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COMPLAINTE DE LA PETITE MORT DANS L’ÂME (Claude Roy)

Posted by arbrealettres sur 26 juin 2020



Illustration: Frédéric Martin
    
COMPLAINTE DE LA PETITE MORT DANS L’ÂME

La petite mort dans l’âme, à force de tourner elle
s’était perdue.
Peut-être l’avez-vous rencontrée à l’Armée du Salut
ou au coin de la rue ?

La petite mort dans l’âme si fatiguée, si sale et si
grelottante,
le faux sommeil de trois heures du matin dans les salles
d’attente.

Son tablier percé, ses mains gercées, ses lèvres crevassées,
ses souliers très usés, ses bras très reprisés, ses épaules très
méprisées.

Maintenant je suis sûr de l’avoir déjà aperçue en mil neuf cent
quarante.
au Mesnil les Trois Chemins, sous une pluie battante.

La petite mort dans l’âme ce jour-là était devenue folle.
On lui avait tué son mari, il était si gentil, un si bon homme,
et il s’appelait Paul.

Elle était restée toute seule dans le village.
L’église ouverte en deux, les saints de Saint-Sulpice pleuraient
leur plâtre peint sous l’orage.

Mais la petite mort dans l’âme a bien fini par reprendre la
route.
Je l’ai revue dans les Ardennes, sa charrette arrêtée, elle cassait
la croûte.

Elle avait emporté un matelas, un édredon, les douze
casseroles de cuivre,
le panier à salade, l’horloge de grand’mère, la cage de l’oiseau
et le chien Pataud à pied pour la suivre.

La petite mort dans l’âme marchait tout le temps et ne dis
rien :
il faudra bien que ça finisse, tout a une fin, il faudra bien.

La petite mort dans l’âme, on lui a fait voir du pays
Amsterdam, Varsovie, Coventry, Cologne, Oradour,
Hiroshima, Paris.

Les voyages forment la jeunesse, et la petite mort dans l’âme
à force d’aller partout et d’en voir de toutes les couleurs
devint une vraie dame.

La petite mort dans l’âme en mil neuf cent quarante-trois
s’était mariée en Pologne au coin d’un bois l’hiver, il faisait
très grand froid.

Elle avait épousé le nommé Juif Errant Isaac Laaquedem,
mais il est mort en déportation pauvre petite, et elle n’était
pas au bout de ses peines.

(Elle n’a pas pu toucher sa pension : les papiers n’étaient pas
en ordre.
Et la petite mort dans l’âme a dû chercher du travail, ah ! ce
n’est pas commode).

Dans les ruines d’Aix-la-Chapelle que les Allemands
nomment Aachen,
la petite mort dans l’âme m’a parlé en allemand Ich nicht
spricht deutsch, nichtfertig, alors à quoi bon ta rengaine ?

La petite mort dans l’âme a été voir sa grand’mère Mort Dans
l’Âme pour lui porter, acheté au marché noir, un quart de beurre.
Mais sa grand’mère était morte de froid rue Mouffetard, et
c’est bien du malheur.

(Elle habitait au huitième dans une chambre sous les toits.
Les employés des Pompes funèbres ont eu du mal avec leur
caisse, l’escalier est étroit).

J’ai rencontré la petite mort dans l’âme, ses yeux bleus pleins
de larmes, et comme elle était belle !
parmi ce qui reste d’une maison blitzée, dans une rue triste de Whitechapel !

Mais plus tard, c’était encore elle, je ne m’y suis pas trompé,
qui disait cigarette, cigarette, à Oslo,
aux matelots anglais sur le port avec son odeur de goudron et
d’eau.

Elle avait perdu son bébé quand elle avait treize ans, il était
mort en couches,

à cause des privations, du temps des Allemands, avec qui il
avait bien fallu qu’à la fin elle couche.
La petite mort dans l’âme a été putain à Naples et à Rome,

marchande de croissants au métro Réaumur, et de piles
électriques entre Villiers et Rome.

On lui a tondu les cheveux en août 1944 et c’était une erreur,
elle n’aurait jamais cru qu’elle avait de quoi tant pleurer dans
le coeur.

Elle est toujours ici, parmi nous, au noir de notre coeur,
Et quand tu te crois seul, d’Athènes, de Madrid, de France, de
Chine ou d’Amérique,

de tous les coins de ce monde bête et triste,
voilà qu’elle est en toi, la petite mort dans l’âme, à
l’improviste.

(Claude Roy)

 

Recueil: Claude Roy un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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TROIS COUTURIÈRES (Itzhak-Leibush Peretz)

Posted by arbrealettres sur 17 novembre 2019



Illustration: Frank Holl
    
TROIS COUTURIÈRES

Les yeux rouges, les lèvres bleues,
Les joues vidées de leur sang,
La sueur à leur front blême,
Brûlante et courte l’haleine,
Trois filles sont là cousant et cousant!

Neige la toile et l’aiguille étincelle :
Je couds et je couds, pense l’une d’elles,
Et je couds le jour et je couds la nuit
Sans coudre pour moi robe d’épousailles
À quoi sert coudre sans répit ?

Je ne dors pas et je mange si peu,
J’irai voir Balnès le Miraculeux
Qui pour moi peut-être agirait enfin,
Qu’au moins soit un veuf, un juif déjà vieux
Avec sa douzaine d’enfants…

La deuxième se dit: je couds et je reprise
Mais je me couds seulement tresses grises,
La tête me brûle et mes tempes battent
Tape la machine à chaque contact,
Tac, tac, tac, tac, tac, tac, tac, tac !

Chaque clin d’oeil je le comprends,
Sans mariage, sans alliance
Ce ne serait que jeux et danse,
L’amour – toute l’année durant!
Mais après cela, mais après ?

Crachant du sang la troisième pense :
Je me couds aveugle et me couds souffrante,
À chaque piqûre est mon coeur meurtri
Et lui – cette semaine il se marie !
Je ne lui souhaite aucun mal !

Il oubliera ce qui fut autrefois !
Et la communauté un linceul m’offrira,
Un tout petit morceau de terre
Où tranquillement je reposerai
Je dormirai, je dormirai.

(Itzhak-Leibush Peretz)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

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Chèvre-feuille (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 18 octobre 2019



Chèvre-feuille

[Le prince Charmant épousa Chevrette, une jeune chevrière,
et l’emmena à la cour, où l’étiquette et le cérémonial
la rendirent très malheureuse. Elle se décida à s’enfuir.]

En quittant la cour, Chevrette se demanda ce qu’elle allait faire.
Parbleu, se dit-elle, je garderai encore les chèvres.
Mais où trouver un troupeau?
Elle était au milieu de ces perplexités,
lorsqu’un joyeux bêlement se fit entendre derrière elle.
C’était sa chèvre, sa chèvre favorite qu’elle avait emmenée avec elle à la cour,
et qui, la voyant partie, s’était échappée du palais pour la suivre.

— Tu m’aimes bien, lui disait-elle, ma pauvre chèvre, tu es heureuse de me revoir;
hélas! je n’ai rien à te donner, pas même un brin de luzerne
ni un petit toit pour te mettre le soir à l’abri du loup.

Non loin de Chevrette, un jeune chevrier nommé Jasmin errait dans les bois,
triste et désolé, parce qu’il avait perdu Chevrette qu’il aimait.
Mais Chevrette ne le savait pas.
En le voyant elle se sentit rassurée; elle l’appela: Jasmin!
Il s’approcha et elle lui raconta son malheur. Jasmin, à son tour,
lui parla en pleurant de tout ce qu’il avait souffert pendant son absence.
Chevrette essuya ses larmes, et lui dit de se consoler:
si elle avait su son amour, jamais elle n’eût consenti à épouser le prince Charmant.
Le chevrier suivit le conseil de la chevrière.
Il essuya ses larmes et se consola.
Chevrette lui permit de la suivre au fond de la forêt;
ils y vécurent heureux, chevrier et chevrière, Jasmin et Chèvre-Feuille, mais après s’être mariés.

(J.J. Grandville)

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CHANSON (André Frénaud)

Posted by arbrealettres sur 23 décembre 2018



 

CHANSON

REVENU du désert
me tenant agrippé
au bord du renouveau
et voici
du repos qui console
à ma joie débordée
que scintille frileux
– ô matin – ô bonté –
la dentelle et les fleurs
Noël aubépine blancheur
mon amour

Le sourire de la plénitude
sensible comme la colombe
Seules des caresses furtives
avec les mains de la neige

Venez nous irons nous marier
dans un pays plus clair

Mais toujours à merci
du néant qui m’entraîne
à chercher sous l’écaille
ce qu’il faut pour nourrir
à l’étal de ma vie
cette angoisse
je retourne au désert
emportant avec moi
le sel noir de tes larmes
la tendresse entr’ouverte
Noël aubépine ô blancheur.

(André Frénaud)

 

 

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LE PRÉ D’AMOUR (Gaston Couté)

Posted by arbrealettres sur 1 août 2018




    
LE PRÉ D’AMOUR

Lorsque Gros-Jean se maria,
Londerira,
Avec la coquette Toinette,
En dot son père lui donna
Un pré tout blanc de pâquerettes.

Or, la Toinette le trompa,
Londerira,
Un beau soir sous les talles d’aunes
Et, par le pré, soudain leva
Un carré de boutons d’or jaunes.

Quand Gros Jean s’aperçut de ça,
Londerira,
Tua le galant et l’amante
Et, par tout le pré, ce jour-là
Fleurirent des roses sanglantes.

Maintenant oublis et frimas,
Londerira,
Ont fané les fleurs illusoires
Et, dans le pré, sur le verglas,
Rampent de grandes ronces noires.

(Gaston Couté)

 

 

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Il s’est éloigné – je me suis éloignée (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 14 juillet 2018



il s’est éloigné – je me suis éloignée –
non par mépris (notre orgueil est infernal bien entendu)
mais parce qu’on est étrangère
on est d’ailleurs,
eux ils se marient,
ils se reproduisent,
ils partent en vacances,
ils ont des horaires,
ils ne s’effraient pas de la ténébreuse
ambiguïté du langage
(Ce n’est pas la même chose de dire Bonne nuit et de dire Bonne nuit)

***

se alejo -me alejé-
no por desprecio (claro es que nuestro orgullo es infernal)
sino porque una es extranjera
una es de otra parte,
ellos se casan,
procrean,
veranean,
tienen horarios,
no se asustan por la tenebrosa
ambigüedad del lenguaje
(no es lo mismo decir Buenas noches que decir Buenas noches)

(Alejandra Pizarnik)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

Illustration

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ELLE SE LÈVE A L’AUBE AVEC LES BOULANGERS (Attila József)

Posted by arbrealettres sur 13 juin 2018



Illustration: Jean-Claude Selles  
    
ELLE SE LÈVE A L’AUBE AVEC LES BOULANGERS

Ma chérie est femme à la taille élancée mais robuste,
même si vue d’en haut (j’ai déjà pris l’avion) comme tout un chacun elle doit sembler menue,
mais serais-je à la place du pilote, je saurais l’estimer sans erreur.

Elle lave elle-même son linge et la mousse rêveuse à son bras tremble;
si elle se met en prière à genoux, c’est pour laver par terre et rire, rire :
son rire est comme la pomme qu’elle mord sans l’éplucher.,
et la voici qui rit encore en mordant dans le fruit;
si elle pétrit le pain, elle se lève à l’aube avec les boulangers, frères des fours bien chauds
— voyez comme ils les surveillent, longue pelle à la main,
et vole la farine !… avant de s’aller doucement reposer sur ces libres poitrines
comme ma douce en son lit qui sent bon, après vaisselle faite, après qu’elle a lavé, essoré mon coeur.

Ainsi sera ma femme, quand je serai tout à fait grand
et que viendra l’heure de me marier, ainsi que fit jadis mon Père.

(Attila József)

 

Recueil: Aimez-moi – L’oeuvre poétique
Traduction: Georges Kassaï
Editions: Phébus

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Marions-nous (Balbino)

Posted by arbrealettres sur 1 juin 2018



 

balafres

Marions-nous

Marions-nous
et ensemble
perpétuons la solitude
d’où je viens.
Les journées
attendent
les métastases.
C’est ta main
suivant
mes balafres
qui arrive au bout
de la route.
Rengaine tendre…
des kilomètres
de mauvais sang.

(Balbino)

Illustration

 

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Comptine de la fillette qui ne doit pas jouer avec la serrure (Armand Lanoux)

Posted by arbrealettres sur 11 mai 2018



Comptine de la fillette qui ne doit pas jouer avec la serrure

Il ne roule plus le train
regarde il est rouge
il est beau ton coq madame
ce n’est pas une poule
il ne mord pas ton coq madame
parce qu’il n’a pas de dents
parce qu’il n’ouvre pas le bec
le coq
le bec
les poules non plus ne mordent pas
même pas les petites filles
qui ne sont pas sages.

-Elle a trois ans.
-Elle s’exprime bien pour son âge.
-Elle a causé de bonne heure
avant la mort de sa mère
c’est dire.
-Ah vous êtes veuf

Le coq
le bec
le veuf.

La dame au coq
mange un oeuf.

-On l’appelle
Belle.
Mais c’est Annie.

Le coq
le noir
le veuf
la belle
et l’oeuf
et la soif
et le soir.
La morte
la porte
et toujours trop de serrures.

-Que c’est mignon
on ne voudrait pas les voir grandir.
Qui c’est qui s’appelle Annie
Anna Annette Annie ma mie?

-Je m’appelle
Belle
jamais Annie.
Quand je serai grande
je jouerai avec la serrure
je caresserai le coq
je me pencherai par la portière
je casserai un oeuf
je ferai partir le train
et je me marierai en noir
avec papa
pour qu’il ne soit plus coq
pour qu’il ne soit plus bec
pour qu’il ne soit plus veuf.

-Ça pose des questions les enfants.
-Et il faut avoir réponse à tout.

(Armand Lanoux)

Illustration: Pierre-Auguste Renoir

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La vie enfumée (Leonard Cohen)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2018




    
La vie enfumée

Je n’avais jamais vu tes yeux si grands
Je n’avais jamais vu ton appétit si complètement occupé
Ailleurs est ton festin d’amour
Je sais… il y a longtemps nous nous étions entendus pour garder ça léger
Alors marions-nous encore pour une autre nuit

C’est léger, assez léger
pour nous permettre de le faire
C’est assez léger pour nous permettre de le faire

Souviens-toi quand le paysage a commencé à s’effacer
Je t’ai tenue jusqu’à ce que tu apprenne à marcher dans les airs
Alors ne regarde pas en bas, il n’y a plus de sol
Il n’y a personne qui attend de toute façon
La vie enfumée est pratiquée partout

Alors ajuste ton coeur insatiable à ta guise
Apprends des feuilles d’automne
Qui ne perdent pas leur temps à attendre la neige
Ne dis pas avant que tu seras en retard
Il n’y a rien à cacher

C’est léger, assez léger
pour nous permettre de le faire
C’est assez léger pour nous permettre de le faire

Souviens-toi quand le paysage a commencé à s’effacer
Je t’ai tenue jusqu’à ce que tu apprenne à marcher dans les airs
Alors ne regarde pas en bas, il n’y a plus de sol
Il n’y a personne qui attend de toute façon
La vie enfumée est pratiquée partout

Reviens ici si le moment s’y prête
Tu peux chercher parmi tous mes meilleurs amis

C’est léger, assez léger
pour nous permettre de le faire
C’est assez léger pour nous permettre de le faire

***

THE SMOKEY LIFE

I’ve never seen your eyes so wide
I’ve never seen your appetite quite this occupied
Elsewhere is your feast of love
I know … where long ago we agreed to keep it light
So lets be married one more night

It’s light, light enough
To let it go
It’s light enough to let it go

Remember when the scenery started fading
I held you til you learned to walk on air
So don’t look down the ground is gone,
there’s no one waiting anyway
The Smoky Life is practiced
Everywhere

So set your restless heart at ease
Take a lesson from these Autumn leaves
They waste no time waiting for the snow
Don’t argue now you’ll be late
There is nothing to investigate

It’s light enough, light enough
To let it go
Light enough to let it go

Remember when the scenery started fading
I held you til you learned to walk on air
So don’t look down the ground is gone,
there’s no one waiting anyway
The Smoky Life is practiced everywhere

Come on back if the moment lends
You can look up all my very closest friends

Light, light enough
To let it go
It’s light enough to let it go

(Leonard Cohen)

 

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