espace
se confond finalement avec tout autre.

Même si tout espace
est un jeu impossible,
car rien ne tient dans rien.

(Roberto Juarroz)

Recueil: Poésie et Réalité
Traduction: Jean-Claude Masson
Editions: Lettres Vives

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